‹ Lettres à l'étrangère (volume 2)Chapitre 35 sur 93 · HONORÉ DE BALZAC · texte numérisé non relu

HONORÉ DE BALZAC

Me voilà relisant votre lettre pour savoir si j'oublie quelque chose; mais non ; j'ai répondu à tout, et je n*ai omis que de vous dire une chose, parce qu'elle est toute journalière : c'est que je vous presse à travers les espaces, cette jolie main que vous me tendez si gracieusement, et souhaite mille plaisirs à toute votre caravane.

Ainsi, à bientôt, à Rome, car, hélas ! le travail me fera dévorer le temps avec une effrayante rapidité.

Adieu donc; je ne peux pas plus quitter la plume que je ne quittais la maison Mirabaud.

Vous avez voulu rire, à la française, avec ma belle marquise dont les beaux yeux me font mourir d'amour. Je vais faire le Français, moi, et je vous dirai de retourner la phrase, sauf la beauté des yeux. Fi! cela n'est pas bien de toujours me montrer l'écueil sur lequel s*est brisée ma fatuité. Tenez, avouez que vous n'avez pas été franche^ ou ce sera un sujet de querelle à Rome, si l'on pouvait vous quereller en vous revoyant.

A MADAME HANSKA, A FLORENCE

Paris, samedi 10 mai 1834.

Je reçois à rinstant, madame, votre lettre du 30 avril ; hèlas ! j'enterre mes vœux pour la partie de Rome. Il m*en coûte toujours horriblement de renoncer à une illusion ; il me semble que toutes sont solidaires.

Je n'ai qu'un moment pour vous répondre, car pour que vous ayez cette lettre à Florence le 20, elle doit partir aujourd'hui, et voici midi. Vous ne me dites pas où vous allez? Allez-vous à Milan? Quelle y sera votre adresse? Combien de temps y resterezvous? Je pourrais vous y voir, si j'y conduis M. Borget. Enfin, en septembre à Vienne. Ce sera plus raisonnable.

Mon Dieu, oui, les recommandations que vous me faites sont impossibles à suivre. Avec la certitude de me risquer, je me risque. 11 n'y a pas de remercîments dignes de la bonté que vous avez en me parlant si franchement de ce que je fais, et vous ne saurez jamais, que dans longtemps, combien je suis reconnaissant de cette franchise. N'ayez peur, allez-y hardiment dans le blâme.

Vous me dites d'aller chez Gérard ; ai-je le temps ! Le temps me fond entre les mains. Pour en finir avec ces écrasantes obligations, j'entreprends une tragédie en prose, intitulée : Don Philippe et Don Charles. C'est le vieux sujet de Don Carlos, déjà traité par Schiller. Il faut que tout marche de front : la petite littérature de gros sous, les niaiseries, les études de mœurs et les grandes pensées qui ne sont pas comprises, Louis Lambert^ Séraphita^ César BirotteaUy etc. ..

Ma vie est toujours la môme ; je me lève pour travailler, je dors peu. Parfois, je me laisse aller à de douces rêveries. Je n'ai eu, depuis que je ne vous ai écrit, qu'une seule distraction ; j'ai entendu la Symphonie en ut mineur de Beethoven exécutée au Conservatoire.

LETTËES Â t'ÉT&ÀNGËttfi. ihî

Âhl qtie je vous ai regrettée. J'étais seul dans une stalle. Moi seul! C'est une souffrance sans expression. Il existe en moi un besoin d'expansion que le travail trompe mais que la première émotion fait jaillir par des larmes. Oui, je suis seul, déplorablement seul. Pour me trouver heureux il faut l'heure du soir, le silence, plus de travail, mais la solitude et mes pensées intimes!

Écriveac-moi vite où je dois vous envoyer les Chouans qui paraissent le 15 de ce mois, dans cinq jours. Florence me verra certes; TOUS y avez été heureuse. J'irai reprendre vos pensées en voyant ces beaux lieux, ces belles œuvres. Je ne suis jaloux que des morts illustres: Beethoven, Michel-Ange, Raphaël, le Poussin, Millon, enfin tout ce qui a été grand, noble et solitaire m'émeut.

Tout n*est pas dit de moi encore ; je n'en suis qu'aux petits détails d'une grande œuvre. Quand où a entrepris ce que j'ai à faire, ah! madame, permettez-moi de me confier à votre cœur, il est impossible de tomber dans les petites et basses intrigues de ce monde, et les sentiments doivent être aussi grands que les œuvres veulent être grandes. Mon ambition est plus forte même du côté des sentiments que celle dont je suis animé pour une gloire qui ne reluit, après tout, que sur des tombes I Aussi je vis seul, plus seul que jamais ; rien ne m'arrache à mes contemplations : aimer et penser, agir et méditer. Déployer toute sa force sur deux grandes choses, le travail et les plus riches émotions de l'àme, que demander de plus? Une goutte d'amitié, un peu de soleil 1 Pouvoir presser une main en qui l'on se confie !

Vos conseils sur mes écrits me prouvent que vous avez comblé mon ambition sur un point. Aussi je voudrais vous faire passer au moyen de ce papier dans l'&me les émotions de plaisir que m'a causées votre lettre. Mais cela est difficile.

Je ne puis donc plus vous revoir qu'à Vienne! je n'entendrai plus que là la seule personne qui m'ait fait entendre un langage si complètement poétique et si largement généreux ! Il faut s'arrêter, car vous prendriez la vérité pour de la flatterie. Quelle gêne que l'écriture ; que de fois un regard a plus de sens que toutes les paroles. Allons, vous devinerez ce que je pense de bon et tout ce que le temps m'empêche de vous dire. Vous vous direz qu'il est impossible à un solitaire, à an homme souvent accablé de travail et perdu dans

Paris, de ne pas tous les jours songer aux personnes qui Taiment véritablemenl, que je m'occupe de vous, que je recueille des autographes pour vous.

Mon Dieu, que j'ai de choses à vous dire ! Comment l'Académie a voulu donner le prix Montyon au Médecin de campagne^ et comment j'ai fait, pour ne pas être mis au concours, autant de démarches qu'en font, pour obtenir le prix, les autres concurrents. Et ma tragédie, et mes ouvrages en train ! Mais il est bien difDcile de ne pas s'oublier en pensant à vous.

Si vous alliez à Milan, si vous y restiez quelque temps, si je puis aller vous y dire un bonjour de quelques jours dites-le-moi, car du 20 au 30 juin je serai bien content d'avoir un but de promenade, et je n'en sais aucun qui me fasse un plus vif bonheur. Je m'enqueirai de Bartolini; mais on voit bien que vous ne connaissez pas nos sculpteurs. Il y avait à l'Exposition une statue de la Pudeur qui écrasait l'antique, et nous avons en sculpture de grands talents bien réels. Vous aimez Bartolini ; je l'aimerai donc, je le ferai aimer à Gérard. Mais vous ne pensez plus à Grosclaude; savez-vous que vos admirations ont quelque chose qui effrayerait tout autre cœur qu'un cœur sincèrement ami?

Vous avez témoigné tant de sentiments exquis à ces pauvres Chouans, que, pour les rendre moins indignes de vous et de moi, je me suis livré & de patients travaux dont mon imprimeur seul a une idée. Vous les relirez à Milan, sans doute. La troisième livraison des Etudes de Mcsurs ne sera prête que pour les premiers jours de juin ; je voudrais bien que Suzette vous les apportât de la part de l'auteur, qui serait à solliciter une audience de vous, et qui se remettrait des fatigues de son voyage par l'espoir de vous voir.

Hais j'ai tant d'affaires, que le diable avec ses cornes ne s'en tirerait pas. Mais je suis un démon à trois cornes, de la race, main un peu dégénérée de Napoléon.

Mille pensées gracieuses, mille souvenirs ; trouvez ici tout ce que vous pouvez vouloir dans un cœur plein de reconnaissance et de dévouement.

Gomment, vous serez en juillet à Vienne? Déjà? Ces distances mises entre nous me semblent des adieux. Mais, enfin^ j'irai en

Allemagne en septembre ; j'y viendrai riche de quelques succès, qui ne me font plaisir maintenant que parce que vous vous y intéressez, et vous me les rendez ainsi plus nécessaires par la part que vous y prenez.

Allons, voici Theure. Je ne saurai plus où vous écrire ; mais je vous écrirai tout de même, et quand viendra votre nouvelle case, je renverrai. U n'y aura pas de lac à Vienne ; donnez-moi donc l'espoir de voir avec vous le lac Majeur. A Vienne, je ferai mes reconnaissances sur le Danube pour pouvoir mieux peindre la bataille de Wagram et le combat d'Essling, qui sont mon ouvrage de l'hiver prochain, en Ukraine^ si vous voulez. Mais il faut que j'aie pu voir les pays parcourus par le prince Eugène dans sa marche d'Italie à travers le Tvrol.

Adieu, adieu, vous que l'on ne voudrait pas quitter. Vous savez aussi bien que moi ce que je pense et vous serez assez bonne pour vous charger de l'expression de mes sentiments auprès de vos compagnons de voyage. Oh! oui, j'aurais bien voulu voir avec vous la ville des fleurs I

A MADAME HANSKA, A MILAN

Paris, mardi 3 juin. — Vendredi 21 juin 1834.

Je reçois à l'instant, madame, la dernière lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire de Florence, et j espère alors que celle-ci vous trouvera à Milan assez à temps pour ne point vous donner de feux espoirs, puisque vous avez la bonté de vous intéresser à mon excellent Borget. Il est encore à Issoudun, et prendra l'Italie par le Tyrol, en commençant par parcourir les bords du Rhin, et il n'aura point de chance de vous rencontrer. J'en suis fâché. C'est une de ces belles âmes qu'il faut connaître pour estimer un peu l'homme et avoir des idées d'avenir.

Moi*même, je renonce avec douleur au plaisir que j'avais com-

l60 Lettres à L'ÉîRANGËtiË.

ploté de voud dire un boDJour à Milan. Mes obligations m'ont lié les pieds. Vous avez mis tant de grâce et d'instances & savoir ma situation, que je puis vous en parler après me Fôtre résumée. Je dois encore six mille ducats; n'estrce pas compréhensible pour vous, traduit en cette monnaie? D'ici à la fin d'octobre, j*en ai deux mille à payer. Les quatre mille autres sont dus & ma mère. Mais, jusqu'à la fin d'octobre, j'ai cinq cents ducats à payer par mois, et, depuis mon retour de Genève, ma plume et mon courage ont suffi jusqu'à présent à payer cette somme. Si à la fin de septembre je suis libéré, j'aurai fait des merveilles. Mais, jusque-là, ni trêve ni repos. Mon tranquille et joyeux hiver est à ce prix. Mon médecin est assez d'avis des eaux de Baden. Voilà donc ma situation.

Depuis deux mois j'ai travaillé nuit et jour à l'ouvrage que vous avez la bonté d'honorer de votre prédilection ^ Vous avez beaucoup influé sur ma détermination relativement à cet ouvrage. Dans le désir de le rendre digne de votre amitié, j*ai tout refait. Il n'est pas encore parfait, car, préoccupé des fautes de l'ensemble, j'ai laissé passer quelques fautes de détail et plusieurs incorrections. Mais, tel qu'il est, il peut maintenant porter mon nom et vous pouvez avouer votre charitable protection. Il a fallu un courage dont personne ne me tiendra compte; mais le secret de ma persévérance et de mon amour pour cette œuvre a été dans le désir de vous être agréable, de mériter une des approbations qui ont le mérite de m'enivrer de plaisir et d'entendre de votre bouche, quand j'aurai secoué le poids énorme de mes misères, que l'ouvrage vous platt. Je l'envoie à Florence à M. Borri, avec prière de vous le faire passer & Milan, et je l'envoie également à Trieste, afin que cette pauvre première fleur soit sûre de recevoir les regards de votre amitié. Moi, j'en ai été ravi, et je me suis laissé persuader que vous aviez raison. Mais j'ai tâché de justifier cette préférence. Marie de Vemeuil est bien autrement belle et l'ouvrage est bien nettoyé; mais, comme me le disait le prote : « // riest pas défendu de mettre du beurre dans les épinards »; un mot digne de Gharlet!

Grande nouvelle 1 Pichot renvoyé de la Revue de Paris, j'y suis rentré avec quelques avantages pécuniaires, qui vont m'aider à delà Les Chouans,

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venir libre. Seraphita m'a servi à rentrer avec un grand éclat. L'(BUvre a surpris les Parisiens. Quand le dernier article paraîtra, j'y joindrai une lettre d'envoi pour vous où se trouvera la dédicace que je tâcherai de faire digne de vous, simple et grande. Je ne l'ai pas mise en tète, parce que je n'ai pas voulu dédier une œuvre qui n'est pas finie.

Voici plus d'un grand mois que je travaille en pure perte à ma troisième livraison. Je suis mécontent, chagrin de ce que je fais. Néanmoins vous la trouverez à Trieste. Il faut faire une composition dans le genre d'Eugénie Grandet pour soutenir cette grande opération.

Mes a£Eûres, en ce moment, se compliquent d'une transaction que je propose à M. Gosselin pour rompre mes marchés, et qui tient à six mille francs d'argent à lui donner, moyennant quoi il me rend mes traités. Demain, la première conférence. Ce point obtenu, je n'aurais plus d'engagements qu'avec madame Béchet, et, avec trois mois d'un grand travail, je pourrais, vers la fin de septembre, prendre la route d'Allemagne, pauvre, mais sans soucis, emportant ma tragédie à faire et de l'oisiveté à prendre près de vous. Si vous saviez que de soins, de débats, de travaux pour arriver à ce résultat! Mais quel bonheur de recouvrer la liberté, le plaisir de faire ce que l'on veutl

Spachmann n'est plus Coquebin. Par mes soins et ceux de ma sœur, il vient d'épouser une jeune et jolie personne qui aura quelque fortune. Elle lui apporte cinq cents ducats qui le fout riche, et elle en a quatre mille en espérance. Mademoiselle Borel a eu bien tort; voilà un heureux de fait. J'ai bien pensé à vous en mariant œ pauvre reUeur, dont nous avions parlé en riant au coin du feu de la maison Mirabaud.

Les plus grands chagrins ont accablé madame de B... Elle est loin de moi, à Nemours, où elle se meurt de toutes ses peines. Je ne puis rien vous en dire; ce sont de ces choses dont on se parle d'oreille à oreille. Mais je suis d'autant plus seul, déplorablement seul, autant que je puis être seul, car il y a dans ma pensée des trésors, qu'aux heures de repos et de calme je reprends avec délices. Tout est espérance pour moi, parce que tout est croyance. Si vous saviez conmie il y a de vous dans chacune des phrases I 11

refaites des Chouans I Vous ne le saurez bien que quand je vous le dirai au coin du feu, à Vienne, dans une heure de calme et de silence, où le cœur n'a plus de secrets ni de voiles.

La correction de la deuxième édition du Médecin de campagne tire à sa fin et je suis à moitié du troisième dixain. Enfin, je mène de front l'impression de neuf volumes. Ma vie est toute sobre, toute silencieuse, recueillie. Néanmoins une lady a traversé le détroit, m'a écrit une belle lettre en anglaiSy et j'ai répondu que je n'entendais que le français, et que je respectais trop les dames pour faire traduire cette lettre. L'affaire en est restée là, conmae pour Chauvin. J'ai reçu une lettre de madame Jeroslas ***, une lettre délicieuse de style, et à surprendre. Je n'ai pas encore répondu.

Voilà tous les événements de ma vie depuis que je n'ai eu le plaisir de vous écrire.

PhiUppe-le-Réservé (FeUpe-il-discreto) est mis de côté. Néanmoins, la littérature s'inquiète beaucoup de ma pièce. En réponse ji ce que vous daignez m'en écrire, je vous dirai que Carlos a été si fort amoureux de la Reine, qu'il y avait preuve suffisante que l'enfant dont elle est morte enceinte (traitée pour une hydropisie, car JHeu prit en pitié le trône d'Espagne et aveugla les médecins^ propres termes du méticuleux Mariano), était de l'infant. Ainsi, dans ma pièce, la Reine est coupable, suivant les idées admises. Carlos idem. Philippe II, Charles, sont joués par Don Juan d'Autriche. Enfin, je me conforme à l'histoire et la suis pied à pied. D'ailleurs, selon toute apparence, cette œuvre sera fidte sous vos yeux, car c'est la seule chose que l'on puisse faire en courant, et vous jugerez de la profondeur politique de cette épouvantable tragédie. H faudra des sondes bien armées de cordes pour la jauger I Deux de mes amis fouillent avec ardeur les manuscrits historiques pour que rien ne me manque. Je veux avoir jusqu'aux plana du palais et jusqu'à l'étiquette de la cour d'Espagne sous Philippe II.

En voilà bien assez sur ma littéraillerie et sur tout ce qui n'est pas plaisant.

MM. Berryer et Fitz-James veulent me faire nommer député, mais ils échoueront. Ce sera une question décidée dans un mois; vous saurez cela sans doute à Trieste. Mais, si j'étais nommé, je me ferais ordoimer les eaux, car le portefeuille de premier ministre ne

me ferait pas renoncer au cher usage du premier moment de liberté que j'aurai su conquérir dans ma vie. Permettes-moi de laisser cela eoooie.

Plus je vais et plus je prends une plus haute idée du vrai bonheur* Pour moi, une journée heureuse est au-dessus des mondes. Quand je veux me donner une magnifique fête, je ferme les yeux, je me couche sur un de mes canapés, et je m'absorbe dans le souvenir des bêtises que je vous disais en vous donnant ma petite parole d'ùneû,., panachée f en tournant autour du lac, et je me reporte à cette bonne journée de Diodati qui a elFaoé les mille chagrins qu'un an auptravant j'y avais éprouvés. Vous m'avez fait connaître la différence qu'il y a entre une affection vraie et une affection jouée et pour un cœur aussi enfant que l'est le mien, il y a là sujet d'une reconnaissance étemelle.

Hier, j'ai été voir ma mère, et l'ai trouvée bien changée, bien malade et Inen résignée. J'ai été tout triste depuis ce moment. En réglant et épurant nos comptes, elle s'inquiétait à chaque instant, il y a quinze jours, de ce qui m'arriverait si elle mourait, et cette constante prévision me faisait mal. Hier, j'en étais mille fois plus triste. Elle est bien bonne pour moi. EUe m'a fait demander et, aujourd'hui, je n'y peux pas aller puisque j'attends un arbitre auquel il faut que j'explique l'affaire Gosselin. Mais demain, j'irai bien vite. Je n'ai plus que quinze jours pour faire un volume que l'on attend bien impatiemment et jamais je n'ai eu moins de verve I

Jeudi 20 juin.

Vous êtes à Milan. Je n'y suis pas! Cette lettre, commencée il y a dix-sept jouis, est restée % par la force des choses. D'abord le retour de mon frère, qui est arrivé des Indes avec une femme ffallaitr^il Caire cinq mille lieues pour trouver une femme comme œlal), puia des ennuis, des chagrins sans nombre, outre le travail.

L'homme des Chouans^ le libraire, ne m'a pas payé. Me voilà avec des billets qui me retournent. Puis, M. Gosselin demande dix mille francs, près de mille ducats, pour rompre mon marché; nous sommes en train de les chercher. Mais le plus grand malheur est ceci : apiài bien des peines, j'avais fini par trouver un sujet pour

ma troisième livraison, mais, après un demi-volume fait, je jette le volume dans le carton des embryons, et je recommence avec un grand, beau, magnifique sujet, qui vous fera, je l'espère, honneur et plaisir. Selon moi, selon mes critiques, cela est au-dessus de tout. Mais il a fallu regagner le temps perdu. Ah! madame, que d'heures de désespoir et de terribles insomnies entre le 3 juin et le 20 juin! Il y avait donc sympathie!

Croyez en moi, je vous en supplie; que vous alliez à Vienne, que vous alliez à Wierzchownia, mon hiver vous est destiné. Je veux fuir Paris, je veux absolument creuser dans le silence mon Philippe IL Vous me verrez arriver avec la rapidité, la fidélité de rhirondelle.

J'irai en juillet à Nemours, y faire, loin de Paris, qui est insupportable l'été, ma quatrième et ma cinquième livraison. Si je puis les terminer pour septembre, je ferai des efforts inouïs pour avoir fini la dernière au commencement de novembre. Peut-être serezvous dans les quinze premiers jours de novembre encore à Vienne. Je voudrais bien être au fait de votre itinéraire, car je prendrai, aussitôt que je le pourrai, quinze jours de liberté, et j'irai voir natu> Tellement le pays où vous serez.

J'envoie aujourd'hui à Trieste seulement les Chouans pour vous, et la deuxième édition du Médecin de campagne pour M. de Hanski, puisque vous avez la vôtre. J'enverrai plus tard la troisième livraison, et je serai bien impatient d'avoir votre avis sur cette nouvelle production.

Quand Séraphita sera terminée, je vous apporterai ce qui est à vous, relié par l'époux de la belle fille de Versailles. Voyez, il n*a pas eu le cœur de rester Coquebin pour faire cette sauvage reliure de drap et de satin. Mais si je pouvais savoir combien de temps vous serez à Trieste, et en quel temps, le 10 juillet je puis partir d'ici et être le 16 à Trieste, vous voir trois jours et repartir. J^ai mille choses à vous apporter, le cotignac, les parfums et tutti quanti.

Moi je terminerai cette lettre en vous disant : à bientôt. L'espoir de traverser bien des pays pour vous trouver au bout du voyage me donne du courage. Je travaille des vingt heures de suite. Allons, il faut vous dire adieu, en vous disant le plus gracieusement du

Ï.ETTRES A L'ÉTRANGÈRE. 165

monde que vous êtes moins un souvenir pour moi qu'une pensée de oœur, et que vous seriez bien mauvaise de toujours me jeter au nez que je suis un Français. Songez, madame, que je suis un Coquebm qui ne se marie pas, ou qui ne se marie qu'avec les muses. Moi, j'ai été effrayé de lire dans Hoffmann, à l'article du Vœu, un jugement sévère sur les Polonaises; mais j'ai eu, pour tout dire, une soirée de plaisir en pensant qu'il était vrai, pour ▼ous, dans tout ce qu'il avait de flatteur, et faux dans ce qu'il avait de cruel.

Notre pauvre Sismondi a été rudement démoli (et le mot est vrai) dans la Revue de Paris de dimanche dernier. Son Histoire des Français a été rasée, détruite de fond en comble.

La pauvre madame de C... s'en va mourante, et si mourante que je me reproche de ne pas y avoir été depuis un mois, car les infâmes gens de Paris l'abandonnent parce qu'elle souffre. Quel triste sentiment que celui de la pitié I Aussi!... Âhl

Vendredi 21.

J'ai été pendant bien des jours triste et chagrin. Je ne vous ai pas dit cela hier. L'heure de la poste a été manquée, j'ai gardé cette lettre. Oui, j'ai manqué d'espoir, moi qui ne vis que par l'espérance, cette belle vertu de la vie chrétienne. Le Médecin de campagne reparaît demain. Quel sera son sort?

J'ai été bien heureux ce matin, vous ne devineriez peut-être par pourquoi. Il faudrait vous peindre l'état d'un pauvre soUtaire qui reste rue de Cassini, dans sa cellule, et qui n'est réjoui que par une petite bête volante qui vient de temps en temps, et la pauvre luciole avait tardé, et j'étais horriblement triste, me disant : a Où estrelle? Manque-t-elle de quelque chose? Elle a été dévorée ». Enfin, le joli petit insecte est venu. J'ai revu ma bête à bon dieu, chatoyante, un peu attristée; mais je l'ai mise sur mon papier en lui demandant comme à une personne : « Tu viens d'Italie? Conunent vont mes amis > 1

Vous allez me prendre pour un fou; non, car j'ai du cœur et de l'intelligence et ne puis pécher que par excès et non par défaut de sensibilité. Voilà comment un homme qui fait les Treize peut pleurer de joie en reconnaissant l'enveloppe de sa petite bête.

166 LETTRBS À L^ËTRANGÊRE.

Allons, adieu. Je souhaite que vous ayet de tels tredsaillemente. Cela veut dire que Ton est toujours jeune, que le cœur bat bien fort, que la vie est belle, que Ton sent, que Ton aime, que toutes les richesses de la terre sont au-dessous d'une heure de volupté, et j'étais ainsi avec ma petite béte. Mais aussi savez-vous tout ce qu'une petite béte peut rapporter de joie, d'ambre, de fleurs, de grâce des pays qu'elle a traversés? Elle s'est posée sous les cheveux d'une jolie femme et m'en a rapporté les pensées. Voyez tout ce que la poésie peut inventer avec une béte à bon Dieu, et comme les gens solitaires et rêveurs sont fous I

Allons, adieu. Soyez heureuse en voyage; voyez bien tous ces beaux pays. Moi, j'enrage d'être cloué à cette peUte table d'acajou qui aura été témoin de mes pensées, de mes angoisses, de mes misères, de mes détresses, de mes joies, de tout! Aussi ne la donnerais-je qu'à !... Je ne veux pas vous dire tous mes secrets aujourd'hui.

Aujourd'hui je suis gai. J'ai été si triste pendant quasi tout le mois. Voilà mes belles fleurs bleues des champs incultes qui sont au bas de mes fenêtres, entre l'Observatoire et moi, qui t)aissent la tête, n fait chaud; néanmoins, si je veux vous voir cet hiver, il faut n'avoir ni fatigue, ni chaleur, ni faiblesse.

Groiriez-vous que la deuxième édition de la Physiologie du mariage ne paraît pas, que ces gens-là ne me paient pas, que j'aurai encore un procès I Mon Dieul qu'ai-jefisdt à ces gens-là I

Baisez Anna au front. Oh! je voudrais bien être son chevall Offrez mes amitiés à M. de Hanski. Mettez tout ce que la courtoisie française a de plus fleuri aux pieds de vos deux compagnes et gardez pour vous, madame, ce que vous voulez de mon cœur!

A MADAME HANSKA, A TRtBSTfe«

Paris, mardi i^r juillet 1834.

Ah ! madame, la nature se venge bien dé mon dédain pour ses lois ; malgré ma vie un peu trop monastique mes cheveux tombent

LETTRES A L*ÉTRAN6ÈRE. 167

à prignées ; ils blaochissent à vue d'œil ; la profonde inaction de mon corps me fait grossir outre mesure ; je reste souvent vingt-cinq heures assis. Non, vous ne me recotinaitre£ plus ! Les instants de désespoir et de m^ancolie sont plus fréquents. Les chagrins d'aucune sorte ne me manquent.

ïzî fait trois demi-voltimes avant de trouver quelque chose de pmpre pour ma troisième livraison des Études de Mœurs, Enfin, elle pahdtra le 20 de ce mois. (Rassurez-vous, ce n'est pas moi qui Buis nommé député);

Vous me direz, n'est-ce pas, où je pourrai vous faire parvenir flia troisième livraison ? Ne me ravissez pas le bonheur d'être lu par vous, qui êtes une de mes récompenses. J'aurai pour trois mois de travaux bien ardus ; encore, aurais-je fini pour octobre. Je ne sais. Je suis comme l'oiseau qui vole au-dessus des eaux, sans trouver un rocher où poser les pieds. Je serais injuste si je ne disais pas que l'tle fleurie ^ oû je puis me reposer est en vue de mes yeux perçants ; mais elle est bien loin I

Je voudrais ne vous écrire que pour vous donner de bonnes nouvelles ; mais, quoique arrangée, ma transaction avec M. Gosselin n'est pas signée encore. Il faut trouver mille ducats et, dans notre commerce de livres, rien n'est plus rare, car nos livres ne sont pas des francs^ ils ne sont même pas toujours français.

Je ris et je suis profondément triste. La Recherche de l'Absolu reculera, certes, les bornes de ma réputation; mais ce sont des nctoiies qui coûtent trop cher. Encore une et je suis malade sérieusement. Séraphita me coûte aussi bien des cheveux. Il faut de ces exaltations qui n'arrivent qu'aux dépens de la vie. Mais l'œuvre qui vous appartient doit être ma plus belle.

Vous me direz à quelles eaux vous serez, car il est possible si,

si, si que je vous y porte quelques petites choses, comme une

belle édition sans fautes du Médecin de campagne, ma troisième livraison et le manuscrit de Séraphita, qui sera terminé en août. Oui, restez quelque part où je puisse aller jusqu'au 15 septembre.

Si je transige avec M . Gosselin, je ne puis me trouver libre

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