XXXVII. A M. H. DIX HUTTON, A DUBLIN
Paris (10, rue Monsieur-le-Prince),
{Le mardis 27 Charlemagne 69).
Mon cher disciple,
Je suis malheureusement forcé de dissiper l'assurance exprimée à la fin de votre lettre de vendredi, reçue ce matin. A vrai dire, je n'ai jusqu'à présent recouvré que le point principal, la pleine activité normale de la grande préparation méditative à laquelle j'ai totalement voué l'année actuelle. Ma nourriture quotidienne se borne encore à trois verres de lait suivis d'un potage, aux intervalles de deux et quatre heures. L'inappétence et l'amaigrissement continuent, ainsi que la petite fièvre nocturne. Si dimanche je n'ai rien gagné de décisif, j'ai finalement résolu d'écrire à l'excellent docteur Eobinet pour réaliser ma cordiale acceptation de l'offre généreuse qui suscita sa touchante visite du 20 Juin, mais alors j'espère, d'après une exposition claire, précise, et complète, le dispenser du voyage, et lui permettre de se contenter d'une consultation écrite.
Le second feuillet' de ma courte réponse satisfait votre vœu touchant. En approuvant votre naissant recueil de maximes vraiment caractéristiques graduellement émanées de tous les temps et de tous les pays, je vous invite à le compléter et systématiser. Alors il pourrait vraiment réaliser le projet que j'ai plusieurs fois indiqué devant la Société Positiviste, depuis cinq ou six ans, et qui convenait
^ The leaf hère referred to is an autograph, which is reproduced on p. 119.
Lettres d^ Auguste Comte
surtout au malheureux Jundzill, pour composer un utile volume durable, publié sous le titre de : hes oracles spontanés de VHumanité. Je suis d'avance persuadé que les poètes et les femmes en fourniraient la meilleure partie. Dante m'a toujours paru plus fécond en véritables sentences décisives que même Thomas à Kempis : leur lecture journalière me fait de plus penser ainsi ; parce que l'un était plus près que l'autre du moyen âge, quoiqu'il ne le comprit pas.
Mon heureuse dédicace'^ au vénérable Daniel Encontre n'a réellement modifié mon opinion sur le protestantisme qu'envers les protestants français, en me fesant mieux apprécier la réaction sociale, aujourd'hui développable, de la position exceptionnelle "qui les priva de la domination indispensable à leur secte. Néanmoins, je suis pleinement convaincu que les dignes protestants de tout genre figurent, à divers dégrés, dans le véritable parti de l'ordre, que le positivisme vient irrévocablement constituer : les déistes, les athées, et les sceptiques, surtout les deux extrêmes de ces trois groupes, doivent seuls être définitivement renvoyés au parti du désordre, dont ils sont les vrais meneurs actuels. En approuvant la plupart de vos remarques sur le protestantisme, j'excepte celle qui concerne la Bible ; la substitution de cette dangereuse lecture, dont la vraie valeur est purement historique, à celle àf^' Imitation , constitue une rétrogradation anarchique.
Puissiez -vous, mon cher disciple, toujours croître en
Vénération et Dévouement !
Auguste Comte.
2 This Dedicalion is prefixed to the '* Synthèse Subjective," tome i.
à He7try Dix Hutton^
Leaf referred to on Page 117.
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Lettres d* Auguste Comte
à Henry Dix Hutton.
XXXVin. À M. H. DIX HUTTON, À DUBLIN.
Pauis (10, rue Monsieur-le-Prince), {le samedi^ 3 Dante 69).
Mon cher disciple,
Je ne puis mieux témoigner combien je suis touché de votre cordiale sollicitude qu'en fesant une réponse immédiate à votre affectueuse lettre d'avant-liier, reçue ce matin. L'amélioration décisive que j'attendais a commencé dès hier, grâce au surcroit de sévérité de ma diète pendant les deux journées précédentes, où j'ai strictement borné ma nourriture quotidienne à cinq verres de lait, bus à deux heures d'intervalle. Comme l'inappétence et la fièvre nocturne ont ainsi cessé, j'éviterai l'appel que je comptais demain faire au noble docteur Eobinet, et j'achèverai ma guérison sans aucune intervention médicale : recommençant à manger un peu d'aliments succulents, j'aurai bientôt réparé le grand amaigrissement rapidement survenu, plus même au corps qu'à la face; car il est surtout résulté de mon extrême sobriété continue, qui, réduisant l'alimentation normale au minimum convenable, doit ainsi réagir quand la diète devient presque totale.
Toute médication réelle étant nécessairement individuelle, surtout chez les natures très prononcées, les moyens que vous me proposez pour consolider mon rétablissement ne sauraient aucunement convenir à mon cas. J'ai complètement voué la présente année à la grande préparation méditative qui, depuis quinze jours, a pleinement repris son activité normale, notablement altérée.
quoique jamais suspendue, pendant les trois semaines précédentes. Ma Synthèse subjective, constituant ma construction finale, où les imperfections quelconques deviennent essentiellement irréparables, toutes celles que pourrait éviter un meilleur emploi de mon temps me seraient justement reprochées par la Postérité. C'est pourquoi, dès le début de cette année, j'ai systématiquement abandonné le projet de visite à mon vieux père, que j'avais inconsidérément formé deux ans auparavant ; cette pieuse diversion se trouve ainsi renvoyée après l'entière terminaison de ma Synthèse subjective, c'est à dire en 1862, quoique je ne puisse guère espérer qu'il vive jusqu'à là: toute autre diversion m'est, à plus forte raison, interdite.
D'après l'état présent du subside positiviste en 1857, j'ai tout lieu d'espérer que, malgré l'ignoble vœu de Douai, son ensemble atteindra, sans aucun appel spécial, le taux alors exceptionnel, et désormais normal, qui ne fut réalisé, l'an dernier, que par suite d'efforts supplémentaires, assistés d'une puissante intervention inattendue de l'admirable munificence hollandaise. Vous n'avez donc à concevoir aucune inquiétude pour moi sous cet aspect, quoique votre souscription soit jusqu'ici la seule arrivée d'Irlande cette année.
Continuez, mon cher disciple, à croître en
Vénération et Dévouement,
Auguste Comte.
Lettres d'Atigtiste Comte
à Henry Dix Hutton,