‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 102 sur 111 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

Mille choses aimables à toutes les personnes qui vous entourent, et, croyez à l'éternelle afFection de votre plus que jamais pauvre mougik littéraire.

A MADAME HANSKA A WIERZCHOWNI A, (uKRAINE).

20 janvier 1840.

Je ne sais plus rien de l'Ukraine. Voici plus de trois mois que je n'ai eu de lettre de vous, et je n'y comprends rien. Vous ai -je fait de la peine? Avez-vous pris en mal des silences auxquels j'étais contraint ? Me punissez-vous de mes misères ? Êtes- vous malade ? Étes-vous au chevet de quelqu'un chez vous ? Je m'adresse mille interrogations.

J'ai vu par le plus grand de tous les hasards la princesse Constantine à un bal chez le prince Tufiakin, le seul ou j'aie été depuis deux ans, et, là, j'ai appris qu'elle avait de vos nouvelles, et moi point. Ceci m'a causé la plus violente peine. Les malheurs d'argent ne sont que des ennuis ; mais tout ce qui touche le cœur, voilà les vrais chagrins. Être accablé de tous les côtés, n'est-ce pas à rendre la vie intolérable ! Elle est déjà bien assez pesante pour moi qui n'ai pas une seule perspective où mes yeux puissent se reposer. Tout est devenu sauvage, âpre, hérissé de précipices. A quarante ans, après quinze années de travaux constants, il est permis de se lasser du travail, quand il donne en résultat, une renommée contestable, une misère réelle, des amitiés sans dévouement et superficielles, des sacrifices perdus, des ennuis croissants, des charges de plus en plus lourdes, aucun plaisir. Il y a des gens qui peignent bien autrement ma vie, mais la voici telle qu'elle est. J'ai perdu goût à bien des joies, et il y a bien des plaisirs que je ne conçois plus. Je suis effrayé d'une espèce de vieillesse intérieure qui m'a saisi. Je ne sais plus si je referais ces campagnes en Chine qui divertissaient M. de Hanski à Genève.

En ce moment Pierrette, cette histoire qui est à votre chère Anna,

paraît dans le journal le Siècle. On en a ôté la dédicace qui ne sera mise qu'à la lin, en envoi. Le manque de lettres me fait maintenant douter de vous être agréable.

Ma situation est horriblement précaire. Le désir d'acquitter tout ce que je dois m'a fait me condamner moi-même à une vie excessivement misérable, et il ne me sert à rien de vivre ainsi. Il n'y a que ma conscience de satisfaite. En ce moment, j'attends que Rothschild m'aide, et, s'il ne le fait pas, je recommencerai les désastres de 1828. Je serai une seconde fois ruiné. Je reprendrai la vie en faisant du théâtre. Il y a quelque chose de fatal dans les affaires d'argent.

Nous sommes en ce moment au 20 janvier. Ma pièce de Vautrin qui se répète à la Porte-Saint-Martin, sera jouée le 20 février, et il paraît que je puis compter sur un grand succès d'argent ; je l'ai faite pour cela. Eh bien, il me sera de toute impossibilité, si Rothschild ne m'aide pas, que je franchisse ce mois. Dans ce mois, je perdrai campagne, mobilier, tout ce que j^ai amassé depuis douze ans ; et cela ne m'acquittera de rien. Mes créanciers n'y gagneront rien; j'y perdrai tout et je leur devrai tout de même. Cela est horrible et cela aura lieu, je le pressens. Vous raconter mes débats, mes marches et contremarches depuis trois mois, ce serait vouloir écrire des volumes. Il a fallu néanmoins travailler, faire recevoir des pièces, les inventer, les écrire. La royale indifférence qui poursuit la littérature française s'est communiquée à tout autour de nous.

Sans tous ces malheurs vous m'eussiez vu très bien en personne. Mais quoiqu'un voyage me soit absolument nécessaire, il m'est impossible de voyager. Je ne puis avoir de tranquillité qu'après avoir gagné par un succès au théâtre assez d'argent pour tout apaiser ici, et pour solder mon voyage.

J'ai encore deux ouvrages à publier, à imprimer, à faire, pour avoir accomph les traités que j'ai signés en 1838, et qui m'obligeaient à donner quatorze volumes. J'en ai donc enfanté dix de novembre 1838 à janvier 1840, en quatorze mois. Ceux que je termine sont Sœu7' Marie-des-Anges et le Bonhomme Rouget.

Vous ne m'avez rien dit du Grand homme de Province à Paris, qui a soulevé tant d'orages contre moi.

Je prépare plusieurs ouvrages pour la scène, afin de payer le plus possible dans cette année-ci. Fasse le ciel que j'aie un secours, et je

puis être quitte par les produits du théâtre combinés avec ceux de la librairie. Dans trois mois je puis retrouver une grosse somme en m'engageant à de nouveaux livres, et, si le hasard voulait que l'on pensât à m'exploiter sous une forme à bon marché, je serais sauvé.

S'il y a quelque bonne nouvelle en ce genre elle vous arrivera bien vite, comme aussi celle du succès ou de la chute de Vautrin . Frederick Lemaître, cet acteur si sympathique aux masses et qui a créé Robert Macaire, joue le rôle de Vautrin.

En ce moment j'organise une pièce pour un homme d'un grand talent, pour Henri Monnier, dont je voudrais tirer parti. Ce sera une pièce où Prudhomme jouera le principal rôle.

Allons, adieu. Misérable ou heureux, je suis toujours le même pour vous, et c'est à cause de cette inaltérabilité de cœur, que je suis douloureusement atteint par votre abandon. Je puis manquer à vous écrire, emporté que je suis souvent par une vie qui ressemble beaucoup à un torrent ; mais vous, chère comtesse, pourquoi me privezvous de ce pain bénit qui me venait régulièrement et qui me rendait du courage ? Dites ? Comment m'expliquerez-vous ceci ?

Trouvez-ici mille affectueuses expressions quand même, et des vœux pour le bonheur de tous ceux qui vous entourent.

P.-S. Ceci est de Lingay, le plus fécond journaliste qui soit, et le secrétaire de la présidence du Conseil depuis douze ans !... *

1. Voici ce billet ; il est joint ici à cette lettre faute de date précise sur l'autographe :

Paris, samedi -16.

« Monsieur, » Je trouve que ter repd,Ua nocent, quand je suis privé du plaisir de vous voir. » Vous avez oublié nos heures : huit heures du matin ou cinq heures du soir. Dans le jour, je suis à mes devoirs.

» Ce serait si bien de venir nous demander à mal dîner un jour, à cinq heures, sauf à nous prévenir la veille, par un mot à la poste, pour que nous nous tenions au logis. Moi aussi, j'ai toujours grand besoin de vous voir.

» Un mot, je vous prie, à la poste, demain dimanche 17, pour nous avertir de votre gracieuse venue lundi 18, et vous ferez un grand plaisir

» à votre très humble et dévoué serviteur.

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