La Peau dr chagrin
bien tu es aimie, loi qui, venue d'une aile fidèle vers ton époux, ne l'as pas rejeté après l'avoir vu. Que je craignais de ne te pas plaire ! Dis-moi donc bien que tu aimes l'homme après avoir aimé l'esprit et le cœur, puisque l'esprit et le cœur t'ont plu, je n'en pouvais douter. Mon idole, mon Éva bien venue, bien-aiméc, si tu savais combien tout ce que tu as fail et dit m'a saisi, oh ! non, tu n'aurais pas de ces doutes, de ces craintes déshonorantes. Ne me parle plus comme tu l'as fait, en me disant : « Vous n'aimerez pas une femme qui vient à vous, qui, qui, qui, etc.. », tu sais ce que je veuxdire.
Ange, les anges sont bien forcés de descendre du ciel ; nous ne pouvons pas aller à eux. Puis ce sont eux qui nous enlèvent sur leurs blanches ailes dans leurs sphères où l'on aime et où les plaisirs sont des pensées.
Allons adieu, toi, mon trésor, mon bonheur, toi vers qui volent tous mes désirs, toi qui me fais adorer la solitude parce qu'elle est pleine de toi. Adieu, à demain. A midi, mes gens seront venus pour le traité. Cette lettre partira pour te porter la bonne ou la mauvaise nouvelle, mais elle te portera tant d'amour que tu en seras toujours joyeuse.
Dimanche 13. Neuf heures.
Mon amour chéri, mon Éva, affaire faite ! Ils en crèveront tous de jalousie. Mes Études de Mœurs au xix" Siècle sont achetées vingt-sept mille francs. L'éditeur va faire sonner cela. Depuis les vingt-cinq volumes de Chateaubriand achetés, en réalité, deux cent mille francs pour dix ans, il n'y a pas eu de marché semblable. Ils prennent un an pour vendre...
Ah ! ta lettre arrive. Je la lis.
Mon amour divin, es-tu bête. Madame de S...! Je suis brouillé avec elle pour ne lui avoir jamais voulu adresser la parole; je n'ai pas même voulu saluer sa fille, madame d'O...? Hélas, je l'ai rencontrée, madame de S..., chez madame d'A... cet hiver. Elle s'est approchée et m'a dit : « Elle n'est pas là (elle parlait de madame de C...). est-ce que vous serez aussi sévère qu'à Aix? » — Je lui dis, en montrant son amant, l'ancien de madame
d'A . . . , un comte portugais : « Mais il est là. » — La duchesse a éclaté de rire.
Oh ! mon ange céleste, madame de S..., si tu la voyais ; tu saurais combien est atroce cette calomnie!... Tes Polonaises ont trop bien vu madame de C... pour faire attention à madame de S... qui lui faisait la cour. Mais j'étais à Aix chez madame de C... et nous dînions ensemble. Quant à la marquise, ma foi, le portrait que tu m'en as fait m'a fait mourir de rire. Il y a de cela, mais c'est changé. Fraîche, oui ; sans cœur, oui, du moins je le crois. Elle sera toujours sacrée pour moi ; mais il y avait, dans la jaserie de tes Polonaises juste assez de vrai pour faire passer les médisances.
Mon amour idolâtrée, plus de doutes, jamais entends-tu ! Je n'aime que toi, je ne puis aimer que toi. Eva est ton nom symbolique. Il y a mieux ; je n'ai pas aimé dans le passé comme je sens que je t'aime. Toi, toute ma vie d'amour peut t'appartenir.
Adieu, mon souffle ; je voudrais communiquer à ces pages la vertu des talismans, que tu sentisses mon âme t'envclopper ! Adieu, ma bien-aimée. J'ai baisé cette page ; je joins une feuille de ma dernière rose, un pétale de mon dernier jasmin. Tu es dans ma pensée comme le fond même de l'intelligence, la substance de tout.
Eugénie Grandet est ravissante. Tu auras cela bientôt à Genève.
Allons adieu, toi que je voudrais voir, sentir, presser, adieu. Je ne pourrai donc pas trouver un moyen de te presser ! Comme l'imagination a d'impuissantes richesses! Ma chère lumière, je te baise avec une ardeur, une étreinte de vie, une effusion d'âme, sans exemple dans ma vie.
Mon ange, je ne te réponds pas sur le cri que j'ai poussé sur le crût, à propos de madame de G... et du fils M... mort pour sa belle-mère. A demain pour cela. Tu as dû bien rire de ma prétendue sauvagerie.
Ne mets donc pas pour moi : poste restante.
A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE
Paris, dimanche 20 octobre 1833.
Comment, mon amour, des craintes, des tourments? Tu auras reçu, j'espère, les deux premières lettres que je t'ai écrites depuis mon retour. Que faire donc pour ne pas te donner la moindre peine, te faire des cieux purs ! Comment, tu n'as pas calculé sur un jour de retard, sur une heure de fatigue ! Mon Dieu, mon Dieu, que faire ?
Je t'écris tous les jours ; si tu veux recevoir une lettre tous les trois jours au lieu de les recevoir tous les huit jours, dis, parle, ordonne. Je ferai tout pour ne pas te laisser venir au cœur une seule mauvaise pensée.
Si tu savais le mal que m'a fait ta lettre ! Tu ne me connais pas encore ! Tout cela est mal. Mais je te pardonne bien le petit chagrin que m'a causé ta lettre, puisque c'est encore me dire que tu m'aimes.
J'ai une bonne nouvelle à te dire. Je crois que les Études de Mœurs vont, mardi, être une affaire faite et que j'aurai pour débitrice l'une des plus solides maisons de librairie de la place. C'est quelque chose.
Pardonne, mon Éva d'amour, de te parler de mes affaires mercantiles ; mais c'est ma tranquillité ; c'est ce qui me permettra sans doute d'aller à Genève. Hélas ! je n'irai peut-être aussi qu'en décembre, parce que je ne pourrai y aller que lorsque j'aurai achevé la première livraison de ces Études.
Mon Dieu ! je bénis ce papier que tu tiendras ; je voudrais qu'il te portât tout mon amour et mon cœur, afin que tu n'eusses pas de ces mauvaises pensées. Cela est déshonorant, ma chérie. L'amour ne va pas sans confiance.
■)H LETTRES A L'ÉTRANGÈllE.
Allons, adieu. Ne faut-il pas que je retourne à Eugénie Grandet qui va bien. J'en ai encore pour tout lundi et une partie de mardi.
Adieu, mon ange de lumière ; adieu, cher trésor ; ne me maltraite pas. J'ai le cœur tout aussi sensible que peut l'être celui d'une femme, et je t'aime mieux ou plus mal, car je me repose sans crainte sur ton cher cœur et baise tes deux yeux, — tout !
Adieu ! A demain.
A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE. Paris, mercredi 23, — Dimanche 27 octobre 1833.
A toi, mon amour, à toi mille tendresses. Hier, j'ai pendant toute la journée été courant ; je me suis trouvé si fatigué que je me suis permis de dormir une nuit entière, et alors je n'ai fait à mon idole qu'une prière mentale. Je me suis endormi dans ta chère pensée, comme si, mariés, je m'étais endormi dans les bras de ma bien-aimée.
Mon Dieu ! je suis effrayé de voir combien ma vie est à toi ! Avec quelle rapidité elle se porte à ton cœur. Tes artères battent autant pour moi que pour toi. Chérie adorée, que tes lettres me font de bien! Je crois à toi, vois-tu, comme je croisa ma respiration! Je suis pour ce bonheur comme un enfant, comme un savant, comme un fou qui soigne des tulipes ! Je pleure de rage de ne pas être près de toi. Je rassemble toutes mes idées pour développer cet amour, et je suis là, veillant sans cesse à ce qu'il croisse sans malheurs. N'est-ce pas de l'enfant, du savant, du botaniste ? Ainsi, mon ange, ne fais pas de folies. Non, ne quitte pas ton piquet, pauvre petite chèvre attachée ! Ton amant viendra quand tu crieras. Mais tu m'as fait frémir. Ne t'y trompe pas, ma chère Eve, on ne rapporte pas h mademoiselle Henriette Borel une lettre aussi soigneusement pliée, cachetée, sans la regarder. Il y a d'habiles dissimulations. Or, je l'en supplie, aie une voiture pour ne jamais te
mouiller en allant h la poste. D'ailleurs il fait toujours froid rue du Rhône. Vas-y tous les mercredis puisque les lettres mises à la poste ici le dimanche t'arrivent le mercredi. Je ne mettrai jamais, quelle que soit l'urgence, de lettres à la poste pour toi que le dimanche. Brûle les enveloppes. Qu'Henriette gronde l'homme du bureau d'avoir donné sa lettre qui était poste restante, mais qu'elle gronde en riant, car les gens de bureau sont rancuneux. Ils seraient capables de dire, un mercredi, qu'il n'y a pas de lettres et de les remettre de manière à causer quelque malheur. 0 mon ange, les infortunes ne viennent jamais que des lettres. Je t'en supplie, à genoux, aie un endroit, un antre, une mine pour cacher les trésors de notre amour. Fais que tu ne puisses pas avoir une seule inquiétude.
Maintenant, la comtesse P... n'est-elle pas cette belle Grecque aimée de P..., mariée à un médecin, mariée au général de W..., puis au comte L... P...? Si cela est, ne lui confie pas la moindre chose de ton amour, ma pauvre brebis sans défiance. Si elle en a des preuves, eh bien, avoue, mais il ne faut faire un tel aveu que quand on ne saurait faire autrement, et, alors, se faire un mérite de la concession forcée. Tu es juge de l'opportunité ; mais, quand je serai à Genève, tu comprends que les gens qui courent deux idées et qui supposent le mal quand il n'est pas, sauront bien deviner le vrai.
Maintenant, quand je te lis, je suis à Genève, je vois tout. Mon Dieu, que de grâce et de gentillesse dans tes lettres ! Eh, mon ange d'amour, oui certes je serai à Genève précisément quand tu le voudras. Mais calcule qu'il faut quatre jours pour que ta lettre m'arrive, et quatre jours pour que j'arrive ; cela fait huit jours.
Mon ange chéri, ne partage de mes malheur? que ce qu'il faut pour y prendre ta part ; mais le ciel m'a donné tout le courage nécessaire pour les supporter. Je ne voudrais pas qu'une seule de mes pensées te fût cachée, et je te conte tout. Mais ne t'en donne pas la fièvre. Oui, l'envoi des journaux est une indignité. Dis-moi qui a été capable de cette atroce plaisanterie. Ce sera un duel entre moi et lui. Tout ce qui te blessera sera mon ennemi capital ; mais ennemi à l'arabe, avec un serment de vengeance.
Mon cher bonheur, il n'y a pas une voix ici en ma faveur ; tout est hostile. 11 faut s'y résigner. Ils me traitent, en vérité, comme un homme de génie; c'est à en donner de l'orgueil. D faut que je redouble de soins et de courage pour franchir ce dernier pas. Je leur prépare de beaux sujets de haine. Je travaille avec une opiniâtreté sans exemple.
Je ne pourrai t'écrire la lettre ostensible que la semaine prochaine, car je veux que l'envoi soit complet. Tant mieux que l'on m'accuse, le souvenir n'en sera que plus précieux.
Ma chérie, lu peux bien dire m'avoir vu à Neuchâtel, car cela ne se cèlera pas plus que le nez au milieu du visage. Cela se saura ; il faut donc le dire, âme de mon âme.
Tu vois que je réponds à tout ce que tu m'écris, mais à bâtons rompus. J'ai hâte de finir ce que j'appelle les affaires de notre amour, pour te parler amour.
Comment, tu as lu les Contes drolatiques sans la permission de ton époux damour? Curieuse ! 0 mon ange, il faut avoir le cœur pur comme le tien est pur, pour lire et savourer le Péché véniel. C'est un diamant de naïveté. Mais, chérie, tu as été bien audacieuse. J'ai peur que tu m'aimes moins. Il faut si bien connaître notre littérature nationale, la grande, la majestueuse littérature du w^ siècle, si étincelante de génie, si libre d'allure, si vive de mots qui, dans ce temps, n'étaient pas encore déshonorés, que j'ai peur pour moi. Je te le répète donc : s'il y a quelque chose en moi qui puisse vivre, ce sont ces Contes. L'homme qui en fera cent ne saurait mourir. Relis Vépilogue du deuxième dixain et juge. Surtout prends ces livres comme des arabesques insouciantes tracées avec amour. Que dis-tu du Succube ? Ma chère bien-aimée, ce conte m'a coûté six mois de tortures. J'en ai été malade. Je crois tes critiques sans fondement. Le procès fait aux prétendus empoisonneurs du Dauphin a été fait, à Moulins, par le chancelier Paget, avant la captivité de François l''% je n'ai pas le temps de vérifier. Elle * fut dauphine, en 1536, je crois. Oui, la bataille de Pavie est de 1525; tu as raison. Je crois que tu as raison pour le Connétable : c'est le duc François de Montmorency qui épousa la duchesse de Farnèse;
1, Catherine de Médicis.
mais tout cela est contesté. Je vérifierai soigneusement et je corrigerai à la deuxième édition.
Merci, mon amour; éclaire-moi bien et autant de fautes tu trouveras, autant de remerciements tendres. Néanmoins, dans ces Contes, il faut des inexactitudes, c'est de costume ; mais il n'y faut pas de bourdes.
Assez causé, mon amour aimé, mon Éva chérie. Voilà presque une demi-nuit employée à vous, et à vous écrire. Mon Dieu, faites qu'elle me soit rendue en caresses ! Il faut, ange, que je reprenne le collier de misère ; mais ce ne sera pas sans t'avoir mis ici toutes les fleurs de mon cœur, mille tendresses, mille caresses, tous les vœux d'un pauvre solitaire qui vit entre ses pensées et son amour.
Adieu, ma beauté chérie ; un baiser sur ces belles lèvres rouges, si fraîches, si bonnes, un baiser qui aille loin, qui t'enserre. Je ne te dis pas adieu. Oh! quand aurai-jc toucher portrait? Si, par hasard, tu le fais monter, fais qu'il tienne entre deux plaques d'émail et que le tout ne soit pas plus épais qu'une pièce de cinq francs, car je veux toujours l'avoir sur mon cœur. Ce sera mou talisman ; je le sentirai là, j'y puiserai de la force et du courage. Ce sera de là que partiront les rayons de cette gloire que je veux si grande, si large, si rayonnante, pour t'envelopper de sa lumière !
Allons, il faut te quitter, toujours à regret. Mais une fois libre et sans ennuis, que de doux pèlerinages ! Voilà pourquoi je travaille tant. Mon Dieu ! que les riches sont heureux ! Ils vont en poste et volent comme des hirondelles ! Mais ma pensée va plus vite et, toutes les nuits, elle se glisse autour de ton cœur, de ta tête, elle te couvre !
Adieu donc. A demain. Il faut que demain j'aille chez la duchesse d'A... Je te dirai pourquoi quand je serai revenu.
Jeudi 24.
Ce matin, mon amour chéri, j'ai déjà échoué dans une tentative qui pouvait être heureuse. J'ai été offrir à un capitaliste, auquel reviennent des indemnités convenues entre nous pour des ouvrages promis et non faits, une certaine quantité d'exemplaires des Études
m LETTRES A L'ETRANGERE.
de Mœurs, Je lui proposais cinq mille francs à terme, pour trois mille échus. Il a tout refusé, môme ma signature et un effet, rac disant que ma fortune était dans mon talent et que je pouvais mourir. Cette scène est une des plus infâmes que je connaisse, Gobseck n'est rien ; jai subi, plus rouge, le contact d'une âme de fer. Quelque jour, je peindrai cela. Je suis allé chez la duchesse pour qu'elle se charge d'une négociation semblable auprès de l'auteur de mon procès, son libraire, qui m'a égorgé. Réussira-t-elle ? Je suis dans les angoisses de l'attente et il faut que j'aie toute la sérénité, le calme nécessaires pour mes énormes travaux.
Mon ange, je ne puis aller à Genève que ma première livraison des Études de Mœurs parue, publiée, et la deuxième bien en train. Cela fait, j'aurai quinze jours à moi, vingt peut-être ; tout dépendra du plus ou du moins d'argent que j'aurai, car j'ai un remboursement important à faire fin décembre. Je suis content de mon éditeur ; il est actif, il ne fait pas le monsieur, il s'occupe de mon entreprise comme d'une fortune et la juge éminemment profitable. 11 faut un succès, un grand succès. Eugénie Grandet est une belle œuvre. J'ai presque toutes mes idées pour les parties qui restent à faire dans ces douze volumes. Ma vie est maintenant bien réglée : levé à minuit, couché à six heures ; un bain tous les trois jours, quatorze heures de travail, deux de promenade. Je m'enfonce dans mes idées et, de temps à autre, la chère tête apparaît comme un rayon de soleil. 0 ma chère Éva, je n'ai plus que toi dans le monde; ma vie se concentre sur ton cher cœur. Tous les liens des sentiments humains m'y rattachent. Je ne respire, ne pense, ne travaille que par toi, pour toi. Quelle belle vie : l'amour et la pensée ! mais, quel maliieur de se trouver dans les embarras de la misère, jusqu'au dernier moment! Comme la nature nous vend cher le bonheur 1 II me faut encore six mois de travaux, de privations, de luttes, pour être complètement heureux. Mais que de choses peuvent arriver en six mois ! Ma belle vie secrète me console de tout. Tu frémirais si je te disais toutes mes angoisses que, comme faisait Napoléon sur le champ de bataille, j'oublie. En me mettant à ma petite table, eh bien, moi, je ris, je suis tranquille. Cette petite table, elle appartiendra à ma chérie, à mon Eve, à mon épouse. Je la possède depuis dix ans; elle a vu toutes mes misères, essuyé toutes mes larmes.
connu tous mes projets, entendu toutes mes pensées ; mon bras l'a presque usée, à force de l'y promener quand j'écris.
Mon Dieu, mon bijoutier est à la campagne; je n'ai confiance (|u'en lui. La croix d'Anna va être retardée. Cela me contrarie plus que mes propres angoisses de la fin du mois. Ton cotignac est en route pour venir à Paris.
Mon cher trésor, je n'ai point de nouvelles à te donner ; je ne vais nulle part, je ne vois personne. Tu ne trouveras que toi dans mes lettres, un inépuisable amour. Sois prudente, mon cher diamant. 0 dis-moi bien que tu m'aimeras toujours, car moi, vois-tu, Éva, je t'aime pour toute ma vie. Il n'y a plus de femmes au monde, il n'y a plus que toi. Je suis heureux d'avoir la conscience de mon amour, d'être dans quelque chose d'immense, de vivre dans l'éternité bornée que nous pouvons donner à un sentiment, mais qui est l'éternité pour nous. Oh ! laisse-moi te prendre, par la pensée, en mes bras, te serrer, te garder la tête sur mon cœur, baiser innocemment ton front ! Ma chérie, maintenant, de loin, je puis l'exprimer mon amour. Je sens que je puis t'aimer toujours, me trouver chaque jour au cœur un amour plus fort que celui de la veille, te dire tous les jours de plus douces paroles. Tu me plais chaque jour davantage, chaque jour tu te loges mieux dans mon cœur ; ne trahis jamais un amour aussi grand. Je n'ai plus que toi au monde, et tu ne sauras qu'à Genève tout ce qu'il y a dans cette parole. Pour le moment saclie que ce matin madame de G... m'a écrit que nous ne devions plus noua revoir; elle s'est offensée d'une lettre, et moi de bien d'autres choses. Rassure-toi, il n'y a pas d'amour là dedans! Mon Dieu, comme tout se retire de moi 1 Gomme ma solitude devient profonde ! La persécution commence pour moi eu littérature. Les dernières obligations à remplir me retiennent au logis dans un travail continuel, gigantesque. Ah! combien vive s'élance mon âme de cette prison pour rejoindre ton àme, ma chère patrie d'amour !
Je mo suis arrêté là pour penser à toi, je me suis abandonné a mes rêveries, des larmes me sont venues aux yeux, des larmes de bonheur. Je ne puis l'exprimer mes pensées. Je t'envoie un baiser plein d'amour. Devine mon âme !
Samedi 26.
Hier, mon trésor aimé, j'ai couru pour quelques affaires, des affaires pressées ; la nuit il a fallu corriger des volumes qui doivent être mis lundi sous presse. Point de réponse de la duchesse ; oh ! elle ne réussira pas ! Je suis trop heureux dans les belles régions de l'âme et de la pensée pour que je sois heureux dans les intérêts mesquins de la vie. J'ai bien des lettres à écrire ; mes travaux m'emportent, je me laisse arriérer. Combien est puissante la domination de la pensée ! Je dors en paix sur une planche pourrie. Il n'y a que cela pour exprimer ma situation. Tant d'argent à payer, et, pour tout cela, la plume avec laquelle je t'écris. Oh! non; j'en ai deux, mon amour ; la tienne ne sert qu'à tes lettres ; elle dure ordinairement six mois.
J'ai corrigé la Femme abandonnée, le Message et les Célibataires. Cela m'a employé vingt-six heures depuis jeudi. Mais il a fallu s'occuper des journaux. Manier le public en France n'est pas une petite affaire. Le bien disposer pour un ouvrage de douze volumes est une entreprise ; c'est une campagne. Que de mépris on déverse sur les hommes en les faisant mouvoir et les voyant aux prises. Les uns s'achètent. Mon éditeur m'a dit le tarif des consciences de tous les feuilletonistes. Et je recevrais un seul de ces gens-là ! Plutôt mourir inconnu !
Demain, je reprendrai mes travaux de manuscrit. Je veux terminer ou Eugénie Grandet ou les Aventures d'une idée heureuse. Il est cinq heures, je vais dîner, faire mon unique repas, me coucher, dormir. Je m'endors toujours dans ta pensée, en cherchant un doux moment de Neuchâtel, m'y reportant, et je quitte le monde visible, emportant un de tes sourires, ou entendant une de tes paroles.
T'ai-je dit qui de Berlin, qui de Vienne, qui de Hambourg, m'avait complimenté sur mes succès en Allemagne, où, me disaient ces gracieuses personnes, il n'est question que de ton Honoré? C'était chez Gérard. Mais je t'aurai dit cela. Je voudrais que la terre entière pût parler de moi avec admiration, pour qu'en posant ma tête sur tes genoux, tu eusses le monde à toi.
Adieu pour aujourd'hui, mon ange. A demain mes caresses, mes paroles chargées d'amour et de désirs. Je t'écrirai après avoir reçu la lettre qui, sans doute, viendra demain. Chère, céleste jour! Je voudrais inventer des mots et des caresses pour toi seule. J'ai mis là un baiser.
Dimanche 27.
Comment, mon cher amour, pas de lettres ! Quel chagrin, ne pas savoir ce que tu penses. Oh ! envoie-moi deux lettres par semaine, que j'en reçoive une le mercredi et l'autre le dimanche. J'ai attendu jusqu'au dernier moment du courrier ; je ne puis que te dire quelques mots. Ne me fais pas souffrir; sois exacte autant que possible, ma vie est entre tes mains.
Je n'ai point de réponse de mes négociations.
Adieu, mon cher souffle. Cette dernière page te portera mille caresses, mon cœur et quelques inquiétudes. Ma chérie, tu me parlais de rhume, de ta santé ; oh ! être si loin ! Mon Dieu ! mon Dieu, tout ce que j'ai d'angoisses dans ma vie pâlit devant la pensée de te savoir souffrante.
A demain, ange. Demain j'aurai une lettre. En ce moment j'ai la tête tournée. Allons, mon bon génie, ma chère épouse, mille fleurs d'amour ici pour toi.
A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE
Paris, lundi 28 octobre 1833.
J'ai ta lettre, mon amour ! Combien n'y a-t-il pas d'angoisses dans un jour de retard. A demain ; je te dirai pourquoi je ne puis répondre aujourd'hui.
Mardi 29.
Mon Éva chérie, jeudi j'ai quatre à cinq mille francs à payer et, littéralement parlant, je n'ai pas un sou. Ce sont de petites ba- I 5
tailles auxquelles je suis habitué. Depuis mon enfance, je n'ai pas encore possédé deux sous que je puisse regarder comme ma propriété. J'ai toujours triomphé jusqu'aujourd'hui. Or, il faut que je coure à travers le monde d'argent pour me faire ma somme. Je perds mon temps, je bats le pavé. L'un est à la campagne, l'autre hésite ; mes valeurs lui semblent douteuses. J'ai dix mille francs de billets entre les mains, cependant ; enfin, demain soir, dernier terme, j'aurai sans doute trouvé. Les deux jours que je perds font un horrible escompte.
Je ne te dis ces choses que pour te mettre un peu au courant des difficultés de ma vie. 11 y a combat pour l'argent, bataille contre les envieux, luttes perpétuelles avec mes sujets, luttes physiques, luttes morales, et si je manquais une seule fois à triompher, je serais exactement mort.
Ange chérie, sois mille fois bénie pour ta goutte d'eau, pour ton offre ; elle est tout pour moi et elle n'est rien. Tu vois ce que c'est qu'un millier de francs quand il en faut dix mille par mois. Si j'en trouve neuf, je puis en trouver douze. Mais j'aurais voulu, en lisant ce délicieux passage de ta lettre, pouvoir plonger ma main dans la mer, en retirer toutes les perles et les semer sur tes beaux cheveux noirs. Ange de dévouement et d'amour, il y a là toute ta chère âme adorée. Mais que sont toutes les perles de la mer ! J'ai versé sur ta lettre deux larmes de joie, de reconnaissance, d'attendrissement voluptueux, qui, pour toi, pour moi, valent les richesses du monde entier, n'est-ce pas, mon Éva, mon idole? En lisant ceci, sens-toi pressée par un bras ivre d'amour et prends le baiser que je t'ai idéalement envoyé. Tu en trouveras mille sur la feuille de rose qui sera dans la lettre.
Laissons ce triste argent ; je te dirai néanmoins que les deux plus importantes négociations que je comptais faire pour ma libération sont manquées. Tu me rends trop heureux; ma fortune d'âme et de cœur est trop immense pour que ce qui est de pur intérêt réussisse. J'expie mon bonheur.
Puissances célestes I A qui veux-tu que j'écrive, moi à qui le temps manque ! Mon amour, sois bien tranquille ; mon cœur ne peut s'épanouir qu'au fond de ton cœur. Écrire à d'autres !... A d'autres les parfums de mes plus secrètes pensées ! Y as-tu bien songé ?
Non, non, à toi toute ma vie, à toi mes plus chers moments. Quand, à minuit, je me lève, je commence mes travaux par le petit bout de conversation que nous avons ensemble. Ma noble et chère épouse de cœur, sois tranquille. Tu m'as demandé de nouvelles affirmations pour tes lettres ; ne m'en demande plus. Toutes les précautions sont prises pour que tout ce que tu m'as écrit soit comme des aveux d'amour confiés de cceur à cœur, entre deux caresses. Nulle trace ! la boîte de cèdre est fermée ; nulle puissance ne saurait l'ouvrir, et la personne chargée de la brûler si je mourais est un Jacquet, l'original de Jacquet, qui se nomme Jacquet, un de mes amis, un pauvre employé dont la probité est du fer, trempé comme un sabre d'Orient. Vois, mon amour, je ne me suis fié ni à la dilecta, ni à ma sœur. Ne me parle plus de cela. J'ai compris l'importance de ton vœu; je t'en aime davantage, si cela est possible, et comme tu es toute ma religion, que tu es un Dieu idolâtré, tes désirs sont accomplis avec fanatisme. Qu'est-ce, de tes ordres ! Oh ! non, ne va pas à Fribourg ! Je t'adore religieuse, mais point de confession, point de jésuites. Reste à Genève.
Mon bijoutier ne revient pas : cela me fait un petit chagrin. Mon envoi se trouve retardé, mais il est vrai que la Caricature n'est pas encore reliée, et je veux que tu reçoives tout ce que j'ai promis d'envoyer.
Mon Dieu, ta lettre m'a rafraîchi l'âme ! Tu es bien ravissante, ange follet, mignonne fleur. Oh ! dis-moi bien tout ! Moi je voudrais avoir plus de temps à moi pour te mieux raconter ma vie. Mais me voilà pris par ces douze volumes à publier, comme un forçat dans sa manille...
J'ai été voir madame Delphine de Girardin, ce matin. J'ai à l'implorer pour placer un pauvre homme qui m'est recommandé par la dame d'Angoulême, et qui m'a donné de la terreur par sa silencieuse missive. Le mal d'autrui me tue! Le mien, je sais le supporter. Madame Delphine m'a promis de tout faire auprès d'Emile de Girardin aussitôt son retour...
A propos, mon amour, l'Europe littéraire est en déconfiture ; il y a rendez- vous demain de tous les actionnaires pour aviser aux moyens. J'irai à sept heures du soir, et comme c'est à deux pas de chez madame Delphine, je dîne avec elle, et j'irai achever
ma soirée chez Gérard. Me voilà désorienté pour deux jours. D'ailleurs, dès le matin je cours pour mes argents. Ainsi, déjà les cent louis de mademoiselle Eugénie Grandet s'en vont en fumée ^ Il faut supporter tout cela patiemment, comme les moutons de M. de Hanski se laissent tondre.
Depuis trois jours, plus de travaux littéraires ; donc je me tue à courir.
Mon riche amour, que puis-je te dire pour bercer ton cœur? Que ma tendresse, que la certitude de ton affection, que la belle vie secrète que tu me fais me rapetissent tout, que je ris de mes peines, — qu'il n'y a point de peines pour moi ! Oh ! je t'aime, mon Éva ! Je t'aime comme tu veux être aimée, sans bornes. J'aime à me le dire à moi-même. Juge du bonheur avec lequel je te le répète.
J'ai à te dire que je n'aime point ton portrait de reflet, fait sur une copie. Non, non. J'ai dans le cœur un cher portrait qui me ravit. Je te vois, je t'entends ; j'attendrai que tu puisses faire faire un portrait bien ressemblant d'après nature. Pauvre trésor, oh ! ton schall ! J'ai l'orgueil de penser que moi seul au monde peux comprendre le plaisir que tu as eu à le donner, et celui de lire ce que tu m'as écrit, moi qui ai fait de ces choses si grandes et si petites, si magnifiques et si rien, qui font d'une paille tout un musée pour le cœur !
Ma bien-aimée, mes pensées se développent toutes tissues d'amour, et je voudrais te les déployer pour t'en faire un riche manteau ; je voudrais que tu pusses marcher sur mon âme, dans mon cœur, pour ne sentir aucune des boues de la vie !
Adieu pour aujourd'hui, ma sainte et belle créature, toi le principe de ma force et de mon courage I Toi qui aimes, qui es belle, toi qui as tout et qui t'es donnée au pauvre enfant 1 Ahl mon cœur sera toujours jeune, frais et tendre pour toi. Dans l'immensité des jours, je n'aperçois point d'orage possible qui vienne de nous. Je viendrai toujours à toi le cœur plein d'amour, le sourire sur les lèvres et une douce parole prête à te caresser l'oreille. Mon Eva, je t'aime !
1 . Eugénie Grandet avait commencé de paraître dans l'Europe liUéraire qui ne put en achever la publication.
Jeudi matin, 31.
Plus d'inquiétudes, tout est arrangé ! Voilà six mille francs de trouvés, cinq mille cinq cents francs de payés ! Il reste au pauvre poète cinq cents francs en un noble billet de banque. La joie est au logis. Je demande si Paris est à vendre ! Mon amour, tu finiras par connaître la vie de garçon !
Hier, tout était en question. En deux heures de temps, tout a été résolu. J'ai été trouver mon médecin, un vieil ami de ma famille, et, voyant que je n'avais rien à espérer des banquiers... Ah! au milieu de mes courses, je rencontre R..., qui me prend par la main et m'amène à sa femme. Ils montaient en voiture. Caresses, offres de service, pourquoi l'on ne me voit pas, pour quoi...? Mille questions, et madame R... me recommence des yeux doux commencés à Aix, où elle avait voulu saisir mon portrait à la dérobée.
Me vois-tu, mon amour, en conférence avec un prince de l'argent, moi qui ne pouvais pas trouver quatre sous ? Y a-t-il quelque chose de plus fantastique ? Un seul mot à dire et mes douze mille francs d'effets passaient dans le gouffre. Je ne l'ai pas dit, et certes il ne m'eût pas pris un sou d'escompte. Je riais comme un bienheureux, en le quittant, de cette situation.
Je reprends ; voyant que je n'avais rien à espérer des banquiers, je songe que je devais trois cents francs à mon médecin ; je vais les lui payer avec un de mes effets de commerce, et il me rend sept cents francs, moins l'escompte. De là, je vais chez mon propriétaire, vieux marchand de blé de la Halle; je lui paie mes loyers et il me rend sur mes effets, qu'il accepte, sept cents autres francs, moins l'escompte. De là, je vais chez mon tailleur, qui tout bonnement me prend un de mes effets de mille francs et me le met dans son bordereau d'escompte, et me rend mille francs !
Me voyant en veine, je monte en cabriolet, je vais chez un de mes amis deux fois millionnaire, un ami de vingt ans. Précisément, il revient de Rerlin. Je le trouve, il court à son secrétaire, me donne deux mille francs, et prend deux de mes effets de la veuve Béchet sans les regarder. Oh ! oh ! — Je reviens au logis ; je fais
venir mon marchand de Lois, mon épicier, pour régler mes comptes, et à chacun, moyennant un billet de banque de cinq cents francs, leur coule un effet de cinq cents francs à chacun ! A quatre heures me voilà libéré, mes payements d'aujourd'hui préparés. Me voilà tranquille pour un mois. Je me rassieds sur ma fragile escarpolette et mon imagination me berce. Ecco, signora !
Ma chère fidèle épouse, ne vous devais-je pas ce fidèle tableau de votre ménage de Paris? Oui, mais voilà cinq mille francs de mangés sur les vingt-sept mille et j'ai encore, avant de partir pour Genève, dix mille francs à payer : trois mille à ma mère, mille à ma sœur et six mille d'indemnités. — Ouais, monsieur, où prendras-tu cela? — Dans mon encrier, ma chère Eva d'amour.
Je me suis habillé comme un seigneur, j'ai dîné avec madame Delphine et, après avoir assisté à l'agonie de l'Europe littéraire, j'ai joyeusement été chez Gérard où j'ai complhnenté la Grisi que, la veille, j'avais entendue dans la Gazza ladra avec Rossini qui, m'ayant rencontré mardi sur le boulevard, m'avait obligé de venir dans sa loge causer un poco, et comme mardi ton pauvre Honoré dînait chez madame d'A... qui avait à lui rendre compte de la grande négociation des indemnités (affaire manquée) avec Mame, il avait, ton pauvre enfant, noyé ses chagrins dans des torrents d'harmonie. Quelle vie, ma minette ! Quelles singulières discordances! Quels contrastes !
Chez Gérard, entendu l'admirable Vigano. Elle refuse de chanter, rabroue tout le monde. J'arrive, je lui demande un air, elle se met au piano, chante et nous ravit. Thiers demande qui je suis; on me nomme ; il dit : « C'est tout simple, maintenant. » Et l'assemblée d'artistes de s'émerveiller.
Le secret de ceci c'est que j'ai été, l'hiver dernier, plein d'admiration vraie pour madame Vigano, que j'idolâtre son chant, qu'elle le sait et que je suis un Kreisler pour elle. Je me suis couché à deux heures, après être revenu à pied par les rues déserter et silencieuses du quartier du Luxembourg, admirant un ciel bleu, des effets de lune et de vapeur sur le Luxembourg, le Panthéon, Saint-Sulpice, le Val-de-Grâce, l'Observatoire et les boulevards, et noyé dans des torrents de pensées, et portant deux billets de mille francs sur moi!... Mais je n'en savais plus rien. C'est mon valet
de chambre qui les a trouvés. Cette nuit d'amour m'avait plongé dans l'extase ; tu étais dans les cieux I Ils me parlaient d'amour ; j'allais, écoutant si de ces étoiles ta voix chérie ne tomberait pas, suave et harmonieuse à mes oreilles, ne vibrerait pas dans mon cœur; et, mon idole, ma fleur, ma vie, j'ai brodé quelques arabesques sur la méchante étoffe de mes jours d'angoisse et de travail.
Aujourd'hui, jeudi, me revoilà dans mon cabinet, corrigeant des épreuves, remis de mes courses dans le monde positif, reprenant mes chimères, mes amours ; et, dans quarante-huit heures, les allures de mon lever à minuit, de mon coucher à six heures du soir, de ma frugalité, de mon inaction corporelle, seront reprises.
A demain, mon amour ; je me lèverai à minuit vendredi matin enfin, et je commencerai par relire ta dernière lettre afin de savoir si je ne t'ai pas oublié quelque réponse.
Nous avons ici, depuis huit jours, un véritable été, le plus beau temps de la création. Paris est superbe. Amour de ma vie, il y a eu mille baisers confiés aux airs pour toi ; mille pensées de bonheur répandues pendant mes courses, et je ne sais quel dédain en voyant les hommes. Us n'avaient pas, comme moi, dans le cœur un immense amour, un trône devant lequel je me prosterne sans bassesse, une figure de madone, un beau front d'amour que je baise à toute heure, une Eve qui dore tous mes rêves, qui éclaire ma vie.
Allons, adieu, ma constante pensée, à demain. Je ne serai peutêtre pas si causeur : à demain les travaux I
Vendredi.
J'ai travaillé pendant toute la journée à deux épreuves qui m'ont pris vingt heures ; puis il faut, je crois, que je trouve quelque chose pour compléter mon second volume de» Scènes de la Vie de province, car, pour faire un beau livre, on gagne tant sur mon manuscrit, qu'il faudra une scène de quarante ou cinquante pages. Rien donc pour aujourd'hui à celle qui a tout mon cœur, rien que mille baisers, et mes chères pensées du soir quand je m'endors en pensant à toi.
A demain, gentille Eve.
Samedir
Certes, mon amour, tu ne joueras jamais la comédie. Je ne t'ai pas parlé de cela, je viens de relire ta dernière lettre. C'est une prostitution que de se montrer ainsi, de dire des paroles d'amour. Oh ! sois saintement à moi ! Si je te disais jusqu'où vont mes délicatesses, tu me trouverais digne d'un ange tel que toi. Je t'aime en moi. Je veux vivre loin de toi comme la fleur dans sa graine, et ne faire éclore mes sentiments que pour toi.
Aujourd'hui, inventé péniblement le Cabinet des Antiques; tu liras cela quelque jour. J'en ai écrit dix-sept feuillets de suite. Je suis très fatigué. Je vais m'habiller pour aller dîner chez ma libraire, où je dois avoir pour compagnon Béranger. Je reviendrai tard ! j'ai encore quelques affaires à arranger.
Mon amour chéri, aussitôt que la première livraison aura paru, que la seconde sera imprimée, je pourrai voler à Genève, et y rester une bonne vingtaine de jours. J'irai à l'Hôtel de la Couronne, dans la sombre chambre que j'y ai occupée ^ Je tressaille vingt fois par jour à l'idée de te voir. J'avais à te parler de madame de C..., mais je n'ai plus le temps. Dans vingt-cinq jours je t'en parlerai de vive voix. En deux mots, ton Honoré, mon Éva, s'est fâché de ces froideurs qui jouaient l'amitié. J'ai dit ce que je pensais ; on m'a écrit qu'on ue devait plus revoir une femme à qui on écrivait d'aussi cruelles choses ; j'ai demandé mille pardons de la liberté grande^ et nous sommes sur un pied très froid.
J'ai, lu Hoffmann en entier ; il est au-dessous de sa réputation ; il y a quelque chose, mais pas grand'chose ; il parle bien musique ; il n'entend rien à l'amour ni à la femme; il ne cause point de peur, il est impossible d'en causer avec des choses physiques.
Un baiser, et je pars.
Dimanche.
Je me suis levé à huit heures, j'étais rentré hier à onze heures. Voilà mes heures dérangées pour quatre jours. Perle effroyable ! J'ai