Voici cette lettre
Parts, 17 Dorembre 1836.
•c Ifonsiear de Balzac aura la bonté de ne pas juger dn prix qae noas attachons à son intérêt, par le petit retard de ce billet. Mademoiselle Godefroy ^a mieux, Dieu merci; mais, nous ayons été pendant plusieurs jours craellemeot tourmentés.
> Nous regretterons toujours que des malentendus Tiennent ajouter à nos privations. Nous le remercions toutefois de son aimable intention ; en cas d'alternative, je le prie de se demander quel est celui qui apprécie mieux son amitié ; j*06e croire que son choix ne sera point défavorable à son dévoué et bien affectionoA serviteur.
> r. oiRARD. »
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haute intelligence, si vrai, si naïf, si pur ; oe sont de ces êtres qui servent de contraste à tout ce que nous voyons. Je ne puis m'empêcher de vous parler de ma joie comme si vous pouviez la connaître, et je m'aperçois que je vous parle grec. Passez-moi cette folie. H y a, comme dit Chérubin, des moments où Ton parle à Tair, et il vaut mieux parler à un cœur ami^.
Puis cette bonne journée m'est venue au milieu des plus durs travaux, car il me faut achever Illusions perdues sous le coup des assignations et des procès, par un moment où je me trouve fatigué des travaux de cette dure année, bien dure I
J'avais reçu, il y a quelques jours, votre numéro vingt et un. J^ai bien des choses à vous dire ; mais, le temps , quand on vous demande cinquante francs par jour de retard ? Enfin, je vois le moment où je sortirai de cet abîme sale ; mes ailes se fatiguaient à se soutenir au-dessus.
Vous m'y parlez si peu de la Vieille Fille, que je vois que l'œuvre vous aura déplu. Dites-le hardiment ; vous avez voix au chapitre, et je vous dirai mes raisons.
U sera diflBcile de juger les Illusions perdues . Je ne puis donner que les commencements de l'œuvre, et il se passera, comme pour tEnfant maudit^ trois ans avant que je puisse la continuer. J'ai encore pour dix jours de travail, à dix-huit heures par jour, pour sortir du traité Béchet. Puis, il faudra finir la Haute Banque (un volume), pour la Presse^ César Birotteau (deux volumes), pour le FigarOj et un article pour la Gazette musicale. Jusque-là ni paix, ni trêve, ni repos (ah I j'oubliais le troisième dixain), ni voyages, ni Ukraine. Et cependant, j^ai médité de vous apporter moi-même mon portrait. Si vous entendez quelques coups de fouet retentir dans votre cour, des coups de fouet français, ne vous étonnez pas trop. J'ai besoin d'un mois au moins de séparation complète avec les idées, les fatigues, enfin tout ce qui est en France, et j'aspire à Wierzchownia comme à l'oasis dans le désert. U n'y a que moi qui sache combien la Suisse m'a fait de bien. Il n'y aura que la question aident qui m'en empêchera.
1. Riçon d*annoncer à madame Hanska Tarrivée de son portrait, qu*elle venait de lui envoyer. G*était une copie de la miniature exécutée par Daffinger, à Vienne, eQl835,
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le me suis titompé dans mes évaluations de dettes. On m'a donné cinctuante mille francs ; il m'en faut encore quatorze mille, puis sept mille pour une garantie imprudemment donnée pour "Werdet. Mais je sens que le théâtre et deux belles œuvres me sauveraient. U faut^ pour faire deux pièces, me cacher en uti lieu désert, inconnu, où personne ne me sache; et voilà ce que je voudrais: être un ou deux mois enfoui dans vos neiges. Plus il y aurait de neige, plus je serais heureux . Mais ce sont des projets insensés, quand je vois la grosseur des câbles qui m'attachent ici*
J'ai été interrompu par une assignation relativement à ma dernière livraison des Études de Mœurs* Non, il faut une iéte de fer pour résister aux tourments de ma viei Je vous jure que des hommes forts seraient devenus fous.
15 Janvier.
J'ai reçu une autre letti^e de vous où vous manifestes des inquiétudes sur les lettres que vous m'avez écrites. Soyez sans crainte^ j'ai tout reçu.
L'interruption de cette lettre s'explique assez facilement. J'ai été tout ce temps malade. A la an, j'ai eu ce que je paraissais chercberf une inflammation d'entrailles, qui est à peine apaisée aujourd'hui ; je souffre encore, mais c'est peu de chose. J'ai constanmient souf" fert et je craignais beaucoup pour ma pauvre cervelle, une inflammation après une si douloureuse année, douloureuse â tant de titres, si pénible de travail, si cruelle d'émotions, pleine de tant d'ennuis I Cette maladie li'a rien d'étonnant. Enfin, quoique je ne digère encore que du lait, tout va mieux, et je vais reprendre mes travaux.
illusions perdues paraît cette semaine. J'ai, le 17, r^idez-vous pour éteindre toute réclamation de madame Béchet et de Werdet. Ainsi ce sera une caiise de tourments de moins. Je vais me mettre à faire la Haute Banque et César Birotteau et j'aurai peu de chose après pour libérer ma plume. Tout sera dit, j'entrerai dans l'exécution de mes nouvelles conventions qui ne m'obligent qu'à six volumes par an, ce qui sera par moi une oasis, du moment que je n'aurai plus les ennuis dé la lutte financière. Quant aux quinze mille francs que je dois encore, je vais y faire promptement face
avec quelque pièce de théâtre. D'ailleurs, j'ai toujours les espérances de l'affaire de Londres. Hais je ne veux plus compter que sur ce qui est.
Votre dernière lettre m'a fait un bien dont je vous remercie; j'étais dans le calme que produit l'habitation forcée du lit, et le détail de votre vie m'a bien séduit* Je vous trouvais bien heureuse d'être seule. Comprenez*vous que, malgré ma maladie^ j'ai été tourmenté plus que jamais d'affaires ? Tout va donc être pacifié. Je n'aurai plus qu'à travailler, chère prêcheuse! Vous parlez d'or, mais vos paroles n'ont d'autre mérite que de me dire plus élégamment ce que je me dis à moi-même. Vous me faites' aussi de petits défauts que je n'ai pas, pour vous donner le plaisir de me gronder. Persomie n'est moins dépensier que moi, personne ne veut vivre avec plus d'économie. Mais songez donc que je travaille trop pour m'oocuper de certains détails, et, qu'en définitif^ j'aime mieux dépenser cinq à six mille francs par an que de me marier pour avoir de l'ordre, car un homme, qui entreprend ce que j'entreprends, se marie pour avoir une existence calme, ou accepte la misère de Lafontaine et de Rousseau. De grâce, ne me parlez jamais de mon désordre, car il est la suite de l'indépendance dans laquelle je vis et que je veux garder.
Pour me débarrasser & cet égard de tout soud, de ceux ou de celles qui m'ennuient par ce thème, j'ai donné mon programme et j'ai déclaré que, quoique j'eusse passé l'âge fatal de trente-six ans, je voulais une femme qui fût en rapport avec mon âge, de la plus haute noblesse, instruite, spirituelle, riche, et pouvant aussi bien vivre dans une mansarde que jouer le rôle d'ambassadrice, sans avoir à souffrir des impertinences à Vienne, comme une personne que votis avez connue, ni à se plaindre de n'être que la femme d'un pauvre ouvrier en livres ; que je voulais être spécialement adoré, épousé pour mes défauts plus que pour mon peu de qualités, et que cette femme fût assez grande par l'intelligence pour comprendre que dans la vie â deux, il devait y avoir cette sainte liberté qui fait que toutes les preuves d'affection sont volontaires et non l'effet d'un devoir, attendu que j'abhorre le devoir en fait de choses de cœur ; que quand ce phénix, la seule femme qui ne puisse rendre l'auteur de la Physiologie du Mariage malheureux, serait trouvé,
alors je verrais. Aussi, vivai-je en parfaite tranquillité, mais non sans ennuis. Quand l'imagination et le cerveau sont fatigués, ma vie est plus difficile qu'elle ne Tétait par le passé. Il y a dans ma vie une lacune qui me Ta bien attristée. L'amie adorée n'est plus là. Tous les jours il y a mille occasions de pleurer l'absence étemelle. Groiriez-vous que, depuis six mois, je n'ai pu aller à Nemours y reprendre les choses qui doivent être en ma seule possession, et que toutes les semaines je me dis : « Ce sera celle-ci? > Ce fait douloureux vous peindra ma vie comme elle est. Elle est encore ce combat acharné, constant I Ah I combien j'aspire vivement à cette liberté d'aller et venir! Non, j'étais au bagne.
Oui, je suis fâché que vous ne m'ayez pas écrit votre opinion sur la Vieille FiUe. J'ai repris mes travaux ce matin ; et c'a été pour obéir au dernier mot que m'ait écrit madame de B... Elle a trouvé que dans cet ouvrage [il y a un passage] qui lui a fait m'écrire : [c Je puis mourir ; je suis sûre que vous avez sur le front la couronne que je voulais y voir. Le Lys est un sublime ouvrage sans tache ni faute. Seulement, la mort de madame de Mortsauf n'a pas besoin de ses horribles regrets ; ils nuisent à la belle lettre qu'elle écrit. »
Alors, aujourd'hui, j'ai pieusement effacé les cent lignes environ, qui, selon beaucoup de gens, déparaient cette création. Je n'en ai pas regretté une seule et chaque fois que ma plume a passé sur Tune d'elles, jamais cœur d'homme n'a été plus fortement ému. Je croyais voir cette grande et sublime fenune, cet ange d'amitié, devant moi, me souriant comme elle me souriait quand j'usais de cette force si rare, qui consiste à se couper un membre, k ne sentir ni douleur, ni regret, à se corriger, à se vaincre I
Oh I cara, continuez-moi ces sages et si purs conseils, si désintéressés I Si vous saviez avec quelle religion je crois à ce que dit l'amitié vraie I
Ce conseil m'était venu quelques jours après les travaux énormes que m'ont nécessité ces figures, énormes elles-mêmes. J'ai attendu six mois pour que mon jugement de critique pût s'exercer sur mon œuvre. J'ai relu la lettre en pleurant, puis j'ai repris mon œuvre et j'ai vu que l'ange avait raison. Oui, il faut ne laisser que soupçonner les regrets ; il ne faut laisser dire qu'à l'abbé de Dominis,
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et non à Henriette, cette phrase qui dit tout: Elle accompagne de ses larmes la chute des roses blanches qui couronnaient sa tête de Jephté mariée^ et qui sont tombées une à une. La religion seule peut exprimer chastement, poétiquement et avec la mélancolie de l'Orient, cette situation. D'ailleurs, à quoi sert le testament de madame de Hortsauf si elle parle si sauvagement à sa mort? C'était vrai dans la nature, mais faux dans une figure aussi idéalisée. Il y a dans mon œuvre encore quelques défauts. Ils sont chez Félix. La haine des gens du monde me les a indiqués ; mais ce sera bien di£Elcile d'y obvier. J'y tâche ; mais le caractère de Félix est sacrifié dans cette œuvre ; il faut beaucoup d'adresse pour le rétablir. J'y arriverai néanmoins.
Cara, j'ai encore pour au moins sept années de travaux, si je veux achever l'œuvre entreprise. Il faut quelque courage pour embrasser une vie semblable, surtout quand elle est privée des plaisirs que l'on souhaite le plus. L'âge avance I J'ai un peu dans l'âme la rage que je viens de rayer dans celle de madame de Mortsauf.
Adieu ; je vais relire vos deux dernières lettres et voir si j'ai dans celle-ci, si mal en ordre par suite de l'interruption, oublié de vous répondre à quelque chose, et je verrai si j'ai quelque fait à vous dire de ma vie.
J'ai encore pour trois ou quatre jours d'entraînants travaux, car j'achève Illusions perdues et c'est une bataille que les dernières feuilles.
Nous avons subitement perdu Gérard ^ Vous n'aurez pas connu cet étonnant salon. Quel hommage rendu au génie et à la bonté de cœur, à l'esprit de cet homme, que son convoi I II n'y avait que des illustrations, et l'église Saint-6ermain-des-Prés n'a pas pu les contenir. Le premier gentilhomme * et le premier peintre du roi Charles X l'ont suivi bien promptement. Il y a là quelque chose de touchant.
Je vais vous écrire le jour où j'aurai terminé les terribles douze
1. Le peintre François Gérard, mort le mercredi 11 janvier 1837.
2. Le duc de MaiUé, pair de France, mort dans les premiers jours de janvier 1S37. Charles X était mort le 6 novembre 1836.
volumes, que j'aurai faits entre notre rencontre à NeuchAtel et cette année. Pourquoi ne pms-je aJler vous voir, afin de clore ce travail comme je Tai commencé, à la clarté de votre beau front?
Allons, adieu. Le colonel Frankowski est encore ici. Gela me fait chagrin, car vous n'aurez pas eu pour le jour de Tan votre jolie cassolette, qui est ravissante. Elle est sur ma cheminée depuis trois mois. Allons, addio ; fasse le ciel que j'aille en Allemagne pour les affaires qui me conduisent en Angleterre ; nous nous verrions en février. Je ne regarderais pas à deux cents lieues. Si je vais à Stuttgard, je vais à Wierzchownia.
Vous savez tout ce que je dis à votre petit monde d'Ukraine. Bonne santé à tous surtout; c'est le vœu de ceux qui viennent d'être malades.
A dimanche ; je ferai un examen de conscience pour ne rien oublier de ce que vous voulez savoir.
P.-S. — Ceci est de mon ennemi Sainte-Beuve ^s
A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA (tJKtlAlNlE)
Paris, 10 féYrier — 12 février 1837.
J'ai reçu votre dernière lettre si triste, où vous me parlez de la maladie et de la convalescence de M. de Hanski au milieu de la