RÉFLEXIONS
Si, pour le Chrétien, il existe une solidarité mystérieuse et surnaturelle entre lui et tous les enfants du même Père, et si, par cette solidarité, que nous appelons : Communion des Saints, les efforts, les mérites et les souffrances d'un seul profilent à tous les autres, cependant la même loi existe dans l'ordre naturel, et il suffit de réfléchir un peu pour se convaincre que nos actes et nos paroles ont une répercussion beaucoup plus lointaine et pi'ofonde qu'on ne se l'imagine souvent. De là le devoir absolu, pour tout être qui possède la notion de l'absolu et du devoir, fle ne rien faire ou rien dire non seulement de mauvais, mais même d'indifférent, car eu matière morale la neutralité n'existe pas. De là le devoir aussi de travailler chaque jour, d'un effort soutenu, à son perfectionnement intérieur, car ce que nous produirons au dehors sera, que nous le voulions ou non , le reflet et l'expression de ce que nous portons en nous. Faisons-
nous un trésor intérieur de hautes pensées, d'énergies, de fortes et intenses tendresses, et soyons sûrs qu'un jour le surplus, sans que nous le sachions peut-être, s'en répandra sur d'autres cœurs.
Je ne me dissimule pas que la tâche est difficile lorsqu'on ne peut compter que sur la raison, qui est elk^-même en quelque manière un instrument que beaucoup de circonstances peuvent fausser ou empêcher d'agir. Mais j'ai une coniîance absolue en l'action de Dieu sur les âmes, même sur celles qui ne Le nomment pas par son nom et qui cependant par leur amour du Bien, du Juste, du Beau, Lui rendent encore un pur hommage. Je crois qu'il inspire et guide toute raison droite et tout être qui marche à la lumière de cette raison. Aussi, en laissant de côté tout ce qui est « d'autre sorte », comme disait Pascal, et appartient à un autre domaine, je veux m'en tenir à ce qui est le domaine de tous, aussi bien d'ailleurs du chrétien que du non croyant, car le chrétien est aussi un « être raisonnable » , sa raison le conduit aussi loin qu'un autre, jusqu'à ces limites dont Pascal disait (jue « la dernière démarclie de la raison est de reconnaître qu'il y a une iniiuité de choses (|iii la surpassent ».
Donc pour tous la vie est une chose grave
et qui ne doit pas être menée à l'étourdie. Soit qu'on la considère comme le prélude et l'ébauche de la vie totale et supérieure que nous ne réalisons pas ici- bas, soit qu'on la prenne en elle-même, comme un fruit et non comme un germe (fruit bien amer parfois), on arrive néanmoins à cette conclusion que toute vie est une responsabilité et que nous soninies coupables non seulement du mal que nous faisons, mais du bien que nous ne faisons pas. Noua nous persuadons aussi que le plus petit de nos actes, le plus ignoré de nos sacrifices a une répercussion jusqu'à la fin des temps, dans l'espace et la durée, et que nous continuons à jamais le bien ou le mal que nous avons une fois commencé.
lin conséquence rien n'est indilférent dannotre vie morale, le plus petit devoir négligi a des conséquences que nous ne soupçonnons pas. C'est pourquoi il faut disposer notre vit de telle sorte que pas un devoir, grand ou petit, ne 'soit sacrifié; et, sans laisser se perdre dans les nuages le l^ut poursuivi, se mettre à l'œuvre aussitôt pour l'atteindre. L'important n'est pas de réussir de suite, mais de commencer et de continuer. Pour cela il faut faire de chacune de ses journées une sorte d'abrégé de sa vie tout entière ; il faut y faire entrer chacun des devoirs dont se com-
pose l'existence : devoirs familiaux, devoirs sociaux, et, au lieu de devoirs religieux, je dirai pour vous : devoirs moraux.
Avant tout, il faut envisager nettement quels sont nos véritables devoirs. Il y a deux écueils à éviter : d'abord, s'imaginer trop facilement que certaines soi-disant obligations en sont véritablement et se laisser envabir et disperser par une foule de choses inutiles ; ensuite, négliger des choses qui, elles, sont véritablement des devoirs et dont rien ne doit nous dispenser. Il faut soigneusement « sérier » ses devoirs et ne laisser jamais les derniers empiéter sur les plus importants. Le premier de tous est le devoir moral, et si je le fais passer avant les autres, c'est qu'il les renferme tous et que la façon dont nous remplirons les autres dépendra de la façon dont nous aurons rempli celui-là, dont nous l'aurons compris. Il ne faut pas croire que la*vie morale n'ait pas besoin d'êlre alimentée; l'âme, comme le corps, peut être malade, anémicpie ou forte. Il faut lui donner sa nourriture quotidienne sous peine de dépérissement et, à défaut de la prière , cette source incomparable de vie , il faut pratiquer deux choses : la méditation et l'examen de conscience. Toutes les âmes profondes ont proclamé la nécessité de ces deux choses, et elles ont élé pratiquées aussi bien
par Marc-Aiirèle et Maine de Biran que par saint François de Sales et le plus humble chrétien. La méditation, c'est le recueillement profond de soi au fond de l'être, en ce point où, disent les théologiens, dans le silence des choses, on trouve Dieu ; où vous trouverez et c'est Dieu) la source de tout bien, de toute force , de toute beauté ; où vous vous retremperez, dans la pensée de ce qui est éternel, pour la lutte actuelle, et où, en face de l'idéal qui se dégagera plus net chaque jour, vous comprendrez à la fois votre faiblesse et tout ce que vous pouvez pour la cause du bien icibas. Il faut donner à sa ^méditation un sujet bien défini et éviter qu'elle devienne rêverie vague ; le remède alors serait pire que le mal. Il faut aussi la terminer par une résolution pratique, immédiatement applicable. Enfin, il faut la faire chaque jour, et cela d'autant plus qu'on est plus mal disposée. C'est en période de maladie surtout qu'on a besoin du médecin. L'examen de conscience, le soir, est indispensable aussi : il doit être net, éviter également le vague et le scrupule. On a vite fait de s'interroger sur l'emploi de son temps et sur l'accomplissement de ses différents devoirs lorsque ces devoirs sont bien classés et le temps bien organisé.
Après ce devoir fondamental qui est de
refaire et de fortifier chaque jour son âme, il faut eu venir aux devoirs extérieurs qui sont, je le répète, la manifestation de notre état profond. Devoirs envers ses enfants : organisation de leur existence matérielle; soins,
. travail, etc. Tout cela sans rien exagérer ni se laisser absorber par une chose aux dépens d'une autre, par un enfant au détriment des autres. Le devoir d'une mère de famille qui est aidée au point de vue matériel est de tout prévoir et organiser sans prétendre faire tout elle-même, mais en voyant tout. Ces soins matériels, comme aussi l'organisation et les rangements intérieuns, les comptes, etc., n'absorbent pas lorsque tout est fait régulièrement chaque jour et que tout est (( //? thc ri(//i,f pince ». Ce que la mère doit faire et peut seule faire, c'est s'occuper de ses enfcints au point de vue de leur développement moral, en cherchant à connaître leur esprit, à éveiller
■ en eux toutes les plus hautes tendances et en leur donnant peu à peu par son simple contact le sentiment d'une force et d'une sérénité que rien n'altère et qui fera de vous un double de leur propre conscience. Quand on tx le bonheur de pouvoir transmettre à ses enfants le résultat de ses expériences intimes, on a le devoir de le faire.
lùivers ceux que nous appelons d'un nom
très tendre : le prochain, vous, favorisée de la vie, vous avez des devoirs et une responsabilité. Responsabilité de la fortune, de Tintelligence, de la valeur morale. Vous qui êtes cultivée, dont le cœur et l'esprit peuvent comprendre et partager tant de choses, vous qui avez, en notre époque de divisions, le privilège de ne haïr que la haine, vous pouvez faire beaucoup de bien, si vous savez regarder. Il y a un regard du cœur plus ou moins intense qui nous fait apercevoir des souffrances ou des besoins à côté desquels d'autres passeront sans les remarquer jamais. Et l'expérience de la vie m'a convaincue que nous ne passons pas un jour sans rencontrer une détresse du corps ou de l'âme, une tristesse ou une pauvreté, et que sûrement nous en négligeons encore trop. Regardez, mon amie, et vous verrez que bientôt votre cœur si bon n'aura plus besoin de lunettes.
Je voudrais vous parler pendant des heures, iMais j'aime mieux aller à vous, quoique je sois souvent plus timide pour parler que pour écrire. Laissez -moi vous donner ce tout petit cahier, écrit en hâte, dans lequel je mets pour vous un coin de mon cœur. Ce cœur a encore toute une réserve de tendresses, de soutTrances et d'expériences personnelles pour lesquelles il remercie Dieu chaque jour et qu'il vous
offre chaque fois que vous voudrez y puiser. Ce qui vient de Dieu doit retourner à Lui, sous forme d'amour pour tous les compagnons de la route terrestre. Et c'est un devoir bien doux lorsqu'il s'agit d'une « compagne » telle que vous.