Tableau d'Horace Vernet
LETTRES A rËTRÂNGËRE. 85
\Qilà deux jours que nous courons l'un après l'autre. On ne se fait pas d'idée de la ténacité avec laquelle il faut vouloir une chose à Paris pour l'avoir. Plus petite est cette chose, moins on l'obtient. Enfin, ce matin, je fais le paquet, je l'envoie à la douane. Point. La douane est fermée et il ne partira que lundi. J'apporterai la lettre de Rossini; je dirai que je l'avais égarée. Tu trouveras l'envoi à ton nom, bureau restant.
Maintenant, j'ai obtenu une excellente concession de Gosselin. Je ne ferai pas le Privilège à Genève. J'y ferai deux volumes de Contes philosophiques^ qui ne m'obligent à aucune recherche et me laissent maître d'aller et venir sans l'attirail épouvantable d'une bibliothèque.
J'ai bien peur de ne pouvoir partir d'ici que le 26, mon pauvre ange. L'argent est une terrible chose ! Il faut que je paie quatre mille francs d'indemnités pour avoir la paix, et me voilà forcé de recommencer à chercher de l'argent sur mes effets de librairie et j'ai dix mille francs à payer fin décembre, outre trois mille francs à ma mère. Ce serait à en perdre la tète. Et quand je pense que pour composer, pour travailler, il faut un grand calme, oublier tout!
Si je suis parti le 35, ce sera heureux. Sur cent feuilles, aujourd'hui dimanche, je n'ai encore que huit feuilles d'un volume, quatre d'un autre, de tirées, onze composées sur l'un et cinq sur l'autre. J'attends ce matin les fabricateurs pour leur signifier mon ultimatum. Coounent, avec seize heures de travail, et de quel travail ! je bis en une heure ce que les plus habiles ouvriers d'imprimerie ne font pas en un jour!! Je n'arriverai pas !
Au jugement de tous les hommes de bon sens, Marie Tudor est une infamie, et ce qu'il y a de plus mauvais comme pièce.
Mon Dieu, je relis tes lettres avec un plaisir incroyable. A part Tamour, pour lequel il n'y a pas d'expression, nous sommes là, cflNir à cœur ; tu as l'esprit le plus fin, le plus original, et, chérie, comme tu parles à toutes mes natures I Bientôt je pourrai donc te dire plus en un regard que dans toutes mes lettres qui ne disent rieo.
Je te mets une feuille de camélia odorant; c'est une rareté; j'y ai jeté bien des regards. Voilà une semaine qu'en travaillant je la
regarde ; j'y cherche les mots qui me manquent, et j'ai pensé à toi, qui as la blancheur de cette fleur.
0 mon amour, je voudrais te tenir dans mes bras, en ce moment où Tamour me bouillonne au cœur, où j'ai mille désirs, mille fantaisies, où je ne te vois que des yeux de Tâme, mais où tu es bien à moi. Cette chaleur d'âme, de cœur, de pensée t'enveloppera-t-elle quand tu liras ces lignes ? Je pense à toi quand j'entends de la musique. — Adoremm in œtemum^ mon Éva, c'est notre devise, n'est-ce pas?
Adieu, à bientôt. Quel plaisir j'aurai à t'expliquer les caricatures que tu n'auras pas comprises. Veux-tu quelque chose de Paris, dis ? Tu peux encore m'écrire le lendemain du jour où tu auras reçu cette lettre, puis ce sera fini. Tu me verras, ce sera ma réponse. La feuille de camélia doit te porter mon Ame. Je l'ai tenue entre mes lèvres en écrivant cette page que je voudrais remplir de tendresse.
À MONSIEUR V. DB HANSKI, MAISON MIRÀBAUB-AMAT, AU PRÉ-l'ÉVÊQUE^ A GENÈVE.
Paris, lundi 18 novembre.
Monsieur, Connaissant votre admiration pour le maestro, dont l'esprit et la bonté égalent le génie S j'ai cru vous faire plaisir en obtenant de
1. Voici la lettre de RoBsini, aa revers de laquelle, Balzac a écrit la sienne :
A Bahac, en Europe,
Mon cher Balzac, Vous me demandez un autographe, hé bien, le voilà. De quoi vous parlerai -je? Est-ce de vous, vous qui marquez le siècle par vos chefs-d'œuvre? Vous êtes, mon ami, un trop grand colosse, pour que Je puisse vous entreprendre; et, d*aillcurs, que vous ferait le suffrage d'une naïveté étrangère? Je me bornerai donc à vous dire que je vous aime avec tendresse, et que vous, à votre tour, ne devex pas dédaigner d'avoir ensorcelé le Pesariote.
Parts, 09 ^7 novembre, 4833.
ROSSINt.
lai uo autographe qui sera très rare, vu la prqdigieuse paresse du roi de la musique. U n'écrit pas, il chante; mais voilà qu'il me donne une lettre que j*ai trouvée si louangeuse pour moi, que je ne vous l'envoie vraiment qu'à regret. Vous connaissez heureusement pour combien peu la fatuité entre dans mon caractère, et alors je vous oiFre cette lettre, sachant que si les autographes sont devenus une des folies de notre monde parisien, celui-là, du moins, sera l'objet d*un culte que mérite notre immortel compositeur.
Si vous le connaissiez personnellement, vous en seriez peut-être encore plus ravi.
Peut-être, aurai-je le plaisir d'apporter à madame de Hanska le manuscrit d'une romance, ce qui complétera l'œuvre.
Daignez mettre mes hommages à ses pieds, et recevoir en gré mes affectueux souvenirs.
DE BALZAC
A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE
Paris, mercredi 20 novembre 1833. Cinq beares du matin.
Ma chère épouse d'amour, la fatigue est venue ; j'ai recueilli le froit de ces veilles constantes et de mes continuelles inquiétudes. J'ai mille chagrins . En relisant les Célibataires que j'avais recorrigés à oatrance, j'ai retrouvé des fautes déplorables, après l'impression. Pois, mes procès ne finissent pas. J'attends aujourd'hui l'effet d'une transaction qui terminera tout entre moi et Marne. Je lui envoie quatre mille francs, ma dernière ressource. Me revoilà pauvre comme Job, et il fondra que cette semaine je trouve douze cents francs pour arranger encore une autre affaire litigieuse. Oh I que la gloire se vend cher ! Que les hommes la rendent difficile à acquérir I Non, il n'y a pas de grand homme à bon marché I
Je n'ai pas pu t'écrire hier, ni lundi; j*étais en course. A peine si je pouvais relire attentivement mes épreuves. Au milieu de tous
ces tracas, j'ai fait les paroles d'une romance pour Rossini. S'il me donne sa composition, je te la réserverai :
Rive chérie Où sont nées mes amours Sois ma patrie!
Là, mon amie, Des deux la fleur, S*est attendrie De mon malheur I
Rive chérie Cil sont nées mes amours, Sois ma patrie I
Là, de ma vie Commença Fheur; Mélancolie N'est plus douleur.
Âh ! dis, chérie, Où sont nées mes amours, Est la patrie 1
Sais-tu ce que cela veut dire?
J'ai été dimanche chez Bra, le sculpteur; j'y ai vu le plus beau chef-d'œuvre qui existe ; je n'en excepte ni le Jupiter Olympien, ni le Moïse, ni la Vénus^ ni V Apollon. C'est Marie, tenant le Christ enfant adoré par deux anges. * Si j'étais riche je ferais exécuter cela eu marbre. Ça ne coûterait que vingt mille francs pour moi, mais deux cent mille francs pour un souverain.
Là, j'ai conçu le plus beau livre, un petit volume dont Louis Lambert serait la préface, une œuvre intitulée Séraphita. Sèraphita serait les deux natures en un seul être, comme Pragoletta^ mais avec cette différence que je suppose cette créature un ange arrivé à sa dernière transformation, et brisant son enveloppe pour monter aux cieux. Il est aimé par un homme et par une femme, auxquels il dit, en s'envolant aux cieux, qu'ils ont aimé Tun et l'autre Tamour qui les hait, en le voyant en lui, ange tout pur; et il leur révèle
l.^Ce groupe de Théophile Bra a été exposé au Sakn de 483S.
leur passion, leur laisse rameur, en échappant à nos misères terrestres. SI je le puis, j'écrirai ce bel ouvrage à Genève, près de toi.
Hais la conception de cette tonitruante Séraphita m'a lassé ; voilà qu'elle me fouette depuis deux jours.
Hier j'ai envoyé l'autographe extrêmement rare de Rossini à ï. de Hanski ; mais à toi la romance.
Pai bien peur de ne pouvoir partir d'ici que le 27, les dix-sept heures de travail ne suffisant pas. Tu vas dans quelques heures recevoir ma dernière lettre qui calmera tes craintes et tes gentils repentirs; j'aimerais maintenant à être tourmenté, si cela ne me faisait pas tant souffrir. Oh ! tes adorables lettres I Et tu crois que je ne brûlerai pas ces saintes effusions de ton cœur, et tu crains! Oh! ne parlons jamais décela!
Aujourd'hui, 20, j'ai encore cent pages éC Eugénie Grandet à écrire. Ne touchez pas la hache, à finir, la Femme aux Yeux rouges, à taire, et il faut au moins dix jours pour tout cela. J'arriverai mort. Mais je pourrai rester à Genève autant de temps que tu y seras. Voici comme : si je suis assez riche, je perdrai cinq cents francs par volume pour le faire composer et le corriger à Genève, et envoyer à Paris une seule épreuve imprimée, et on l'y réimprimerait alors sous les yeux d'un ami qui relirait les feuilles. Cela est si bien une folie que je la ferai. Qu'en dis-tu ?
Hier mon fauteuil, mou compagnon de veilles, s'est cassé. Cest le second fauteuil que j'ai eu tué sous moi depuis le commencement de la bataille que je livre.
Quand on me demande où je vais, pourquoi je quitte Paris, je dis que je vais à Rome.
Le café ne me fait guère plus rien ; il faut m'en sevrer pendant quelque temps pour qu'il retrouve sa vertu.
Dis, mon Éva chérie, je voudrais bien qu'il y eût dans cette auberge dont tu me parles, une chambre bien tranquille où le bruit De parvînt pas, car j'ai vraiment bien à travailler. Je ne travaillerai que mes douze heures, de minuit à midi, mais il me les faut.
Je ne te dis pas combien les retards de l'imprimeur me contrarient ; j'en suis malade. Toute la journée de lundi a été prise par un vieillard de soixante-cinq ans, un homme appartenant aux premières lamillcs de la Franche-Comté, tombé dans la misère, que m'a
supplié la dame d'Angoulême de placer. J'ai encore le cœur serré de ravoir vu. Je Tai mené chez Emile de Girardin qui lui a donné une place de cent francs par mois. Un homme en cheveux blancs, qui ne vit que de pain, lui et sa famille, et moi je vis luxueusement, mon Dieu! Enfin, j'ai fait ce que j'ai pu. On nomme cela des bonnes actions. Dieu pense à ceux qui compatissent aux misères d'autrui. Pour le moment Dieu m'accable bien. Il est vrai que tu m'aimes, que je t'idolâtre et que cela fait tout supporter. Il a fallu dîner avec Emile et avec sa femme, perdre une journée, une nuit, et quel sacrifice! Dans dix ans d'ici donner cent mille francs, ce sera moins!
Adieu pour aujourd'hui; je me suis un moment délassé sur ton cœur, oh ma chère joie, mon doux asile, ma seule pensée, ma fleur du ciel! Adieu donc.
Samedi 23.
De jeudi à aujourd'hui j'ai bien souvent pensé à toi ; mais écrire, cela m'a été impossible. J'ai un poids de cent mille livres de moins sur les épaules. Oui, mon ange, je suis quitte du libraire moyennant quatre mille francs ! Mon avoué, mon notaire et un procureur du Roi ont examiné la quittance. Tout est bien fini entre nous ; traités rompus, je ne lui dois ni un sol ni une ligne. J'ai déposé cette pièce, précieuse pour moi, chez mon notaire.
Le lendemain, j'ai achevé aussi moyennant trois mille francs, ce qui en fait sept mille cette semaine, mon autre transaction. Mais comme je n'avais plus d'argent, j'ai fait un bon à cinq jours, et mercredi 27, il faut que je trouve douze cents francs! J'ai encore un petit procillan à atermoyer, mais celui-là ce n'est que de l'argent encore à donner. J'ai encore deux affaires à terminer pour ' mes propriétés littéraires à faire constater avant de partir. Je suis exactement sans un sou; mais, au moins, je serai tranquille d'esprit. J'aurai toujours immensément à travailler !
Maintenant, relativement à la fabrique d'Esprit, voilà où j'en suis. J*ai encore vingt-cinq feuilles à faire pour finir Eugénie Grandet ; j'ai les épreuves à revoir. Puis, Ne touchez peu la hache à finir avec la Femme aux Yeux rouges à faire ; puis, les épreuves de deux
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Toltunes à voir. R est impossible que je parte avant la fin de tout cela. Je calcule dix jours, nous sommes au 24, car voici deux heures du matin. Je ne puis me mettre en route que le 4, arriver le 1, et rester jusqu'au 7 janvier. Encore, pour que je reste, fautil que le Médecin de campagne soit vendu ^, que je fasse à Genève une Scène de la Vie de campagne^ et que l'on publie à Paris, en mon absence, les Scènes delà Vie de campagne. Mais, enfin, je veux être parti le 4 au plus tard. Ainsi, tu peux encore m'écrire le 30 ; mais passé le 30 de ce mois n'écris plus.
Que de temps les affaires dévorent, ô mon Dieu ! Quand je pense à ce que je fais, mes manuscrits, mes épreuves, mes corrections, mes affaires ! Je dors tranquille, en pensant que j'ai deux mille quatre cents francs à payer d'acceptés à six jours et dont je n'ai pas le premier sou ! Je vis comme cela depuis trente-quatre ans, et jamais la Providence ne m'a oublié. Aussi, ai-je une assurance incroyable. Tout ce qu'il faut faire est toujours fait, car tu penses bien que pour payer sept mille francs, avec les zéros, il a fallu souscrire des engagements.
Voilà ma situation financière, scripturale, morale, d'auteur, des corrections, de tout enfin ce qui n'est pas l'amour, au dimanche 24, à une heure et demie du matin. Je t'écris cela en arrivant au onzième feuillet du cinquième chapitre d*Eugénie Grandet, intituié : Chagrins de fanUlie, et entre une épreuve de la feuille onze de l'ouvrage, c'est-à-dire à sa page 176. Quand tu auras le manuscrit d'Eugénie Grandet, tu en connaîtras l'histoire mieux que personne.
Depuis deux jours j'ai encore eu quelques ressentiments de ma névralgie cérébrale ; mais c'était peu de chose, et vu mes travaux, mes ennuis, je dois me tenir pour heureux de n'avoir que cela.
Maintenant, ne parlons plus des choses matérielles de la vie qui cependant pèsent tant sur' nous. Combien tu me fais désirer de nouveau la richesse !
Mon amour chéri, as -tu goûté ton cotignac,. aimes -tu les alberges, Anna a-t-elle sa croix, ris-tu aux caricatures? J'ai reçu ta lettre ostensible et cela m'a fait l'effet de te voir en cérémonie, dans un grand salon, entre cinq cents personnes.
t. Édition en quatre Tolnmes, format in-18.
Oh ! ma gentille Ère I Mon Dieu que je t'aime ! A bientôt donc i Plus que dix jours et j'aurai fait tout ce que je devais faire, l'aurai imprimé quatre volumes in-octavo dans un mois. Oh ! il n'y a que l'amour qui puisse faire faire de telles choses ! Mon amour, oh ! souffre du retard, mais ne m'en gronde pas. Pouvais-je savoir quand je t'ai promis de revenir que je vendrais trente-six mille francs les Étvdes de Masurs, et que j'aurais à atermoyer pour neuf mille francs de procès! Je me mets à tes genoux chéris, je les baise, je les caresse : oh, je fais en pensée toutes les folies de la terre, je te baise avec ivresse, je te tiens, je te serre, je suis heureux comme sont heureux les anges dans le sein de Dieul
Comme la nature m'a fait pour l'amour! Est-ce pour cela que je suis condamné au travail? Il y a des moments où tu es là pour moi, où je te caresse, en épandant sur ta chère personne toutes les poésies des caresses. Oh! il n'y a guère que moi, je crois, qui trouve au bout de mes doigts et sur mes lèvres tant de voluptés !
Ma bien-aimée, mon cher amour, ma perle, quand doue t'aurais-je bien à moi, sans crainte? S'il y avait eu ce voyage à Friboui^ dont tu me parles, — oh ! dis, — je crois que je me ferais bien noyer au retour, moi !
Combien je te soigne ton Chénier, car, cette fois, je te lirai Chénier. Tu sauras ce qu'est Tamour dans la voix, dans le r^ard, dans les vers, dans les pages, dans les idées ! Oh ! c'est l'homme des amants, des femmes, des anges! Faire près de toi Séraphita^ tu le voudras. Tu l'anéantiras après l'avoir lue !
Je suis bien fatigué ; ma plume tient à peine entre mes doigts et aussitôt cependant qu'il s'agit de toi, de notre amour, je trouve des forces...
J'ai satisfait une petite fantaisie' cette semaine ; je me suis donné, dans ma chambre, les plus jolis petits bras de cheminée que j'aie vus ; puis, pour mes festins, deux candélabres. Mon Dieu, une folie est bien douce à faire! Mais j'en médite une plus grande, qui sera au moins utile. Cela est trop long à écrire.
Ange d'amour, te parfumes-tu les cheveux ? Oh ! ma belle, ma chérie, mon adorée, ma chère, chère Eve, je m'impatiente comme ime chèvre liée à son piquet, quoique tu n'aimes pas cette phrase.
Je Toodrais être près de toi ; ta es devenue tyrannique, tu es une idée de tous les instants. Je pense que chaque ligne écrite me rapproche de toi, comme un tour de roue, et alors je puise dans cette espérance un courage infernal. Donc, le 10, au plus tard, je te Terrai. Le 10 ! Je sais bien que les travaux immenses qui me restent vont un peu me raccourcir le temps.
Mon Dieu, mon Dieu, Dieu auquel je crois, il me devait bien de ' douces émotions à la vue de Genève, car je l'ai quittée désolé, maudissant tout, abhorrant la femme * ! Avec quelle joie j'y rentrerai, mon céleste amours mon Éva ! Emmène moi dans ton Ukraine allons avant en Italie! Tout cela sera possible, les Études de Mœurs une fois publiées l
Je ne vais faire partir ceci qu'à midi ; j'attendrai s'il y a une lettre de toi, afin de te répondre, s'il y a une réponse importante à faire.
Dimanche 24. Midi.
Ainsi donc, à l'Aubeiçe de l'Arc! J'y serai du 7 au 8 décembre sans faute. Tu vois que je viens de recevoir ton petit mot.
Mon ange adoré, tu peux encore m'écrire une lettre. Tu recevras celle-ci le 27; ainsi, moi je ne pars d'ici que le 4 décembre; les lettres mettent trois jours à venir ; je t'écrirai encore mercredi, puis encore le nnercredi 4 ; ainsi, tu auras encore deux lettres.
Après t'avoir écrit cette nuit, j'ai été obligé de me coucher sans travailler. J'ai été malade. Voici cinq jours que je ne suis sorti de mon appartement ; je ne suis pas très bien en ce moment, mais je croîs que ce n'est qu'un mouvement nerveux causé par le travail.
De nos fenêtres nous nous verrons!... Cela est bien dangereux.
Allons, à bientôt. Je te mets une feuille de rose baisée ; elle te portera mon âme et la plus céleste espérance qu'on puisse avoir ici-bas. Oh ! mon amour, tu ne sais toi-même combien tu es à moi ! Je suis bien gourmand.
Adieu, ma belle vie; il n'y a plus que quelques jours. J'imagine que nous pourrions voyager en Italie, rester trois à six mois ensemble.
Adieu, ange, que je verrai bientôt face à face !
i. Allusion à son Toyage en Savoie, en 1832, avec madame de C...
94 LETTHES A ^ÉTRANGÈRE.
A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE. Paris, dimanche, quatre heures du matin, !•' décembre 1833.
Mon ange adoré, dans ces huit jours-ci, j'ai fait des efforts de lion. Je n'ai pas pu t'écrire un mot; mais, malgré mes nuits passée», je ne vois pas que mes deux volumes puissent être finis avant le S décembre, et les deux autres, que je dois laisser pour paraître en mon absence, le 10. Mais le 10 je me mets en voiture, car, finis ou non, ni mon corps ni ma tête, si puissants que les fassent ma vie de moine, ne sauraient soutenir ce travail de chaudière !
Ainsi le 13, je crois, je serai à Genève ; maintenant rien ne peut faire varier cette date. Je vais te faire relier le manuscrit à! Eugénie Grandet et te l'envoyer ostensiblement.
J'ai bien besoin de repos, de n'ôtre pas à Paris, d'être près de toi, toi l'ange, toi la pensée qui ne fatigue pas, toi qui es le repos, le bonheur, toute la belle vie secrète de ma vie I Voici quarante-huit heures que je ne me suis couché. J'ai en ce moment les plus vives inquiétudes d'argent par-dessus le marché. Je me suis dénué de tout pour conquérir la tranquillité, dont j'ai si besoin, pour être près de toi quelque temps. Voilà que comptant sur mon libraire, hier, pour payer ma fin du mois, il me trahit au milieu de mon torrent de travail l
Oh, décidément, je veux me faire une ressource, avoir une somme en argenterie à laquelle mes fantaisies de poète ne puissent jamais toucher et que je puisse fièrement porter au mont-de-piété en cas de malheur. Ainsi l'on vit tranquille, et l'on n'a pas à subir le regard pâle et froid des amis d'enfance qui s'arment de leur amitié pour vous refuser.
Oh, que j'ai de larmes à répandre sur ton cœur en te parlant de ces deux mois 1 Mais assez de bavardage comme cela sur mes affaires, quand tu liras ces quatre volumes faits, corrigés, imprimés en qua-
LETTHES Â L'ÉTRANGÈRE. 95
raute-doq jours, tu comprendras ce qu'un amour comme le mien met de courage au cœur, de volonté dans la tête, de puissance au corps, de rage partout 1
J'aurai plus à faire encore à Genève, car il faut les deux volumes de Contes ptUlosophiques pour le 10 janvier. Mais j'aurai un encouragement : quelques baisers et les heures qui sont entre midi et six heures.
Ainsi, le 10, je pars, je ne sais pas à quelle heure on arrive, mais, quelle que soit ma fatigue, aussitôt arrivé je te vais voir.
J'ai constamment travaillé dix-huit heures par jour cette semaine et ne me suis soutenu que par des bains qui détendaient l'irritation générale.
Que de contrariétés, de courses ! J'ai eu à donner un grand dîner cette s^naine, vendredi, le 29. Je me suis aperçu que je n'avais ni couteaux ni verres. Je ne sais pas avoir chez moi des choses inélégantes, n m'a fallu un peu m'endetter encore ; je voulais faire faire une partie d'ai^nterie à mon bijoutier. Point. Enfin, j'économiserai à Genève, en travaillant et restant coi.
Mon cher amour, as-tu bien pensé à moi, à moi qui si souvent regarde la gravure de l'île Saint-Pierre? Ah ! tu peux m'écrire jusqu'au 6 inclusivement.
Que Je piaffe, comme un pauvre cheval impatient ! Le désir de te voir me fait trouver des choses qui, d'ordinaire, ne me venaient pas. Je corrige plus vite. Tu ne me donnes pas que du courage pour supporter les difficultés de la vie ; tu me donnes encore du talent, de la facilité tout au moins. Il faut aimer, mon Eve, ma chérie, pour faire l'amour d'Eugénie Grandet^ amour pur, immense, fier! Oh! chère chérie, ma bonne, ma divine Eve, quel chagrin de ne l'avoir pas pu dire tous les soirs ce que j'ai fait, dit et pensé !
Bientôt, bientôt, en dix minutes je te dirai plus qu'en mille pages, et en un regard plus qu'en cent ans, parce que je te donnerai tout mon cœur dans le premier rq;ard, ô ma gentille, mon beau front ! J'ai regardé l'autre jour celui de madame de Mirbel ; elle a quelque chose du tien. Elle est Polonaise, je crois.
J'attendrai pour envoyer ce pauvre lambeau de lettre jusqu'à une heure, afin de répondre à ta lettre, si j'en reçois une. Quel malheur que œ faux calcul de temps! Je n'ai rien eu de toi cette semaine.
A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈYE
Paris, dimanche, onze heures, 1^ décembre 1833.
Mon ange, je viens de lire ta lettre. Oh! j'ai eu envie de tomber à tes genoux, mon Eve, ma chère épouse ! N'aie jamais une seconde de pensée mélancolique; oh! tu ne me connais pas! Tant que je vivrai, je serai ton chéri, je respecterai en moi le cœur que tu as choisi ; je ne m'appartiens pas. Il n'y a ni folies ni sacrifices; non, non, jamais! Oh! ne sois pas ainsi, ne me parle jamais de laudanum! J'ai fait voler les dernières épreuves d'Eugéme Grandet et j'ai sauté comme pour aller à toi. La fin de la lettre m'a fait passer les douleurs du commencement.
Mon amour, mon cher amour, je serai près de toi dans quelques jours ; quand tu tiendras ce papier, plein d'amour pour toi, auquel je voudrais communiquer les battements de mon cœur, il n'y aura plus que quelques jours ; je vais redoubler de soins, de travail ; je me reposerai là-bas.
D'ailleurs, je vais m'arranger pour y rester longtemps. 0 mon amour, fais-toi des cieux sereins, car il n'y a dans mon être qu'affection, amour, tendresse et caresses pour toi.
Tu devrais maudire ce Gaudissart ^ L'imprimeur a pris un caractère qui a fait rentrer la matière et il a fallu, pour compléter le volume, improviser cela en une nuit, chérie, et cela a quatre-vingts pages, s'il vous plaît.
Mon amour gentil, tu recevras une belle lettre, bien polie, soumise, respectueuse, avec le manuscrit d'Eugénie Grandet, et tu trouveras alors au crayon, derrière la première page du manuscrit, le jour précis où j'aurai retenu ma place à la diligence *.