‹ Lettres à l'étrangère (volume 2)Chapitre 30 sur 93 · Anagnmme d'Eifa · texte numérisé non relu

Anagnmme d'Eifa

A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GEMÈYE

Paris, mardi midi 11 mars 1834.

Ma fleur, mon unique amour !

Je reçois la lettre que tu m'écris après avoir reçu la lettre de mauvaisetés. Oh ! quel bonheur de pouvoir t'écrire encore une fois afin que tu quittes Genève sans regret! Depuis la lettre où tu reviens à moi, tu ne saurais croire combien a été belle, grande, somptueuse, la fête faite au fond de mon cœur pour le retour du cœur chéri. Quelle joie, quelle ivresse de pensée, quel oubli des douleurs, ou plutôt combien le souvenir en était doux, puisqu'il me disait combien tu es aimée, adorée, comme tu veux l'être ! Oh ! si tu avais vu tout cela, jamais un soupçon, ni une douteuse parole, ni une phrase écrite ne déshonoreraient la pureté, Timmensité bleue de cet amour qui teint toute mon âme, a gagné toute la vie, est devenu le fond de toutes les pensées.

Depuis deux jours, je suis ivre de bonheur, heureux, joyeux, dansant, quand j'ai un moment, sautant comme un enfant. 0 cher talisman de bonheur, Éva chérie, minette, femme, sœur, famille, jour, tout I Je vis seul avec délices ; j'ai dit un adieu sincère au monde, à tout. Mon Dieu, pardonne-moi ce que tu nommes mes coquetteries ; je me mets à tes genoux chéris, potelés, aimés, baisés, caressés; je frôle ma tête contre toi, je demande pardon. Je serai solitaire, travailleur. Je ne me promènerai qu'avec madame de B..., je travaillerai sans cesse. 0 béni sois le Salève si le Salève m'a donné mon Eve heureuse? Ah I chérie, je t'adore, vois-tu ; je n ai pas d'autre vie ni d'autre avenir 1

J'ai reçu hier une lettre de madame P... Je n'y répondrai pas, pour finir la correspondance. D'ailleurs, je ne puis plus écrire qu'à toi. Mon temps est pris d'une manière affreuse. Depuis dix jours surtout je ne varie pas : couché à six heures, levé à minuit.

J'irai ainsi jusqu'au 30 avril. Après je prendrai quinze jours de liberté pour me reposer. Mon livre ^ paraîtra le 16, le jour de ton départ de Genève. Tu le trouveras à ton adresse, bureau restant, aux messageries de Gènes.

Je t'ai écrit bien à la hâte dimanche. Il se débite sur moi d'incroyables folies. Pendant que je passe les nuits, on me dit enlevé par une Anglaise. H n'y a plus de princesse russe, c'est une Anglaise. 0 mon cher trésor, je t'en supplie, que ton cher front céleste ne s'obscurcisse jamais par TeSet d'un dire, d'un on dit, car tu peux entendre dire gravement que je suis fou, et mille niaiseries. Écrismoi et attends une réponse ; je ne te les fais jamais attendre. Ta chère écriture me bouleverse ; elle rayonne à mes yeux comme le soleil. Je te sens, te respire quand je la vois.

Tu voyageras, entourée d'une pensée d'amour; je t'accompagne en idée, je ne te quitte pas. A chaque correction faite, à chaque feuille finie je aie: c Vienne! » C'est mon mot de joie ; mon exclamation de bonheur. Que me parles-tu de Dieu ! On n'a pas deux religions, tu es la mienne. Si tu chancelles, je ne crois plus à rien. 0 mon amour, tu m'as donné toi^ia ne me le retireras jamais ; on ne brise pas à soi seul ce qui est à deux. Tu es toute noblesse, sois toute constance. Je serai ainsi sans effort, avec joie ; je t'aime comme je respire, et in œtemum ; oh oui, pour toute ma vie.

Je ne puis pas te dire les souffrances de ma semaine de passion, mon envie d'aller finir mes jours dans ta maison de Neuchâtel 1 J'avais dit à Boi^t de venir incontinent ; j'ai retiré Séraphita de chez l'imprimeur et j'allais te l'envoyer en un seul exemplaire (sans le manuscrit) et relié avec tes présents d'amour*. Enfin, mille folies, mille tempêtes ont agité cruellement mon cœur. Oh I je suis bien enfant ! C'est un crime de tourmenter un amour si vrai, si pur, si inaltérable. Oh ! que je t'en voulais i Je maudissais ton front d'ana^ lyste, sur lequel je mets mille baisers d'amour. Oh, mon bon trésor,

1. La Dudiesse de Langeais^ ouvrage écrit presque entièrement à Genève.

3l Le 15 février, Babac annonçait à madame Hanska que le manuscrit de Sera-phUa serait < grossièrement relié avec le drap gris qui glissait si bien sur le plancher >• — Ce manuscrit, appartenant aujourd'hui à M. le vicomte de Spoelbereb de Lovenjoul, est reUè en drap gris, en effet, avec coins et dos en cuir de Russie.

ne me fais plus d'amertume. En écrivant quelques douceurs à madame P..., j'avais en vue de me maintenir bien avec la chère ambassadrices car par elle j'aurai Pozzo di Borgo, et je ne veux aucune entrave à mon année d'Ukraine, le premier bonheur complet de ma vie. Ainsi, si ta cousine te montre triomphalement ma lettre, fais la dédaignée, je t'en supplie. Voir l'Ukraine, dix-huit bons mois I et plus d'intérêts d'argent qui m'entraveront! Je puis même mourir pour toi sans léser personne. Entends-tu, mon amour, voilà le secret de mes nuits. Que je sois heureux sans qu'une pensée ne ternisse mon bonheur I Après, je puis mourir heureux, si j'ai vécu un an près de toi. Chaque heure sera le plus beau poème d'amour. A chaque heure je serai heureux de tout le bonheur de l'enfant, du lycéen, qui croit avec délices à l'amour d'une femme. Et si le ciel nous marie un jour^ en quelque moment de ma vie que ce soit, ce sera réunir deux âmes en une seule. Tu es un cher esprit aimé. Tu me plais de toute sorte, et tu es, de loin comme de près, la femme supérieure, la maîtresse toujours désirée, l'une et l'autre, et se soutenant l'une l'autre. U est si doux à un homme de ne pas trouver étroit l'esprit, le cœur, l'âme, l'entendement de la femme qui lui verse ses plaisirs I

0 chérie ! tout est en toi. Je crois à toi, je t'aime et quand je t'ai mieux connue j'ai trouvé mille raisons d'un éternel attachement dans l'estime et les mille choses de ton cœur et de ton esprit. Il n'y a pas de malheur possible pour moi quand je pense à la vie que tu peux me faire par ton amour. En t'écrivant ceci, que tu liras dans cette chambre d'amour, avant de la quitter, j'ai voulu jeter sur ce papier, que tu tiendras, toute mon âme, toutes les qualités sensibles d'un être qui est tout à toi pour toujours ; mais ne me retire jamais ce cœur que j'ai serré, les adorables voluptés de cette âme chérie, ni tout toi enfin.

Adieu, âme de mon âme, ma foi, ma force, mon courage, mon amour, tous les beaux sentiments qui font le grand honmie, la vie heureuse. Adieu, à bientôt ; à plus tôt que tu ne le crois, chérie.

Oh oui, je t'aimerai mieux que jamais femme n*a été aimée, et

1. Madame Appony, femme de l^ambassadeur d^ Autriche à Paris^

LËTtRES À réTRANGÈRË. 143

notre Chéne^ sera meilleur que celui dont tu me fais Timage. Coquette, à coup sûr ! Tu sais bien que mon cœur se reposera près du tien sans d'autres nuages à notre amour que ceux que tu y feras. Allons, Auguste, va porter cela à la grande poste.

A MADAME HANSKA, A FLORENCE

Paris, dimanche 30 mars — jeudi 3 avril 1834.

Je ne vous ai pas écrit plus tôt, madame, parce que j'ai présumé que vous ne seriez pas à Florence avant les premiers jours d'avril* fy ai adressé à MM. Borri et G^^ un petit paquet contenant votre exemplaire de la deuxième livraison des Études de Mœurs au .t/je iiide et j'y ai joint le Prologue du troisième dixain des CmUs drolatiques pour M. de Hanski, attendu qu*il y est question d'un Guneux encrier et de choses qui le feront rire, car je ne vous insulte pas de mon Prologue^ faites-y bien attention. C'est à M. de Hanski et non à vous qu'appartient cette épreuve.

Vous verrez à la fin de : Ne touchez pas la hache que j'ai conservé quelque souvenir du Pré-Lévêque •, car j'ai daté l'ouvrage de ce lieu révolutionnaire et militaire, où nous avons vu de si belliqueuses dispositions. Le troisième dixain est également daté des Eaux-Vives et de l'Hôtel de l'Arc».

J'ai beaucoup de choses à vous dire et j'ai peu de temps à moi. Ma livraison troisième est sous presse et je dois regagner le temps perdu. Néanmoins, madame Béchet est très bonne personne.

Pardonnez-moi le désordre de ma lettre ; mais je vous parlerai

1. les ChèneSf habitation de Sismonde de Sismondi et de sa femme, près de Genève.

2. Voir les lettres adressées à madame Uanska, maison Mirabaud-Amat, au Pré-Lévêque, i Genève.

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