‹ Lettres à l'étrangère (volume 2)Chapitre 23 sur 93 · A GENÈVE · texte numérisé non relu

A GENÈVE

Paris, jeudi 13 février 1834.

Je suis arrivé bien fatigué, mais j'ai trouvé au logis des peines dont vous concevrez la vivacité. Madame de B... est malade

1. Parti de Genèye le samedi 8 février, Balzac était arrivé à Paris le mardi U du même mois.

mais malade gravement, malade plus qu'elle ne le croit. J'ai vu sa figure dans une altération bien funeste. Je lui ai caché mes inquiétudes ; elles sont sans bornes. Jusqu'à ce que ou mon médecin ou une somnambule m'aient rassuré, je ne serai pas tranquille sur cette vie que vous savez si précieuse.

J'ai retardé d'un jour à vous écrire parce que, dès le mercredi matin, il m'a fallu courir rue d'Enfer, et, quand j'ai pu vous écrire, il n'était plus temps ; les bureaux fermaient plus tôt à cause de la solennité ^.

Cette figure si gracieuse, vue vieillie en un mois de vingt ans et contractée horriblement, a bien augmenté les chagrins que j'avais. Quand même la santé reviendrait, et je l'espère, il me sera toujours douloureux de voir le triste changement de la vieillesse. Je ne dis cela qu'à vous. Il semble que la nature se soit vengée tout à coup, en on moment, de la longue protestation faite contre elle et le temps , Je souhaite avec une ardeur vive que la vie soit sauve, mais j'ai reconnu les symptômes que j'avais examinés avec effroi chez mon père six mois avant le malheur irréparable. Ainsi j'ai eu douleur sur douleur.

Maintenant, après vous avoir confié ces angoisses, je puis, madame, vous donner quelques nouvelles consolantes. Le libraire a compris mes retards et ne m'en a pas su mauvais gré. J'ai, certes, énormément à travailler, mais, au moins, je n'aurai pas l'ennui des reproches. Quant à M. Gosselin, ce n'est qu'une perte d'ai^ent. Ainsi, vous qui aviez la crainte si affectueuse de voir quelque chose de trop onéreux dans la prolongation de mon séjour, rassurez-vous. J'aurai la joie complète, il n'y aura point de remords, et, maintenant qu'il n'y a point de remords, j'en voudrais un peu. Il est si doux de faire quelque chose pour les personnes dont l'amitié nous est précieuse ! Je puis vous dire de loin, avec moins de tremblement dans la voix et moins de rougeur aux yeux, que les quarante-quatre jours que j'ai passés à Genève ont été une des plus douces haltes que j'aie faites dans ma vie de fantassin littéraire. Ce repos m'était nécessaire, et vous m'en avez fait une joie. Ce fut un sommeil avec les plus doux rêves, des rêves qui seront des réalités. L'amitié vraie,

i. U mercredi des Cendres.

132 LETTRBS A L^^TRANQÊRE.

douce, ]}onne^ les beaux et boqs seqtimeQts, sont si rar^ dans la vie, qu'il doit se mêler un peu de repoqnaissance dan$ la réciprocité que nous devons, et j'ai auts^qt de raoonnaissaqce que d'amitié.

Croye? qqe je n'oublierai rien de nos petits engagements affectueux : ni l'album, ni le café, ni rien* Anjoqrd'bui, je ne puis que vous dire que je suis sirrivé sans autre encombre qu'une grande fatigue. I^ frQjd a été yif. Is samedi mfttin j'ai fait tout le Jura h pied dans la neige, et, parvenu h h pierre où deux ans auparavant je m'étais assis pour voir l'admirable spectacle de la Suisse et de la France sép^ées par un ruisseau qui eçt le )ao de Genève, et par un fossé qui est la vallée entre le Mont-Planc et le Jura, j'ai eu un moment de joie, mêlé de tristesse, tl y a deux an9, j'avais à pleurer sur des illusions p^r4uos, et aujourd'hui j'f^yais 4 regretter les plus douces cboses qui soient venues i moi, en dehors de3 sentiments de famille : des heures d'anutié dont un pauvre écrivain par nécessité doit sentir plus vivement le pri^ que tout autre personne, parce qu'il y a en lui un grand poète ppur tout ce qui est émotion du cqpur.

Oui, je ne suis fier que de mes sentiments personnels, et c'est une grande misère que de connaître les joies de l'amitié dans toute leur étendue, et de les perdre, même momentanément.

Aujourd'hui, je me replonge dans mes travaux, et ils sont écrasants. J'ai promis que le 25 février la deuxième livraison ^ paraîtrait ; c'est donp dix jours seulement pour parachever ce que vous savez ", et mon exactitude excusera les relards. Vous yoyez qu'en vous écrivant, je suis aussi indiscret que quand je viens chez vous.

Allons, adieu, madame ; croyez que je ne suis point français en fait de souvenirs, et que je sais tout ce que je laissais de bon et de vrai derrière le Jura. Aux heures pu je serai affaissé, je penserai à nos soirées, et le mot : pafiencCy écrit au fond de ma vie, me fera penser à nos patiences. Vous savez tout ce que j'ai & dire au grand maréchal de l'Ukraine, et je suis silir que mes paroles seront plus

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