A MONSIEUR GODEFROY
Monsieur,
Je VOUS prie de bien vouloir remettre immédiatement à M. Lireux la lettre suivante, adressée à Messieurs les membres du Comité. M. Lireux, qui m'a présenté autrefois à la Société, se fera l'avocat de ma demande auprès de ces Messieurs.
Veuillez agréer. Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
A LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
Messieurs,
J'ai présumé que des besoins singuliers et excessivement pressants pouvaient m'autoriser à demandera la Société une somme de 200 fr. Une nouvelle de moi, La Fanfarlo^ est actuellement à l'im-
LETTRES 1846 iS
primerie. Il m'est dû par conséquent une somme de 3i fr., — à cause de la cotisation et d'autres frais. Il m'est facile de rembourser promptement la Société, d'abord par de la copie, — et ensuite par de la reproduction. — Un roman de moi, L'Homme aux Buy sdaè'ls, doit paraître prochainement à L'Epoque, et je tiens déjà à la disposition de M. Godefroy une nouvelle. Le Prétendant malgache, que j'aurais dû vous envoyer en même temps, mais que j'ai eu le tort d'oublier chez moi.
J'ai présumé que toutes les lenteurs qui ont contrarié la publication de La Fanfarlo m'autorisaient à vous prier de décider immédiatement cette mesquine question d'argent, si importante pour moi, même avant le renouvellement du Comité, s'il a lieu.
Veuillez agréer, Messieurs, l'assurance de mes respects bien sincères et de ma considération la plus distinguée.
A MONSIEUR ANGELLE
Dijon, 1849.
... Madier de Montjau,qui revenait de je ne sais quel triomphe d'avocat, je ne sais quel triomphe de procès politique, a passé par ici; il est venu nous voir. Vous savez que ce jeune homme passe pour avoir un talent merveilleux. C'est un aigle démocratique. 11 m'a fait pitié! Il faisait l'enthousiaste et le révolutionnaire. Je lui ai parlé alors du socialisme des paysans, — socialisme inévitable, féroce, stupide, bestial comme un socialisme de la torche ou de la faulx. Il a eu peur, cela l'a refroidi. Il a reculé devant la logique. C'est un imbécile, ou plutôt un très vulgaire ambitieux...
A MONSIEUR ANGELLE
Dijon. Jeudi, lo Janvier i85o.
Lisez avec attention.
J'ai été assez gravement malade, comme vous savez. J'ai l'estomac passablement détraqué parle laudanum; mais ce n'est pas la première fois, et il est assez fort pour se remettre.
Jeanne est arrivée hier matin , et m'a assez longuement parlé de son entrevue avec vous. Tout est pour moi affliction depuis longtemps. Je n'ai donc pas été étonné d'entendre des choses qui prouvent que vous ne comprenez absolument rien à ma vie, mais cela viendra tout à l'heure.
J'ai sous les yeux votre lettre du i4 Décembre, arrivée le 17 seulement.
D'abord, Palis vous a indignement volé. Des fautes ridicules et folles, commises dans la Table^ comme Le Tombant vivant, Vitesse de la lune, pour Le Tombeau vivant, Tristesse de la lune, et
CriARLES BAUDELAinE
bien d'autres; la dorure pleine de taches, la reliure qui devait être en chag^rin et qui est en papier imitant le chagrin, des corrections indiquées par moi au crayon et qui n'ont pas été accomplies, témoignent qu'il a profité de mon absence pour ne pas faire son devoir, de plus, pour me voler. Je devais encore 20 fr., à peu près. Il était convenu que la reliure coûterait 8 fr. Total, 28 fr. Vous en pa}ez 4o. Il a sans doute oublié de vous dire que je lui avais déjà donné primitivement 11 ou 12 fr. d'acompte. Encore me devrait-il une diminution ou une indemnité pour sa coupable et honteuse besogne; il est impossible d'admettre qu'une reliure qui, bien faite, doit être payée 8 fr., mal faite, soit payée 20 fr. Quant à cette nuée de fautes, c'est encore plus grave, et cela témoigne que, quand on n'a plus eu peur de moi, on s'est m^oqué de moi. Si vous avez du courage, quand vous passerez place de la Bourse, vous lui récIam.Grez 12 fr.
Il paraît que vous lisez mes lettres avec bien de la distraction. Vous craignez que je ne retourne à Paris, parce que je vous écris : // me tarde déjà de m en aller d'ici. Vous n'avez pas compris que le mot : ici, c'était l'Hôtel. Cela voulait dire : il me tarde de m'en aller d'un endroit où je dépense trois fois plus que je ne dois dépenser. Vous n'avez donc jamais voyagé? Mon intention en arrivant ici était de louer, d'un côté, un tout petit appartement, etjd'un autre côté, de louer des meubles. Puis, pendant longtemps, je n'avais plus à m'occuper que du compte courant des dépenses, sauf le prix mensuel
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de la location. C'est pour cela qu'en partant de Paris je vous dis^ et que, dans ma lettre, je vous ai répété que je tenais vivement à recevoir 3oo fr. pour le premier mois. Je pars de Paris, le 3. Il me semble que le premier mois, c'est le mois de Décembre. Au lieu de cela, vous m'envoyez, — le 17, seulement, — (quatorze jours de dépense àTHôtei, par votre faute) — 200 fr. pour deux mois. Décembre 49 et Janvier 5o. Je vous demandais 3oofr. pour le premier mois, à causede frais d'installation. C'était une complaisance sur laquelle je comptais, mais vous n'avez pas même accompli rexécution stricte de nos conventions qui serait 200 fr., le i«rDécembre{je les ai reçus, — le 17), et 200, le i^^ Janvier; vous me les devez. Je vous assure que j'ai cru que c'était de votre pari une erreur de compte, une étourderie non dangereuse. Mais voici Jeanne qui me répète et m'affirme la même chose. Vraiment, mon étonnement est grand. Réfléchissez-y bien, et vous verrez comme moi que deux mois, c'est à dire deux fois 200 fr., font 4oo fr., et non pas 200 fr. Encore vous dis-je que vous m'aviez fait espérer que le premier envoi serait de 3oo fr., à cause des dépenses inséparables d'une première installation; mais cela, je ne l'exige pas, ou plutôt je n'ose pas l'exiger. Jeanne dit que vous vous appuyez sur cette singulière raison que vous avez déjà eu de grandes complaisances pour moi. C'est très vrai, et je vous en remercie bien sincèrement, mais ce n'est pas un motif légitime pour me créer des embarras. Je dépense à l'Hôtel 12 fr. Une fois chez moi, ce qui
CHAULES BAUDELAIRE
implique la location de trois mois payée d'avance, cL mensuellement 3o ou 4o fr. au plus, au plus, pour la location des meubles,ye dépenserais 3 fr. ou ^ fr. par jour. Comprenez-vous votre faute maintenant? Il était convenu qu'à partir du premier jour de i85o je recevrais 200 fr.; donc, depuis le /*'" du mois, vous me devez 200 fr. Je ne sors pas de là. Maintenant, si pour vous, comme pour les g^ens réellement rectes et intelligents, devoir signifie : le plus possible, le plus qu'on peut faire, le plus qu'on peut donner, vous me devez 3oo fr., et 200 fr. le jer Février.
Du reste, la dame de l'Hôlel vient de me dire quelle a besoin d'argent pour le i5. Or, vous voyez qu'il n'y a pas un instant à perdre, puisque vous recevrez cette lettre le 12.
Si vous m'envoyez d'un seul coup 4oo ou 5oo fr., c'est à dire Janvier et Février, je pars de l'Hôtel i'mmec/m^eme/i/,et,deuxjoursaprès,jeserai installé chez moi. Dans ce cas-là, je ne devrais plus vous demander d'argent que le i" Mars. Ce serait sans doute beaucoup plus sage ; j'y aurais un grand bénéfice, et vous y gagneriez la certitude que je suis mieux et que je dépense moins.
Autre distraction de votre part: vous me demandez un reçu de vos 200 fr. ; vous avez donc oublié que j'ai eu la bonhomie d'ajouter à ma dernière lettre un reçu de 3oo.
Encore un mot. Jeanne, que j'ai beaucoup tourmentée au sujet de sa conférence avec vous, m'affirme que vous lui avez dit : que, si elle vous écrivait
un mot qui vous dcaiontràt la nécessité d'une avance, vous la feriez sans doute. Voilà qui est singulier et pas sablement humiliant pour moi: par quelle fenêtre voulez-vous donc qu'on jette l'argent, dans une petite ville, où le travail est le seul remède de l'ennui? J'ignore ce que Jeanne fera, et si l'envie de sortir de cet hôtel lui fera faire une chose que je regarde comme inconvenante, mais je vous répète qu'en comptant avec moi 200 fr. pour Janvier, que je n'ai pas reçus, et 200 pour Février, vous ne faites aucune avance, vous ne commettez aucune complaisance, vous ne sortez pas de nos conventions. Si vous saviez quelle fatigue c'est pour moi de revenir sans cesse sur ces maudites questions d'argent! Gela finira sans doute.
Vous avez dit encore à Jeanne bien d'autres choses, mais je n'ai plus le courage de vous faire des reproches. Vous êtes un grand enfant. Cependant, je vous ai suffisamment souvent reproché votre sentimentalisme et démontré l'inutilité de votre attendrissement à l'endroit de ma mère. Laissez à tout jamais cela de côté, et, si j'ai quelque chose de cassé dans l'esprit à cet endroit, plaignez-moi et laissez-moi tranquille. Ainsi que Jeanne. Il y a encore bien d'autres choses, mais passons. Seulement, je vous en prie, si vous avez, par hasard, plus tard, quelque occasion de revoir W^^ Lemer, ne jouez plus avec elle, ne parlez plus tant, et soyez plus grave. J'ai pris depuis longtemps l'habitude de vous dire nettement tout ce que je pense; ainsi, il ne faut pas m'en vouloir pour cela.
CUAULES BAUDELAIRE
Une fois débarrassé de cet hôtel maudit, quelques meubles étant loués, voilà comment j'arrange ma vie. Je puis trouver en dehors de mon revenu un minimum de 1.200 fr. Gela fait donc 3oo fr. par mois, avec mon revenu. J'abandonneà Jeanne 5o fr., pour sa toilette. Elle est chargée de nous faire vivre, avec i5o fr. Je mets 5o fr. de côté, pour le loyer des meubles et de l'appartement. Puis, encore 5o fr. de côté, pour acheter plus tard des meubles à Paris, quand, ayant fait assez de besog-ne pour payer mes dettes, je jugerai à propos de revenir.
Quant à mes dettes, je viens pour la centième fois peut-être d'en faire le compte. Gela est affligeant, mais il faut que cela finisse. Je l'ai juré. Je dois en tout 21.286 fr. 5o. — i4-077 fr. debillets souscrits ; 4.228 fr. de dettes non garanties par billets, au-dessus de 100 fr. ; 919 fr. 25 de petites dettes, au-dessous de 100 fr.; et enfin 2.012 fr. 20 de dettes d'amis. Sur une masse aussi considérable, de combien de vols, ou de déshonnêtetés, ou de faiblesses n'ai-je pas été victime, comme l'affaire de R L dont vous trouverez plus loin le
récit très exact.
Je me résume : vous avez commis une erreur. Quelques complaisances que vous ayez eues, je devais recevoir, au moins, à partir de mon arrivée ici, 200 fr. par mois; or, 200 n'en font pas 4oo. Rappelez-vous que le total de l'année 49 était entièrement absorbé depuis Octobre. Si je vous engage à m'envoyer de suite Janvier et Février,
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c'est à dire L\oo, ou môme 5oo fr., c'est pour les très excellentes raisons que je vous ai développées. Il est impossible de dépenser inutilement cet argent, et d'ailleurs Jeanne, qui est comme toutes les femmes plus qa'écon.ome, est intéressée à me surveiller.
En second lieu, je... vous rendrai compte de l'emploi de l'argent, et vous le représenterai par des factures. Je vous dois cela. Ce que je vais faire, vous me l'avez conseillé plusieurs fois, autrefois. Vous l'avez donc oublié. Ce que vous allez faire pour moi, et que je vous avais arraché par obsession et raisonnement, vous auriez dû le faire de vous-même, il y a très longtemps. Apparemment, vous ne prétendez pas borner votre rôle vis à vis de moi, et même vis à vis de tout homme, à celui d'agent insensible et d'homme d'affaires. Et cependant il a fallu que l'initiative vînt de moi; toutes ces choses si raisonnables, que vous auriez dû m'indiquer, il a fallu que je les voulusse le premier.
Toute la légitimation de ceci est là, dans un mot de vous : Je consentirais à détruire toute votre fortune dans un but moral. — Eh bien ! concluez.
Si^ par hasard, en mon absence, ma mère enqoyait encore de V argent, je consens, encore une fois, à le recevoir. Vous m'avertiriez, mais vous ne me l'enverriez pas, attendu que f aurai suffisamment pour vivre, avec vos 200 fr. et ce que je pourrai tirer d'ailleurs; vous m'en tiendriez compte à mon re'.our, ou bien, en mon absence.
2,'} CM.'.n'.îis a-vuDE!. >.inE
VOUS en feriez un emploi lêgilinw, sur les explications- (jae je vous enverrais.
Permettez-moi, avant de fermer cette lettre, d'ajouter quelques mots qui ont peu de rapports avec ce qui précède, mais je profite de l'occasion pour vous dire tout ce que j'ai sur le cœur. Aussi bien, je ne vous verrai probablement pas de quelques mois. Cela sera encore un bon résultat, mais, comme je vous le dis, je profite de l'occasion pour tout vous dire.
La situation dans laquelle vous êtes, vis à vis de moi, est singulière. Elle n'est pas seulement légale, elle est, pour ainsi dire, aussi de sentiment. Il est impossible que vous ne le sachiez pas. Quant à moi, qui suis peu sentimental, jen'ai pas pu échapper à cette vérité. La sombre solitude que -j'ai faite autour de moi, et qui ne m'a lié à Jeanne que plus étroitement, a aussi accoutumé mon esprit à vous considérer comme quelque chose d'important dans ma TÎe. J'arrive au fait. Si telle est, inévitablement, votre condition vis à vis de moi, que signifie souvent cette inintelligence singulière de mesintérêts? Que signifie cette partialité au profit de ma mère que vous savez coupable? Qwt signifient souvent... vos maximes égoïstiques ? Il est bien vrai que je vous l'ai bien rendu, mais tout cela n'est pas raisonnable. Il faut que nos rapports s'améliorent. Cette longue absence ne sera pas mauvaise dans ce but. D'ailleurs, à tout péché miséricorde, ce que vous savez que je traduis ainsi : il n'y a rien d'irréparable.
LETIUES — ibOO
Je joins à ceci la protestation que vous m'avez demandée au sujet du billet de complaisance.
Vous me rendrez cette lettre.
A MONSIEUR ANGELLR
[Dijon.] Le 12 Janvier i85o.
... Tout ceci, bien entendu, ne fut pas dit r{a:is un français aussi propre, mais c'est le sens très exact.
L'ami en'question est M. T , jeune homme
excessivement honnête. Remarquez bien que je ne vous livre ce nom que pour que vous vous en serviez contre cet homme, parce que, jusqu'à présent, vous étiez mal instruit de toute cette affaire.
Cet homme arrive chez vous; à vous, il parle d'un ami, pour qui j'ai répondu. Il fallait en effet tâcher d'expliquer son affaire.
Puis, il écrit à ma mère. Ici, c'est autre chose. // n'est plus du tout question d'ami . C'est moi qui dois tout. Il y a donc contradiction. Cela suffirait à un juge d'instruction pour se former un jugement. Sa lettre est fort doucereuse. Force compliments sur ma personne et grand souci de mon honneur. Je ne lui dà jamais parlé de ma mère^ de Turquie, ni de retour en France. Tout cela est un poème arrangé pour soutenir son affaire. Ne m'a-t-il pas dit dans la colère, le 29 Novembre : J'ai pris des
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informations sur voire famille. To-jt s'explique. Cet homme a commis une mauvaise action, il s'y enfonce avec résolution.
Maintenant, a-t-il falsifié ses Hures, toute la question est là.
Je suis persuadé que la somme que doit ce jeune homme, unie à mes 42 fr., ne fait pas 200 fr. Il y aurait donc ag-g-ravation de vol.
Je répète d'ailleurs que je n'ai jamais répondu pour personne, je n'ai jamais recommandé personne. Cependant, si vous croyez que vous serez obligé de payer, vous devez exiger un renoncement à la dette de M. T . Offrez-lui de le rembour-
ser. S'il vous accorde le reçu pour T , vous
lui dites, en lui montrant sa lettre à Madame Aupick : Vous voyez bien que vous avez menti; s'il refuse le reçu pour T , vous lui dites encore ;
Vous mentez, puisque vous m'avez dit une première fois que ce billet garantissait une autre dette que celle de M. Baudelaire.
Je crois l'affaire suffisamment expliquée.