‹ Lettres à Alfred de Husset et à Sainte-BeuveChapitre 45 sur 55 · I. Sans date ni adresse · texte numérisé non relu

I. Sans date ni adresse

je ne peux plus rien pour l'en préserver, fautil prolonger celle honle pour moi, et ce supplice pour toi-même ? Mes larmes t'irrilent.

Ta folle jalousie à tout propos, au milieu de toul cela! Plus tu perds le droit d'êlre jaloux, plus tu le deviens ! cela ressemble à une punition de Dieu sur la pauvre têle. Mais, mes enfants, à moi, oh 1 mes enfants, mes enfants, adieu, adieu, malheureux que tu es, mes enfants, mes enfants!...

i836 ou 1887*.

Mon cher enfant, avec les gens qu'on n'aime ni n'estime, on peut avoir des exigences et ne pas se donner la peine de les motiver. De moi à loi, il n'en sera jamais ainsi, et je ne te demanderai jamais rien, sans savoir de toi-même à quel point tu approuves ma demande. Malgré ton reproche, je persiste à penser que j'ai dû te dire la cause

I • Indication de George Sand, au crayon bleu.

LETTRES A ALFilED DE MUSSET g3

d une inquiétude qui ne me seraît jamais venue, si la personne dont je t'ai parlé n'y avait donné lieu. Pouvais-je inventer un motif? Je ne pense pas que tu eusses trouvé fort agréable et fort délicate une réclamation impérieuse et sèche. J'ai dû tout te dire. C'est mon cœur qui me l'a conseillé ; et il me semble qu'une injure par moi reçue en silence, et lavée entre toi et moi dans le secret d'une lettre, n'est pas subie sans modération et sans dignité.

Pour en finir au plus vile avec le chapitre des explications, je crois pouvoir affirmer qu'on s'est trompé en me supposant gratuitement de l'humeur à propos d'une lettre que tu ne m'aurais pas écrite. Je ne sais ce que cela veut dire. Je me souviens d'avoir été brisée, je ne me souviens pas d'avoir eu du dépit ou du mécontentement sur quoi que ce soit.

Je me souviens de m'être éveillée à Nohant couverte de taches hépatiques de la tête aux pieds, et de n'avoir pas cessé depuis ce jourlà d'avoir mal au foie. C'est bien assez des maux réels sans y joindre des piqûres d'amour-propre. Je t'avoue qu'il n'y avait pas place en moi pour les petites choses à cette heure solennelle et décisive de ma vie.

g4 LETTRES A ALFRED DE MUSSET

J'approuve tout à fait ton idée relativement à nos lettres. Il m'eût été fort amer de te rendre les tiennes, et si je pouvais croire que les miennes ont le même prix à tes yeux, je ne te les réclamerais pas. Mais tout cela est bien différent. N'importe. Tes lettres sont à la Châtre, chez une femme qui m'est dévouée * et qui croit avoir des bijoux en dépôt dans une cassette. Ces lettres sont cachetées et portent ta suscription. Je ne les ai jamais relues sans les recacheter aussitôt après et sans les replacer dans cet asile sûr et inviolable. Je ne les croirais pas assez bien gardées chez moi. La mort vous surprend à toute heure, et on ne sait quelle main ouvre vos tiroirs dès que vous avez fermé l'œil. Je puis donc être mieux que toi le gardien de ce double dépôt. En même temps que je le scellerai, je te donnnerai l'adresse et le nom de la femme à qui tu dois le réclamer, si, comme il est probable, je pars la première pour le grand voyage.

Avant tout, je t'enverrai tes lettres dès que je serai au pays, afin que tu en retran-

I . Certainement Ursule Josse, femme d*un cordonnier et amie d'enfance de George Sand, qui parle beaucoup d'elle dans Y Histoire de sa vie.

LETTRES A ALFRED DE MUSSET g5

ches ce que tu voudras. Si tu veux m'envoyer les miennes pendant que je suis ici, tu m'épargneras le port d*un fort gros paquet à la poste de La Châtre. Si tu aimes mieux attendre la réception du tien, fais comme tu voudras.

Adieu, mon enfant. Dieu soit avec toi.

GEORGE SAND

Pans, a5 janvier i833.

Seraî-je bien indiscrète si je vous demande deux places pour la première représentation de Lucrèce Borgia? Vous êtes l'ami de Victor Hugo, et nous sommes, mon pseudonyme et moi, ses fervents admirateurs. Il ne peut pas vous refuser, et il ne doit pas nous repousser de la foule qui veut son triomphe.

Si je suis importune, cependant, dites-lemoi, mais venez me le dire vous-même. J'en subirai l'arrêt avec plus de résignation.

Paris, 28 janvier i833.

Je vous remercîe, monsieur, de ne m'avoir pas oubliée pour ces places de théâtre ; mais

lOO LETTRES A SAINTE-BEUVE

ce que je désire le plus, c'est de vous voir. Voulez-vous venir jeudi à onze heures du matin? car c'est jeudi le jour de la représentation, je crois, et je suis forcée de sortir à midi. J'ai si rarement le plaisir de vous recevoir, que je ne veux pas le perdre encore cette foîs^

Paris, i8 février i833.

Vous êtes venu me voir, aujourd'hui, mon- . sieur, et je n'y étais pas; et vous venez si rarement ! Vous avez demandé à M. Planche à quelles heures il fallait venir pour me trouver. Il faut venir à toutes les heures que vous voudrez ; j'y serai toujours pour vous, tant ■ que j'y serai réellement ; et, quand réellement je n'y serai pas, il ne faudra pas me compter votre carte pour une visite; il faudra revenir le lendemain.

Il faut surtout que vous ne me haïssiez pas : car moi, je désire beaucoup votre ami-

I . Lucrhce Borgia a été représentée pour la première fois le samedi 2 février i833.

LETTRES A SAINTE-BEUVE lOI

tic. Cela est peut-être ridicule à vous dire, mais quand on se sent dans le vrai, on ne recule pas devant la crainte des fausses interprétations. D'aiUeurs ce n'est pas vous, qui comprenez si bien la pensée de toutes choses, qui pouvez être un mauvais juge de la mienne.

Paris, 7 mars i833.

Mon cher Sainte-Beuve, j'aurais été bien heureuse de vous voir aujourd'hui, quand vous êtes venu. Serez-vous assez bon pour revenir bientôt? Je suis dans un grand redoublement de douleur. Je ne vous ennuirai pas à vous dire mes causes de chagrin; mais je vous verrai, ce sera beaucoup : on a besoin d'amitié quand on souffre. Voici un commencement d'épreuve pour la vôtre.

Mercredi soîr.

102 LFTTRES A SAINTE-BEUTE

PariSf II mars i833.

Sauf à passer pour une écriveuse comme madame A...*, je veux vous faire l'injure d'un billet. Je ne vous ai pas assez dit l'impression que m'a faite votre livre. Vous savez comme on est gêné par la figure des gens quand on a de l'admiration à leur exprimer. Votre Kvre est beau, je ne vous dirai pas pourquoi; je ne le sais pas bien, et juger n'est pas mon état. Mais il m'a pénétré le cœur comme eût fait le récit d'une vie douloureuse et puissante, dite avec des mots simples et profonds, une âme recueillie, et des idées graves et saintes. Comme vous valez mieux que moi, mon ami! comme vous êtes plus jeune, plus vertueux et plus heureux 1 Après avoir écouté Lélia, vous m'avez dit une chose qui m'a fait de la peine : vous m'avez dit que vous aviez peur de moi. Chassez cette idée-là, je vous en prie, et ne confondez pas trop l'homme avec la souffrance. C'est la souffrance que vous avez entendue, mais vous savez bien

Page 1