Personnage de Béalrix
LETTRES A L^ÉTRANGÈtlE. 5l5
Il parait qu'il y aura un dalUia-Balzac, à rautomne. Si vous en voulez une greild, dites-moi par quel moyen vous l'envoyer ; ce sera, dit^n, une magni4que fleur» au cas où la tentative de variété réussirait.
Vous me souhaite? la tranquillité d'&me dont vous jouisse? ; hélas ! j'ai les passions, ou, pour parler plus exactement, la passion trop vivace, trop agitée, pour pouvoir éteindre mon âme. Vous ne sauriez imaginer en quelles agitations je vis : pour moi rien ne se prescrit ; tout est d'hier, de ce qui m'a frappé. L'arbre, Teau, la montagne, le site, la parole, la parure, le regard, la crainte, le plaisir, le danger, l'émotion, le sable même, l'accident le plus léger, la couleur d'un pan de mur, tout reluit dans mou âme, tout est plus frais, plus étendu chaque jour. J'oublie tout ce qui n'est pas dans le domaine du cœur, ou, du moins, tout ce qui est dans le domaine de l'imagination a besoin d'un rappel, d'une violente méditation. Mais, ce qui est de mes amours, passez-moi cette adorable expression française, c'est ma vie, et quand je m'y livre, il me semble seulement alors que je vis. Je ne compte que ces heures de délicieux abandon ; c'est mes heures de soleil et de joie. Mais vous ne pourrez jamais imaginer cela ; c'est la poésie du cœur, augmentée d'un incroyable pouvoir d'intuition. Je ne m'enorgueillirai jamais de ce que l'on appelle talent, etc. , ni même de ma volonté, qui passe pour sœur de celle de Napoléon, Mais je rends grâce et m'enorgueillis de mon cœur, de ma constance dans les affections* Là sont mes richesses ; là sont des trésors qui sont hors de la portée de ceux qui ont frappé ces belles pièces d'or ; l'ouvrier qui fit les ducats est loin, mais pour l'avare le ducat est toujours là. « Je sais combien vous avez l'âme noble et grande, et je sais où vous altemdre ; je vous ferai rougir de moi. i^ Cette phrase est un de mes ducats. Pour beaucoup de sots c'eût été rien ; mais pour moi c'est un son sublime, et si je n'avais pas aimé comme un imbécile, comme un lycéen, comme un niais, comme un fou, comme tout ce que vous voudrez de plus exorbitant, j'eusse adoré une telle lemme comme une divinité ^
Je ne sais pas si ces phrases ne vous paraîtront pas du Sweden-
1. Cette phrase ayait été dite à Viaoas, en 1835, par madame Hanska, à BaUao,
borg, mais comme elles tiennent à mon histoire, je vous les expliquerai quelque jour. Au surplus, je puis vous le dire. Elles m'ont été dites par une femme assez extraordinaire et que je ne puis vous nommer, dans un accès de jalousie à faux. Eh bien, je vous jure qu'il ne se passe pas de mois que je ne me souvienne de l'état du ciel au moment où elles furent dites et de la couleur du nuage que je regardais.
Allons, adieu. Dans dix jours ma jambe ira mieux ; mais je vous aurai écrit de nouveau. Je vous dirai mes rêveries une à une. Vous serez pour beaucoup dans mon oisiveté ; elle est pour moi la mère des souvenirs.
Je suis bien content de savoir que tout aille bien dans vos États. Mais, foi d'honnête homme, je ne comprends pas que le comte n'ait pas arrangé ses affaires de manière à n'avoir plus de soucis.
Quand j'aurai fini les miennes, comme alors je serai très incontestablement un plus grand financier que lui, puisque j'aurai fait beaucoup avec rien, jlrai alors lui offrir mes services pour faire rien de beaucoup; passez-moi cette plaisanterie.
Mille gracieuses choses à mademoiselle Séverine, à votre chère Anna ; mes affectueux compliments au suzerain, le grand Maréchal, et, à vous, les plus précieuses et les plus douces offrandes du cœur.
Pas de Custine, pas de parure de perles ; vous y perdez, elle est bien belle^ et vous eussiez été la reine des bals de Kiew, l'hiver prochain. Mais vous le serez encore sans parure.
A MADAME HANSKA, A WIERZGHOVVNIA (uKRAINE).
Aux Jardies, jaillet 1839.
Je suis guéri. L'accident qui m'a mis au lit quarante jours sans pouvoir remuer, n'a pas laissé d'autres traces qu'une souffrance dans les muscles. Mais votre silence m'inquiète beaucoup. Y a-t-il quelque chose qui n'aille pas bien chez vous, ou êtes vous en
voyage? Tout cela me préoccupe, me tourmente et m'assiège de mille idées dragomiantes.
Je suis accablé d'affaires. Le désastre de mes murs tombés n'est pas encore réparé; il y a pour un mois de travaux encore. Et j'ai été obligé de faire des acquisitions qui me ruinent. J'aurai les maçons pendant un mois encore. D m'est d'autant plus impossible de quitter, que, d'abord, j'ai les terrassiers et les maçons; que ma maladie a arriéré mes travaux; puis, enfin, j'ai, pour trois mois, loué une des trois maisons à la famille Visconti.
Trois mois de travaux littéraires constants sufBront â peine à éteindre les ardeurs de ma dette, qui se sont attisées par quarante jours d'inactivité. A la lettre, je n'ai pu écrire; il a fallu rester coucbé.
n va paraître une nouvelle de moi, intitulée Pierrette ^ dont vous serez sans doute contente. Une Princesse parisienne parait ces jours-ci. Véronique j le deuxième fragment du Curé de Village a paru. Les Paysans^ ou Qui a Terre a Guerre, est en train d'être acheté et publié par le Constitutùmnel. Enfin, le Bonhomme Rouget et les Guise ^ sont entre les mains des compositeurs, pour le Siècle, Massimilla Boni paraît, avec la véritable édition de la Pille (TÈve, Béatriœ est bientôt achevée d'imprimer. Je vais travailler à la dernière partie de Illusions perdues, finir le Curé de Village et faire un grand drame pour la Porte-Saint-Martin.
Voilà, chère, à quel point nous en sommes, et je me suis certes attiré la haine de tous les hommes de plume par le Grand homme de Province. Il y a des rugissements dans la presse. Mais vous voyez que je continue assez intrépidement mon œuvre, allant toujours d'un pas égal, et assez insensible à la calomnie, comme tous ceux qui ne prêteront jamais à la médisance.
J'aurai trois maisons environ à louer, donnant toutes sur des jardins de sept arpents enclos, et je ne veux louer ce village élégant qu'à des personnes excessivement distinguées. Notre chemin de fer va rouler dans quelques jours et, de mon jardin, on peut s'embarquer dans un wagon, en sorte que je suis plus près du cœur de Paris que je ne l'ai jamais été, puisque pour huit sous et en quinze
i- Un Mariage de garçon en Province (La BabouUkuse) et le Martyr oalvinistem
518 LETTRES A t'ÉTRAÎ<GÈRE.
OU Tingt minutes je suis dafls Pfttis. Atissi, suis-je enehanié des Jardies. Quand toutes les terres nécessaires teront Achetées et les jardins plantés, ce sera délicieux et edvié par bien du moude. Les chemins de fer changent toutes les Conditions d'hàbltaliotl relatif' Tement à Paris. J'ai ehcôre ({uelques démônagementd à ùite fue des Batailles; j'ai encore du mobilier â amener. Enfln, j'ai eu mille tracas matériels qui ont retardé cette lettre^ car je ne puis lien faire faire par personne. Je suis seul ^ comme un garçon que je suis^ sans domestiques, car je h'ai ici qtl'un jardinier et sa femme. Je ne teux rien avoir que toutes mes dettes ne soient payées. Aussi, tltai-je à la diable, sans nul souci de ce qtle Ton en pense, car je tedi arriver â l*indépendanoe et à la tranquillité.
J'aurai, d'ici à quelques jours, une délicieuse petite histoire qui pourra être lue paf Anna; je veux la lui dédier, et vous me diret si cela lui ferait plaisir* et à vous ^
Hélas I l'indifféi'ence brutale des pouvoii^ et de la Chambre pour nous autres, qui arrivons au dernier degré de la soufBtance, a été telle que le projet de loi sur la propriété littéraire est resté entre les deux Chambres et n'a pas été proposé, en sorte que nous n'aurons pas, nous autres représentants de la classe lettrée, à faire le voyage dont j'ai dû vous parler, et qui me donnait la chance d'aller vous voir. Je n en ai pas pefdu tout espoir. J'irai en Allemagne, sur les bords du Rhin, cela est probable, et uhe fois là, j'irai peut-être vous dire bonjour, et, si j'ai peu de moments, au moins je vous verrai, n faut pour cela disposer de deux mois, et deux mois c'est quatre ou cinq mille francs qu'il faut laisser ici en mon absence. D faut bien du bonheur pour les avoir ! Si mes constructions sont finies le là août, et que je voie à pouvoir faire faire mes payements, il est bien possible que je m'échappe. Voilà pourquoi, en ce moment, je m'occupe à bourrer mes journaux d'articles. Mais si le ConstitMif tionnel prend les Paysans^ il me faudra remettre tout au moia de septembre.
Nous disons en France : poè de lettres^ benne» nouvelle». Je désire que l'interruption de vos lettres ait ce résultat, mais comment ne m'écrivez-vous pas un petit mot? Il est concevable que mol, qui ai
• 1* FiefTctte.
la triple vie de la vie littéraire, de la vie du débiteur^ de la vie du constructeur, et celle d'un homme qui se défend contre les feuilletons, qui fait insérer des articles, qui mène un peu la Société des gens de lettres, une des plus grandes choses, dans l'avenir, qui se soit faite en France, il est concevable que je sois quelquefois involontairement en retard ; mais vous, qui n'avez qu'à vous laisser vivre au fond de votre Ukraine! Ahl vous êtes bien coupable, car vous savez tout le bonheur que font vos jugements, vos idées :
C'est du nord aujourd'hui cfue nous tient la lumière,
a dit Voltaire pour flatter l'Impératrice. Moi, je le dis pieusement.
Allons, je vous quitte pour Pierrette. Je viens de me lever; il est maintenant deux heures, et j'appartiens à l'imprimeur.
15 Juillet.
Je ne voas parle pas de r Épicier, de la Femme comme il faut, du Rentier^ du Notaire, quatre figures que j'ai faites dans lei Français peints par eux-mêmes, de Curmer. Vous lirez sans doute ces petites esquisses. Je viens de donner le dernier regard à une Princesse parisienne; c'est la plus grande comédie morale qui existe. C'est l'amas de mensonges par lesquels une femme de trente-sept ans, la duchesse de Maufrigneuse, devenue princesse de Cadignan par succession, parvient à se faire prendre pour une sainte, une vertueuse, une pudique jeune fille, par son quatorzième admirateur; c'est enfin le dernier degré de la dépravation dans les sentiments. C'est, comme le disait madame de Girardin, Célimène amoureuse. Le sujet est de tous les pays et de tous les temps. Le chef-d'œuvre est d'avoir fait voir les mensonges comme justes, nécessaires, et de les justifier par Pamour. C'est un des diamants de la couronne de votre serviteur. Vous mettrez ceci à côté de vieilles breloques de ma bijouterie littéraire.
Allons, adieu, car je suis accablé de travaux. Hélas I peu de plaisirs; tout est soucis, contrariétés. Ma vie est une étrange et con-
tinuelle déception. Voi, fabriqué, je crois, tout exprès pour le bonheur I Est-ce providentiel?
Mille affectueuses choses à tous.
L'autographe est de Berryer, l'orateur ^
À màdàmb hanska, a wierzghownia, (ukraink)
Aux JardieSy août-décembre 1839.
Août.
J'ai reçu votre dernière lettre et je trouve que notre double existence a quelque chose de merveilleux : chez vous la paix la plus profonde, et chez moi la guerre la plus active; chez vous le repos, et chez moi les troubles les plus constants. Vous ne sauriez imaginer les tourments renaissants auxquels je suis en proie. Mais je ne sais pas trop pourquoi je vous en parle, car, en mainte occasion, vous m'avez prouvé que c'était ma faute et que j'avais tort.
Les Jardies tirent à leur fin ; encore quelques jours et j'aurai fini les constructions. Il n'y aura plus que quelques vétilles. Mais je n'y serai tranquille qu'après avoir payé ce que je dois, et ce que je dois est toute une fortune. Les billets de mille francs s'engloutissent là dedans comme des vaisseaux dans la mer. Les ennuis de la production littéraire redoublent et se compliquent des exigences de la librairie, qui veut tous ses livres à la fois, tandis que la critique trouve que j'en fais trop. Tout le monde veut son aident à la fois. Il m'a pris ces jours-ci une envie terrible d'abandonner cette vie, non pas par un suicide, que je regarderai toujours comme une sot-