Madame Zolma Carraud
3. M. Augoste Borget, qui habitait alors avec Balzac, rue Cassini.
4. Histoire des Français des divers états aux dnq derniers siècleSf par Alexis Monteil.
d'honneur et de courage. Enfin, il faudrait vous faire toute une histoire littéraire, et elle ne serait pas trop belle.
Je vous en supplie, racontez-moi donc bien, avec ce style si chat^ si gentil, comment se passe votre vie ; heure par heure, faites-moi bien assister à tout. Décrivez-moi les lieux que vous habitez et jusqu'à la couleur des meubles. Vous devriez faire un journal, me renvoyer régulièrement et, malgré mes occupations, je vous écrirais bien un mot tous les jours. Cela est si doux de se confier à une bonne et belle âme, conome à Dieu I
Pour faire cesser quelques-unes de vos illusions, je ferai faire un croquis du Médecin de campagne dans une des aquarelles, et vous saurez que ce sera le trait, peut-être un peu chargé^ de l'auteur. Ce sera un secret entre vous et moi.
J'ai bien pensé à vous faire parvenir cet exemplaire quand il sera fini. Je crois avoir trouvé le moyen le plus naturel; je vous le dirai si TOUS n'en inventez pas un meilleur.
Exaucez mes demandes relatives aux détails de votre vie ; faites que quand ma pensée se tourne vers vous, elle vous rencontre, qu'elle voie ce métier à tapisserie, la fleur commencée ; qu'elle vous suive dans toutes vos heures. Si vous saviez conune souvent la pensée fatiguée veut un repos en quelque sorte actif ! combien est bieniaisante pour moi cette douce rêverie qui commence par a en ce moment, elle est là, elle regarde telle chose I » Et moi qui accorde à la pensée le don de franchir les espaces avec assez de force pour les abolir! Ce sont mes seuls plaisirs au milieu de ces travaux continus.
Je n'ai pas assez de place pour vous expliquer ici ce que j'ai entrepris d achever cette année. Au mois de janvier prochain vous jugerez si j'ai dû beaucoup sortir de chez moi. Et cependant je voudrais trouver le temps de voyager deux mois pour me reposer. Vous m'avez demandé des renseignements sur Sache. Sache est un débris de château sur llndre, dans une des plus délicieuses vallées de Touraine. Le propriétaire, hoaune de cinquante-cinq ans, m'a fait jadis sauter sur ses genoux, n a une femme intolérante et dévote, bossue, peu spirituelle. Je vais là pour lui, puis, j'y suis libre. On m'accepte dans le pays conune un enfant; je n'y ai aucune valeur et je suis heureux d'être là, conmie un moine dans un monastère. Je vais toujours méditer là quelques ouvrages sérieux. Le ciel y est si pur, les chênes
a LETTRES A L'ËTBANOËRE.
si beaux, le calme si vastel A uoe lieue est le beau château d'Azay, b&ti par Samblaoçay, une des plus belles choses architecturales que nous ayous. Plus loin, Ussé, si fameux par le roman du Petit Jehan de Saintré. Sache est k six lieues de Tours. Mais pas une femme, pas une causerie possible. C'est votre Ukraine, moins votre musique et votre littérature. Hais plus une &me pleine d'amour est resserrée physiquement et mieux elle jaillit vers les cieux. C'est là un des secrets de la cellule et de la solitude I
Soyez généreuse ; parlez-moi beaucoup de vous, comme je voua parle beaucoup de moi. C'est une manière d'échanger sa vie. Mais qu'il n'y ait pas de déceptions I J'ai tremblé en vous écrivant, je me disais : « Sera-ce encore une amertume nouvelle? M'entr'ouvrira-t-on encore les cieux pour m'en cbaaser? >
Allons, adieu, vous ime de mesconsolations secrètes, vous vers qui vole mon âme et ma pensée. Savez-vous que vous vous adressez k un esprit tout féminin et que ce que vous me défendez me tente prodigieusement I Vous m'interdisez de vous voir ! Quelle douce folie k faire cependant 1 C'est un crime que je voudrais me faire pardonner par le don de ma vie ; je voudrais la passer à mériter ma grâce ! Mais, ne craignez rien ; la nécessité m'a coupé les ailes. Je suis attachéà ma glèbe, comme un de vos serfs à sa terre. Aussi, ai-je déjà commis le crime cent fois par la pensée I Vous me devez des dédommagements .
Adieu ; je vous ai confié les secrets de ma vie ; c'est vous dire que TOUS avez mon ftme I
A HADAHX BANSKA.
Pari?, 29 mtii-1" juin 1833.
çu aujourd'hui 29 mai votre dernière lettre-journal et j'ai dispositions pour vous répondre comme vous le désirez, rd, j'ai fini par découvrir un papier assez fin pour vous
LETTRES A L^tTRANGÈHE. 33
envoyer uo journal sans que le poids excite la méfiance de tous les gouYeroements à travers lesquels nous passons. Puis je me résigne, par attachement à vos ordres souverains, à prendre cette petite écritare fatigante, destinée à vous spécialement. Vous ai-je bien compris, ma chère étoile? car il y a entre nous des distances effrayantes, et vous brillez, pure et vive, sur ma vie, comme l'étoile fantastique attribuée à chacun par les astrologues du moyen âge.
Où allez-vous ? Vous ne m'en dites rien. Avoir toutes les exigences d'on sentiment si grand, si vaste et n'en pas avoir toute la confiance, n'est-ce pas très mal ? Vous me devez toutes vos pensées. J'eL suis jaloux.
Si je suis resté si longtemps sans vous écrire, c'est que j'attendais votre réponse à mes lettres, ignorant si vous les aviez reçues. Maintenant, je ne sais où vous adresser celle que je commence. Puis, voici ce qui m'est arrivé. De mars à avril j'ai soldé mon traité arecto Revue de Paris avec ime composition intitulée : Histoire des Treize^ qui m'a tenu nuit et jour travaillant ; à cela se sont joints des chagrins; je me suis trouvé fatigué, j'ai été passer quelque temps dans le Midi, à Angoulême, et là je suis resté couché sur on divan, bien câliné par une amie de ma sœur, dont je vous ai déjà parlé, je crois, et je me suis reposé pour reprendre mes travaux.
J'ai rencontré dans mon dizain nouveau S dans le Médecin de
aimpagnej des difBcultés inouïes. Ces deux ouvrages (encore sous
presse) me dévorent des nuits et des jours ; le temps passe avec
une effrayante rapidité. Mon médecin ^ épouvanté de ma fatigue,
m'a ordonné de demeurer un mois à ne rien faire, ni lectures, ni
lettres, ni écritures ; à rester, m'a-t-il dit, comme Nabuchodonosor,
sous forme de béte. Ainsi ai-je fait. Pendant cette inaction, la
gloriole a été son train. Madame m'a fait écrire du fond de sa prison
de Blaye des choses touchantes'. J'ai été sa consolation, et l'Histoire
des Treize l'a si fort intéressée qu'elle a été sur le point de me
taire écrire pour en savoir la fin par avance, tant elle en était