‹ Lettres à l'étrangère (volume 2)Chapitre 8 sur 93 · MademoiseUe Anna Hanaka · texte numérisé non relu

MademoiseUe Anna Hanaka

3. Six jours après, le samedi 12 octobre 1833, Balzac écrivait à sa sœur, madame Surrille :

« J'ai trouYé là- bas tout ce qui peut flatter les mille vanités de cet animal nommé Fhomme, dont le poète reste la variété la plus vaniteuse. Mais, que dis-je de vanité I... Non, il n'y a rien de tout cela. Je suis heureux, très heureux en pensées, en tout bien tout honneur encore...

» L'essentiel est que nous avons vingt-sept ans, que nous ^mmes belle par admiration, que nous possédons les plus beaux cheveux noirs du monde, la peau

LETTRES  L'ÉTRÂNGÊàË. kl

Mauvaise ! tu n'as pas vu dans mes regards tout ce que je souhaitais? Oh 1 sois tranquille, tous les désirs qu'une femme qui aime est jalouse d'inspirer, je les ai ressentis ; et si je ne t'ai pas dit avec quelle ardeur je souhaitais que tu vinsses un matin, c'est que je m'étais bêtement 1(^. Dans cette maison seulement il y avait du danger. AiUeurs, c'était possible peut-être, Uais à Genève, oh mon ange adoré, à Genève, j'aurai pour notre amour plus d'esprit qu'il n'en faudrait à dix hommes pour être spirituels.

J'ai trouvé ici tout au delà de mes espérances en mal. Les geos qui me doivent et qui m'avaient donné leur parole de payer ne l'ont point £ait. Mais ma mère, que je sais gênée, a été d'un dévouement sublime. Mais, ma chère fleur d'amour, il faut que je répare la folie de mon voyage, une folie que je recommencerais demain, si demain tu m'écrivais que tu as vingt-quatre heures de liberté. Donc, maintenant, il faut travailler et jour et nuit. Quinze jours de bonheur à conquérir à Genève, voilà les paroles que je trouve gravées en dedans de mon front et qui m'ont donné le plus fior courage que j'aie jamais eu. Je crois qu'il arrive plus de sang à mon cœur, plus d'idées à ma cervelle, plus de force dans mon être à ce penser! Aussi je ne doute pas de faire de plus belles choses, animé par ce désir.

Pendant un mois donc, travail à outrance ; tout cela pour te voir. Te voilà dans toutes mes pensées, dans toutes les lignes que je tracerai, dans tous les moments de ma vie, dans tout mon être, dans mes cheveux qui croissent pour toi 1

A compter de demain lundi, tu ne recevras plus de lettres que tous les huit jours ; je les mettrai exactement à la poste les dimanches ; elles contiendront le mot que je pourrai t'écrire tous les soin, car tous les soirs avant de me coucher, de m'endormir dans

mare et délideoaemeot fine des braaes, que ooos avons une petite main d'amoar, un coear de vingt-sept ans, naïf; enfin, c*est ane vraie madame de Lignelle, imprudente an point de se jeter à mon cou devant tout le monde !

» Je ne te parle pas des richesses colossales ; qn'est-oe que c*est que cela devant on clief-d*œuvre de beauté que je ne puis comparer qu'à la princesse de Belle joyeuse, en infiniment mieux...

> Mon Dieu, que ce Val de Travers est beau, que le lac de Bienne est ravissant !..• A Tombre d'un grand chêne, s'est donné le furtif baiser, premier de raaoar ! Puis, j'ai juré d'aUendrCy et, ellCy de me réserver sa main, son cœur !... »

ton cœur, je te ferai ma petite prière d'amour et te dirai iaconiquement ce que j'aurai fait dans le jour. Je te voie pour l'enrichir. Il ne va y avoir que toi, le travail, le travail et toi; dors en paix, ma jalouse. D'ailleurs, tu sauras dans peu que je suis exclusif comme une femme, que j'aime comme une femme, et que j'en rôve toutes les délicatesses.

Oui, ma fleur adorée, j'ai sur toi toutes les craintes de la jalousie, et voilà que je la connais celle gardienne du cœur, cette jalousie que j'ignorais parce que j'étais aimé de manière à n'en rien craindre. La dilecta vivait dans sa chambre, et toi, tout le monde peut te voir. Je ne serais bien heureux que quand tu seras à Paris ou à Wierzchownia.

Mon amour céleste, trouve pour mes letti*es un endroit impénétrable. Oh ! je t'en supplie, qu'il ne l'arrivé aucun malheur. Qu'Henriette^ en soit la gardienne fldèle et qu'elle prenne toutes les précautions que le génie de la femme dicte en pareil cas,

Je me mets demain, sans tarder, au Privilège, car il faut que je travaille. J'en suis effrayé. Je voudrais bien ne pas partir à Genève sans avoir rendu à Nodier son dîner, et je ne puis que le rendre splendide. Or, il faut que je travaille autant pour les superlluilés nécessaires du luxe que pour le nécessaire superflu de mon existence.

Demain lundi, 7, je commencerai donc un journal de ma vie, qui ne s'arrêtera que dans les jours heureux pendant lesquels mon heureuse étoile me permettra de te voir. Les lacunes accuseront tout mon bonheur. Qu'il y en ait beaucoup ! mon Dieu, que je suis fier d'ôlre encore dans l'âge où l'on peut apprécier tous les trésors qu'il y a en toi, oùjcpuisfaimerenjeunehommepleindecroyances, en homme qui a la main sur un avenir ! 0 mon mystérieux amour I qu'il soit à jamais comme une fleur enterrée sous de la neige, uuc fleur inconnue. Éva, chère et seule femme que le monde contienne pour moi et qui remplis le monde, pardonne-moi toutes les petites ruses que j'emploierai pour dérober le secret de nos cœurs.

Mon Dieu, que je t'ai trouvée belle, le dimanche^ dans ta jolie robe violette. Oh comme tu as frappé sur toutes mes fantaisies I

î . Mademoiselle Heurictle Bord.

LETTRES il L'ÉTRANGÈRE. 49

Pouiquoi me demandais-tu tant de te dire ce que je ne voulais Vexprimer que par mes regards? Ces sortes d'idées perdent à la parole. Je voudrais les communiquer d'âme à âme par les flammes d'un coup d'œil 1

Maintenant, mon épouse, mon adorée, sache bien quoique je t'écrive, pressé par le temps, chagrin ou joyeux, qu'il y a dans mon âme un immense amour, que tu remplis mon cœur et ma vie, que si je ne t'exprime pas toujours bien cet amour, rien ne l'altérera; qu'il fleurira toujours plus beau, plus neuf, plus gracieux, parce que c'est un amour vrai, et que le véritable amour va croissant. C'est une belle fleur, à longues années, plantée dans le cœur, et qui étend ses palmes et ses rameaux, qui double à chaque saison ses belles grappes, ses parfums ; et, ma chère vie, dis-moi, répète-moi toujours que rien ne froissera ni son écorce ni ses feuilles dâicates, qu'il grandira dans nos deux cœurs, aimé, libre, soigné comme ime vie dans notre vie, une seule vie ! Oh, que je t'aime! et quel baume cet amour répand sur moi, je ne sens pas de douleur possible. Tu es ma force, tu le vois.

Allons, mon Éva chérie, il faut te dire adieu ; non, jamais adieu, an revoir, à bientôt à Genève, à Genève le 5 novembre. Et si tu dois venir à Paris, dis-le-moi vite.

Je ne t'ai pourtant rien dit de ce que je voulais te dire : combien je t'ai trouvée vraie, aimante ; combien tu as répondu à toutes les fibres de mon cœur, et môme à mes caprices. Mon Dieu, souvent j'étais si absorbé, malgré ces bavardages qu'il fallait dire, que je ne t'ai rien répondu quand tu m'as demandé si on reliait bien à Saint- Pétersboui^.

Chère ange, tu donnes un prix inestimable à mes heures ; juge de ce qu'est une chose venue de toi, quand je voudrais vivre réellement en toi, au lieu d'y vivre par la pensée.

Allons, à bientôt. Le travail rendra court le temps qui nous séparera. Quels beaux jours que ceux de Neuchâtel ! Nous y ferons des pèlerinages, dis T Oh, ange, maintenant que je t'ai vue, je puis te revoir par la pensée !

Allons, mille baisers pleins de mon âme ; je voudrais t'en enserrer. Mon Dieu, le plus doux de tous, je le rêve donc encore !

50 LETTRES A L*£TRANG£RE.

À MADAME HANSKA» POSTE RESTANTE, ▲ GEffÈVE.

Paris, dimanche 13 octobre 1833.

Mon amour chéri» voici près de trois jours que je ae t'ai écrit, et ce serait bien mal si tu n'étais pas mon épouse aimée. Mais les travaux ont été si entraînants, les difficultés sont si grandes ! — Pauvre ange, j'aime mieux te dire les douceurs dont mon âme est pleine pour toi que de te raconter mes tribulations. Quant à ma vie elle est inébranlablement arrêtée comme je te l'ai dit déjà, je crois. Couché A six heures, après mon dîner, levé A minuit, je suis là, penché sur cette table que tu connais, assis sur ce fauteuil que tu vois, à cette cheminée qui me chauffe depuis six ans, travaillant jusqu'à midi. Puis, viennent les rendez^vous d'affaires, les détails d'existence dont il faut s'occuper ; puis souvent A quatre heures, un bain ; puis à cinq heures le dtner. Et je recommence intrépidement, nageant dans le travail, vivant dans cette robe de chambre blanche à ceinture de soie que tu devrais connaître. Il y a des auteurs qui m'écomiflent mon temps , viennent me prendre une heure ou deux ; mais plus souvent les inquiétudes, les obligations sont fixes ; les rentrées incertaines.

Enfin, me voici en train de conclure un traité qui va retentir dans notre monde d'envie, de jalousie, de sottise et faire jaunir encore la bile jaune de ceux qui ont l'audace de vouloir marcher dans mon ombre. Une maison de Ubrairie asse? respectable m'achète vingt-sept mille francs l'édition des Études de Mœurs au xix^ siècle ^ : douze volumes in-octavo, composés de la troisième édition

1. Comme il est fréquemment parlé dans cette correspondance de ces douze volumes : yoici Tindication de leurs dates d'apparition, ainsi que celle du coDtenu de chaque tome. Les ouvrages complètement inédits et ceux déjà parus dans les revues mais inédits en volumes sont marqués ici en italique :

des Seines de la Vie privée^ la première des Scènes de la Vie de homce et la première des Scènes delà Vie parisienne. D'un autre côlè l'imprimeur qui me doit un millier d'écus me les rend sur l'opération. Cela me donne dix mille écus. Voilà de quoi faire rogir tous les fainéants, les aboyeurs, les gens de lettres !••. Me voilà, moi, sauf ce que je dois à ma mère, libéré de mes dettes et libre, dans sept mois, d'aller où je voudrai ! Si notre grande afiEaire a léossi, je serai riche et je pourrai faire ce que je veux faire pour ma mère, et avoir un oreiUer, un morceau de pain, et un mouchoir blanc pour mes vieux jours.

Hélas, mon ange bien-aimé, pour arriver à ce traité, il a fallu prendre des engagements, trotter, sortir de chez moi le matin à neuf heures, après le travail de nuit. Je n'en aurai pas moins des inquiétudes pour les payements, car il faut toujours accorder des crédits aux libraires. Mes veilles, mes travaux, tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, peut être compromis. Le Libraire est une dame, une veuve ^ que je n'ai point vue et que je ne connais pas. Je ne ferai partir cette lettre que quand la signature sera donnée de part et d'autre, afin que ma missive t'apporte une bonne nouvelle

Première liTraiion : Décembre 1833. (Datée 1834). Vis de Paoyincs. Tome !•'. Eugànk Grandet, Tome II. Le Message. Les Célibataires (Le Curé de Tours), La Femme abandonnée. La Grenadière. L'Ittustre Gaudissart.

Deuxième liTraison : 15 mars 1834. Vie Parisiefine. Tome II. Les Marana. Bi»- UÀn dm TrmM9, h Perragw, Tome III. SUtoire des Treize, U. N$ touchex pas la Hache, (La Dwhase de Langeais), III. La Fille aux Yeux d'or. (Le Débat).

Tkvisiéme Uirraiflon : 19 septembre 1834. Vie Prîtes. Tome III. Bcdthasar Claës oti la Hecherthedô l'Absolu.-- Tome IV. Même histoire. (La Femme de trente ans). Quelques chapitres inédits.

Quatrième livraison : i^^ mai 1835. Vie Privée. Tome I. Le Bal de Sceaux. Gloire et Malheur (La Maison du Chat qui pelote). La Vendetta. Vie Parisienne. Toose ly. Histoire des Treize. lU. La FiOe aux Yeux d^or (fin). Proai de Marquise (Étude de Femme). Sarrazine. La Comtesse à deux maris (Le Colonel Chaheri). Madame Firmiani.

Cinquième liTraison : 15 novembre 1835. Vie Privée. Tome II. La Fleur des PvtM (Le Contrat de Mariage). La Paix du Ménage. Vie Parisienne. Tome I. La Femme Vertueuse (Une Double Famille). La Bourse. Papa Gobseck.

Sixième livraison : Février 1837. Vie de Province. Tome III. Les Trois Vengeances (La Grande Bretèche augmentée). La Vieille FiUe, — Tome IV. lUmions perdu» (première partie : Les doux Poètes).

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