Yoki cette lettre : ConfidmUOk
Puisque tous désirez l'apprendre par moi, Je m'empresse de vous faire savoir que, depuis l'autre soir, les choses ont tourné de la façon la plus honotable et que ma candidature en résulte tout natureUement. Je me présente donc, mais, par grftce, croyez-moi y ne vous retirez pas. Vous savez ce que Je vous ai dit à ce sujet. Mille bonnes amitiés.
tiCToa flodo.
Mille choses aimables à toutes les personnes qui vous entourent, et, croyez à Tétemelle affection de votre plus que jamais pauvre mougik littéraire.
A MADAME HANSKA A WIERZGHOWNIA, (UKRAINE)
20 janYier 1840.
Je ne sais plus rien de l'Ukraine. Voici plus de trois mois cpie je n'ai eu de lettre de vous, et je n'y comprends rien. Vous ai-je fait de la peine? Avez-vous pris en mal des silences auxquels j'étais contraint? Me punissez-vous de mes misères? Êtes- vous malade? Étes-vous au chevet de quelqu'un chez vous? Je m'adresse mille interrogations.
J'ai vu par le plus grand de tous les hasards la princesse Constantine à un bal chez le prince Tufiakin, le seul ou j'aie été depuis deux ans, et, là, j'ai appris qu'elle avait de vos nouvelles, et moi point. Ceci m'a causé la plus violente peine. Les malheurs d'argent ne sont que des ennuis ; mais tout ce qui touche le cœur, voilà les vrais chagrins. Être accablé de tous les côtés, n'est-ce pas à rendre la vie intolérable I Elle est déjà bien assez pesante pour moi qui n'ai pas une seule perspective où mes yeux puissent se reposer. Tout est devenu sauvage, âpre, hérissé de précipices. A quarante ans, après quinze années de travaux constants, il est permis de se lasser du travail, quand il donne en résultat, une renommée contestable, une misère réelle, des amitiés sans dévouement et superficielles, des sacrifices perdus, des ennuis croissants, des charges de plus en plus lourdes, aucun plaisir. Il y a des gens qui peignent bien autrement ma vie, mais la voici telle qu'elle est. J'ai perdu goût à bien des joies, et il y a bien des plaisirs que je ne conçois plus. Je suis effrayé d'une espèce de vieillesse intérieure qui m'a saisi. Je ne sais plus si je referais ces campagnes en Chine qui divertissaient M. de Hanski à Genève.
En ce moment Pierrette^ cette histoire qui est à votre chère Anna,
paraît dans le journal le Siède, On en a ôté la dédicace qui ne sera mise qu'à la lin, en envoi. Le manque de lettres me fait maintenant douter de vous être agréable.
Ma situation est horriblement précaire. Le désir d'acquitter tout ce que je dois m*a fait me condamner moi-même à une vie excessivement misérable, et il ne me sert à rien de vivre ainsi. Il n'y a que ma conscience de satisfaite. En ce moment, j'attends que Rothschild m'aide, et, s'il ne le fait pas, je recommencerai les désastres de 1828. Je serai une seconde fois ruiné. Je reprendrai la vie en faisant du théâtre. U y a quelque chose de fatal dans les affaires d'argent.
Nous sommes en ce moment au 20 janvier. Ma pièce de Vautrin qui se répète à la Porte-Saint-Martin, sera jouée le 20 février, et il parait que je puis compter sur un grand succès d'argent ; je l'ai faite pour cela. Eh bien, il me sera de toute impossibilité, si Rothschild ne m'aide pas, que je franchisse ce mois. Dans ce mois, je perdrai campagne, mobilier, tout ce que j^ai amassé depuis douze ans ; et cela ne m'acquittera de rien. Mes créanciers n'y gagneront rien; j'y perdrai tout et je leur devrai tout de même. Cela est horrible et cela aura lieu, je le pressens. Vous raconter mes débats, mes marches et contremarches depuis trois mois, ce serait vouloir écrire des volumes. Il a fallu néanmoins travailler, faire recevoir des pièces, les inventer, les écrire. La royale indifférence qui poursuit la littérature française s'est communiquée à tout autour de nous.
Sans tous ces malheurs vous m'eussiez vu très bien en personne. Mais quoiqu'un voyage me soit absolument nécessaire, il m'est impossible de voyager. Je ne puis avoir de tranquillité qu'après avoir gagné par un succès au théâtre assez d'argent pour tout apaiser ici, et pour solder mon voyage.
J'ai encore deux ouvrages à publier, à imprimer, à faire, pour avoir accompU les traités que j'ai signés en 1838, et qui m'obligeaient à donner quatorze volumes. J'en ai donc enfanté dix de novembre 1838 à janvier 1840, en quatorze mois. Ceux que je termine sont Sosfwr Marie-deS'Anges et le Bonhomme Bouget.
Vous ne m'avez rien dit du Grand homme de Province à PariSy qui a soulevé tant d'orages contre moi.
Je prépare plusieurs ouvrages pour la scène, aQn de payer le plus possible dans cette amiée-ci. Fasse le ciel que j'aie un secours, et je
5M LETTasS A {.'ÉTRANGÈRE.
puis être quitte par les produits du thé&tre combioés avec eoux de la librairie. Dans trois mois je puis retrouver une grosse somma en m'engageant à de nouveaux livres, et, si le hasard voulait que Ton penslt A m'exploiter sous une fonne h bon marché, je serais sauvé.
S'il y a quelque bonne nouvelle en ce genre elle vous arrivera bien vite, comme aussi celle du succès ou de la chute de Vautrin. Frederick Lemaltre, cet acteur si sympathique aux masses et qui a créé Robert Maoaire, Joue le rôle de Vautrin,
En ce moment j'organise une pièce pour un homme d'un grand talent, pour Henri Monnier, dont je voudrais tirer parti. Ce sera une pièce où Prudhomme jouera le principal rôle.
Allons, adieu. Misérable ou heureux, je suis toujours le même pour vous, et c'est & cause de cette inaltérabilité de cœur, que je suis douloureusement atteint par votre abandon. Je puis manquer & vous écrire, emporté que je suis souvent par une vie qui ressemble beaucoup h un torrent ; mais vous, chère comtesse, pourquoi me privez* vous de ce pain bénit qui me venait régulièrement et qui me rendait du courage ? Dites ? Comment m'expliquerez-vous ceci ?
Trouvez'ici mille aflbctueuses expressions quand même, et des voeux pour le bonheur de tous ceux qui vous entourent.
P,'8. Ceci est de Lingay, le plus fécond journaliste qui soit, et le secrétaire de la présidence du Conseil depuis douze ans !... ^
1. Voici ce billet ; il est joint ici â cette lettre faute de date précise sar Tautographe :
Paris, samedi 16.
c Monsieur, » Je trouve que tgr repeUta nocetU, quand je suis privé du plaisir de ▼ops voir. > Vous avez oublié nos heures : huit heures du matin ou cinq heures du soir. Dans le jour, je suis à mes devoirs.
» Ce serait si bien de venir nous demander à mal dtner un Jour, à cinq heures, sauf à nous prévenir la vaille, par un mot à la poste, pour 4{u« nous nous tenions au logis. Moi aussi, j*ai toujours grand besoin de vous voir.
9 Un mot, je vous prie, à la poste, demain dimanche 17, pour nous avertir de votre graeieuse venue lundi IS, et vous ferei un grand plaisir
» à votre trte humble st dévoué serritaar.
LETTRES A L*ËTtlAN6ËRE. btl
A MABAIfE HAN8KA, A WIKRZGHOWMA (UKftAINl).
FéYrier 1840.
Ah! je vous trouve enfin excessivement petite* et cela me fait voir que vous êtes de ce monde I Ah I vous ne m'écriviez plus parce que mes lettres étaient rares I Eh bien, elles étaient rares parce que je n'ai pas toujours eu l'argent pour les affranchir, et que je ne voulais pas vous le dire. Oui, ma détresse a été jusque-là, et au delà. C'est bien horrible et bien triste, mais c'est vrai, comme l'Ukraine où vous êtes. Oui, j'ai eu des jours où j'ai fièrement mangé un petit pain sur les boulevards. Enfin, j'ai eu les plus grandes souffrances : amour-propre, orgueil, espoir, avenir, tout a été attaqué. Je vais, je l'espère, surmonter tout cela. Je n'avais pas deux liards et je gagnais pour ces atroces Lecou et Delloye soixante-dix mille francs dans l'année. L'affaire Peytel me coûte dix mille francs, et l'on disait que j'avais reçu cinquante mille francs I Cette affaire et ma chute, qui m'a retenu, comme vous savez, quarante-cinq jours au lit, ont retardé mes affaires de plus de trente mille francs.
Oh I comme je n'aime pas votre défaut de confiance I Vous voulez que je sois un grand esprit, et vous ne voulez pas que je sois un grand cœur! Après bientôt huit ans, vous ne me connaissez pasi Mon Dieu, pardonnez-lui, car elle sait ce qu'elle fait!
Non, je n'étais pas heureux en faisant Béatrix; vous l'auriez su. Oui, Sarah est madame de Visconti ^, oui, mademoiselle des Touches est Geoi^ Sand; oui, Béatrix est trop bien madame d'Agoult, George Sand en est au comble de la joie; elle prend là une petite vengeance sur son amie. Sauf quelques variantes, rhistoireest vraie.
Ah! je vous en prie, ne faites pas de comparaisons entre vous et madame de B...I Elle était d'une bonté infinie et d'un
1. La comtesse Emile Guidoboni-Yisconti à qui Béatrix est dédiée, sous le pseudonyme de Sarah.
dévouement absolu ; elle a été ce qu'elle a été. Vous êtes entière de votre côté, comme elle du sien. On ne compare jamais deux grandes choses. Elles sont ce qu'elles sont.
Pierrette a paru dans le Siècle. Le manuscrit est relié pour Anna. U envoi a paru; je vous le joins ici. Amis et ennemis ont proclamé ce petit livre un chef-d'œuvre, et je serais heureux qu'ils ne se trompassent pas. Vous le lirez bientôt ; on l'imprime en livre. On a mis cela à côté de la Recherche de F Absolu. Je le veux bien. Moi, je le voudrais à côté d'Anna.
Hélas, oui, je griffonne toujours, je salis beaucoup de papier, et je n'avance guère. J'ai honte de ma fécondité nécessaire.
Votre lettre n'était plus attendue; j'avais perdu tout espoir. Je ne savais plus qu'imaginer ; je vous croyais malade, et j'allais m'enquérir de la princesse Constantine, pour savoir ce qui était de vous. Je serais allé jusque chez vous, n'était la misère. Oh ! vous ne vous doutez guère de ce que vous êtes pour moi; mais c'est une passion malheureuse. La foi ne se donne pas. Ce n'est pas un sentiment absolu que le vôtre, et le mien est ainsi. Je vous croirais morte ; je ne vous suppose point oublieuse. Tandis que, sous prétexte que je suis homme et à Paris, vous imaginez des choses monstrueuses. Comptez par vos doigts mes volumes et réfléchissez. Je suis plus dans le désert à Paris que vous à Wierzchownia. Je n'aime point que vous écriviez à qui que ce soit dans le monde, et encore moins à Paris; mais l'adresse de Custineest 6, rue de La Rochefoucauld. Écrivez Sévigné! J'ai obéi en mougik.
Vous avez bien deviné l'affaire de ce pauvre garçon * ; il y a des fatalités dans la vie. Oh I les circonstances étaient plus qu'atténuantes, mais impossibles à prouver. Il y a des noblesses que les hommes ne voudront jamais croire. Enfin, c'est fini. Je vous ferai lire quelque jour ce qu'il m'a écrit avant d'aller à l'échafaud. Je puis apporter cela aux pieds de Dieu, et bien des fautes me seront remises. U a été martyr de son honneur. Ce qu'on applaudit dans Calderon, Shakespeare et Lope de Vega, on l'a guillotiné à Bourg I
Moi, qui veux me marier, qui le souhaite et qui ne me marierai