‹ Lettres à Alfred de Musset et à Sainte-BeuveChapitre 28 sur 52 · I. F. T TRES A ALFRED DE M U S S F T 2 y · texte numérisé non relu

I. F. T TRES A ALFRED DE M U S S F T 2 y

tu as recommencé à fréquenter ne comprend rien à ces sortes de choses et peut-être te dira-t-on que cet amour imprimé est comique et anti-mériméen. Si tu m'en crois, tu laisseras dire el tu donneras la lettre à la Revue. S'il y a quelque ridicule à encourir, il n'est que pour ton oisillon qui s'en moque et qui aime mieux le blâme que la louange de certaines gens. Que les belles dames crient au scandale, que t'importe. Elles ne t'en feront la cour qu'un peu plus tendrement. D'ailleurs il n'y a pas de nom tracé dans cette lettre, on peut la prendre pour un fragment de roman, nul n'est obligé de savoir si je suis une femme. En un mot, je ne la crois pas trop inconvenante ; pour la forme, tu en jugeras, tu retrancheras ou changeras ce que tu voudras, tu la jetteras au feu si tu veux. Ne crains pas de me fâcher en me disant qu'il ne te plaît pas de la laisser publier. Je suis ici dans un monde si difïérent de celui où tu retournes; toutes les idées que je comprenais là-bas, me semblent si étranges dans la solitude où je m'enfonce, que je ne puis être juge et que je m'en rapporterai absolument à toi.

Ne t'inquiète pas de mes projets de voyage,

de mes tristesses, de mes stranezze. Je suis dans un singulier état moral, entre une existence qui n'est pas bien finie et une autre qui n'est pas encore commencée. J'attends, je me laisse aller au hasard, je travaille, j'occupe mon cerveau et je laisse un peu reposer mon cœur. J'ai été malade plusieurs jours. Pagello m'a soignée et je suis bien. Mais cette indisposition m'a empêchée de quitter Venise, et maintenant le manque d'argent me force d'y rester en attendant qu'il m'en vienne. J'ai eu à payer des petites dettes plus fortes que je ne croyais; mais je n'ai manqué de rien. Sois sans inquiétude. J'ai encore de quoi vivre une quinzaine, et la bourse de Rebizzo m'est ouverte à discrétion. Mon petit individu a besoin de si peu pour subsister que je n'y ai pas eu recours. Je ne veux pas faire de dettes pour mon plaisir, ainsi je ne voyagerai que si je le peux par moi-même. Il me faut très peu pour me promener à pied dans les montagnes ; mais je ne m'y risquerai de nouveau que quand je serai bien sûre de ma force physique. Dors donc en repos sur mon compte. Ta tranquillité m'est sacrée, mon cher enfant, et j'aimerais mieux recevoir toutes les insultes de la terre que de

donner lieu à d'injustes reproches contre toi. Tu n'entendras donc pas dire que je suis morte de désespoir ou de misère dans quelque coin. J'aurai soin de ma vie à condition que tu auras soin de la tienne, Conservonsnous tous deux pour nous retrouver, pour vieillir fraternellement en disant l'un de l'autre : nous nous sommes connus, nous nous sommes aimés et nous nous estimons.

Figure-toi que j'ai été jetée ici de prime abord dans un tissu d'aventures romanesques. M. Pierre Pagello est un don Juan sentimental qui s'est trouvé tout à coup quatre femmes sur les bras. Tous les jours tragédie et comédie nouvelle de la part de ses amantes et de ses amies. C'est un imbroglio à n'en pas finir et je t'en ferai le récit épique quand nous nous reverrons au mois d'août. Au milieu de tout cela, il a eu des tracasseries avec sa maîtresse de maison, et nous avons fait une association et un arrangement. Comme j'établis mon quartier général à Venise, j'ai pris le primo piano i d'une maison qui sera toute à nous. Pagello et son frère au second, et près de moi, Giulia P... — Ah! qu'est-ce que Giulia

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