H DCCC XCIX
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A MADAME HANSKA
Paris, janvier 1833.
Madame,
Je vous supplie de séparer complètement l'auteur de l'homme, et de croire à la sincérité des sentiments que j'ai dû exprimer vaguement là où j'ai été obligé par vous de correspondre avec vous^ Malgré la défiance perpétuelle que quelques amis me donnent contre certaines lettres semblables à celles que j'ai eu l'honneur de recevoir de vous, j'ai été vivement touché par un accent que les
1. M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, entre les mains de qui sont les originaux de ces lettres, a raconté l'histoire de cette correspondance en détail sous le titre Uîi Roman d'amour (Calraann Lévy, éditeur). Madame Hanska, née comtesse Éveline (Eve) Rzewuska, qui avait alors vingt -six ou vingt -huit ans, habitait le château de Wierzchownia, en Volhynie. Lectrice enthousiaste des Scènes de la Vie privée, inquiétée par le tour diirérent que prenait l'esprit de l'auteur dans la Peau de chagrin, elle avait adressé, chez l'éditeur Gosselin, à Balzac, — alors âgé de trente-trois ans, — une lettre signée FÉtrangère, qui lui fut remise le 28 février 1832. D'autres suivirent; celle du 7 novembre se terminait ainsi: « Un mot de vous, dans la Quotidienne, me donnera l'assurance que vous avez reçu ma lettre, et que je puis vous écrire sans crainte. Signez-le: A l'E... H. de B. » Cet accusé de réception parut dansto Quotidienne du 9 décembre. Ainsi fut inauguré le système de la a Petite correspondance », en pratique aujourd'hui dans divers journaux, et, du même coup, cette correspondance entre le grand homme et celle qui devait, dix-sept ans après, en 1850, devenir sa femme.
rieurs ne savent point contrefaire. Si vous daignez excuser la folie d'un cœur jeu ne, et d'une imagination toute vierge, je vous avouerai que vous avez été pour moi l'objet des plus doux rêves; en dépit de mes travaux, je me suis surpris plus d'^ne fois chevauchant à travers les espaces et voltigeant dans la contrée inconnue où vous, inconnue, habitiez seule de votre race. Je me suis plu à vous comprendre parmi les restes presque toujours malheureux d'un peuple dispersé, peuple semé rarement sur cette terre, exilé peutêtre des cieux, mais dont chaque être a un langage et des sentiments qui lui sont particuliers, qui ne ressemblent point à ceux des autres hommes; ce sont des délicatesses, des recherches d'âme, des pudeurs de sentiment, des tendresses de cœur plus pures, plus suaves, plus douces que chez les créatures les meilleures. 11 y a quelque chose de saint jusque dans leur exaltation, et du calme dans l'ardeur. Ces pauvres exilés ont tous en eux, dans la voix, dans le discours, dans les idées, un je ne sais quoi qui les distingue des autres, qui sert à les lier entre eux malgré les distances, les lieux et les langages ; un mot, une phrase, le sentiment qui respire même dans un regard, est comme un ralliement auquel ils obéissent et, compatriotes d'une terre inconnue, mais dont les charmes se reproduisent dans leurs souvenirs, ils se reconnaissent et s'aiment au nom de cette patrie vers laquelle ils tendent. La poésie, la musique et la religion sont leurs trois divinités, leurs amours favorites, et chacune de ces passions réveille dans leurs cœurs des sensations également puissantes.
Je vous ai donc revêtue de toutes ces idées et je vous ai tendu fraternellement la main de loin, sans fatuité, comme sans coquetterie, mais avec une confiance presque domestique, avec conscience, 0t si vous eussiez vu mon regard, vous y auriez reconnu tout à la fois la reconnaissance de l'amant et les religions du cœur : la tendresse pure qui lie le fils à la mère, et le frère à la sœur, tout le respect de l'homme jeune pour la femme, et les espérances délicieuses d'une longue et fervente amitié.
Ce fut un épisode tout romanesque; mais qui osera blâmer le romanesque? 11 n'y a que les âmes froides qui ne conçoivent pas tout ce qu'il y a de vaste dans les émotions auxquelles l'inconnu donne carrière libre. Moins nous sommes retenus par la