‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 31 sur 111 · La Duchesse de Langeais (Ne touches pas la hache · texte numérisé non relu

La Duchesse de Langeais (Ne touches pas la hache

En ce moment où je t'écris, où j'ai tout laissé pour me plonger dans ton cœur, pour me rapprocher de toi, non, je ne sens plus d'espace ; nous sommes près l'un de l'autre, je te vois et un de mes sens est ivre par le souvenir d'une de ces petites voluptés qui me faisaient tant heureux ! Je suis bien fier de toi. Je me crie à moi-môme que je t'aime ! Vois-tu, l'amour d'un poète tient un peu de la folie. Il n'y a que les artistes qui soient dignes des femmes, parce qu'ils sont vm peu femmes. Oh ! que j'ai besoin de bien toujours m'entendre dire que je suis bien aimé, de te l'entendre répéter ! Toi, tu es tout. Aussi, tu ne sauras que quand tu entendras ma voix, combien ardemment je te dis que tu es l'unique bien-aimée, la seule épouse. Maintenant j'accourrai plus amoureusement que les deux fois précédentes. Tu sais pourquoi, ma chère naïve femme ? Parce que je te connais mieux, parce que je sais tout ce qu'a de divin, de jeune fille, ton cher et céleste caractère, parce que. . . Non, je n'avais jamais rôyé si ambitieusement les perfections qui me sont agréables, parce que je sais que je puis aimer toujours. En allant à Neuchâtel, je le voulais ; en revenant de Genève, il m'est impossible de ne pas t'aimer !

Qui jamais saura ce qu'est le chemin de Ferney, à l'endroit où, devant partir le lendemain, je suis resté encore à l'aspect de ta chère figure contristée ! Mon Dieu, si je voulais te dire toutes les pensées qu'il y a dans mon âme, les voluptés que contient et que désire mon cœur, il faudrait ne pas cesser de t'écrire, et, malheureusement, le ipqt : 0 Vienne », est là. Je suis cruel à nous deux, au nom d'un bonheur continu ; oui, un an passé ensemble te prouvera que tu peux être mieux aimée chaque jour, et j'aspire à septembre...

Ma chérie, j'ai bien des chagrins! ce flamboyant bonheur est eotpuré de ropces, d'épines, de cailloux. Je ne puis pas te parler des chagrins de famille; ils sont sans bornes. Tu les sauras d'un mot, toi qui sens par une sœur, ce que, dans un autre ordre de chosçs, je sens par ma mère. Ma mère a fait, dans une bonne intention, des folies, qui, en France, déconsidèrent. Me voilà, moi, si occupé, chargé de faire l'éducation de ma mère, de la tenir en bride ; il faut en faire un enfant. Chère ange, quelle triste chose que de penser que si le monde m'a accumulé obstacles sur obstacles dans ma vie, ma famille a fait pis en ne me servant à rien, et m'entravant

le;ttres a l'étranqêre. 127

en secret. Un jour le monde vous compte comme des victoires de l'avoir battu ! Mais les chagrins de famille c'est entre nous et Dieu!

J'avais dit à Borget que septembre me .verrait à Vienjie, et tout un an en Ukraine et en Crimée, et tu sais que je lui avais écrit qu'il pourrait vous rencontrer en Italie. Je t'envoie un bout de lettre de cet excellent ami ; elle te fera plaisir ; tu y verras cette noblesse d'âme, cette beauté de sentiment qui fait que nous nous aimons. Quel élan de cœur, il a vers ceux qui aiment son ami ! Ne va pas trop l'aimer, au moins, Madame? II t'apportera ta chaîne, et les croquis de mon appartement, et ton cachet, s'il est fait, sans savoir ce qu'il te remettra. Ainsi, dis-^nai le jour où tu seras à Venise; il ira. C'est mon Thaddée ^ vois-tu. Ce qu'il fait pour moi, je le ferais pour lui. On n'est point jaloux des beaux sentiments. Autant la mort est entrée froide au cœur de ton époux, quand tu parlais d'ui^e coquetterie à Séverine autant j'irais joyeusement, en ton nom accomplir un service pour ton Thaddée.

A compter d'aujourd'hui (il est une heure) dimanche, je vais pouvoir t'écrire tous les jours un mot, sur un petit journal. Oui, le Coquehin w^urtembergeois seul touchera le manuscrit de Séraphita, et il sera grossièrement relié, avec le drap gris qui glissait si bien sur les planchers *. Ne suis-je pas un peu femme, hein, minette? ai-je pas trouvé un joli emploi de ce dont tu voulais la destruction, et un souvenir ? Rien ne sera plus précieux et pliis simple. Livre d'amour céleste, revêtu d'amour, et de joies terrestres aussi complètes qu'il soit possible d'en avoir ici-bas. Oui, ange, complètes, pleines 1 Oui, mon ambitieuse, tu remplis toute ma vie ! Oui, nous pouvons être heureux tous les jours, en ressentant tous les jours des joies nouvelles !

Mon Dieu, vendredi à dîner, j'ai vu dans le rnénage de ma sœur une de ces scènes qui prouvent que l'amour inspiré, que l'amour jaloux, que rien à Paris ne résiste à une misère continue. Oh I chère auge,

1. Thaddée Wylezypski, cousin de madame Hanska, mort ea 1844.

2. Le manuscrit de Séraphita est en effet relié en drap gris avec coins et dos en cuir de Russie. Le Wurtembergeois en question se nommait Spachmann, un relieur, qui fut même parfois l'éditevir de Balzac. Il a publié une édition du père Goriot.

quelle terrible réaction en mon cœur, en pensant au petit ménage de la rue Cassini 1 Comme je me suis juré là, avec cette volonté de bronze, de ne jamais exposer les fleurs de ma vie à être dans le pot brun où étaient les giroflées de la mère d'Ida, tu sais, dans Ferragus. Non, non 1 Je n'aurais pas cette expérience, que jamais je n'oublierai le vendredi 14 février 1834, pas plus que, le 26 janvier ; il y a là une leçon pour moi. Oui, je veux trop ; il existe en mon être un invincible besoin de t'aimer toujours mieux, pour jamais exposer mon amour à aucune mésintelligence. Oh ! mon cœur, mon âme, ma vie, avec quelle joie je reconnais à chaque pas que je t'aime comme tu rêves d'être aimée ! Il n'y a pas un fait, il n'y a rien qui ne vienne aboutir à ce centre. Les choses les plus indifférentes entrent dans cette circonférence.

Non, ta chaîne de jeune fille restera pure. Je voudrais l'employer. Elle est trop jolie pour un homme. Voilà pourquoi je voulais ta tête par Grosclaude. Quelle délicieuse bordure j'en aurais faite et quelle délicieuse pensée que de t'entourer, toi, ma chère femme, de toutes les superstitions de ton enfance que j'adore! Ton enfance a été la mienne. Nous sommes frères et sœurs par les douleurs de l'enfance.

Je ne sais pas quand j'irai chez madame d'Appony remettre la lettre de ta cousine. J'irai mardi peut-être, et j'écrirai je t'en préviens une lettre de remerciement coquet à elle, parce que je la crains pour toi. Laisse-moi le droit d'arracher par avance les épines qui pourraient accrocher tes chers vêtements !

Il y a un de tes sourires de bonheur, une petite contraction ravissante, une pâleur qui te prenait au moment de la joie, qui revient m'assassiner par d'enivrants souvenirs. Oh ! tu ne sais pas avec quelle profondeur tu corresponds aux caprices, aux amours, aux plaisirs, aux poésies, aux sentiments de ma nature !

Allons, adieu. Songe, ma bien-aimée, qu'à chaque instant du jour une pensée d'amour t'environne ; qu'une lumière plus vive et secrète dore ton atmosphère ; que ma pensée est là autour de toi ; que ma vue intérieure te voit ; qu'un constant désir te caresse ; que je travaille en ton nom et pour toi. Soigne-toi bien et songe que le seul ordre sérieux que te donne celui qui t'aime et à qui tu m'as dit que tu voulais obéir, c'est de marcher beaucoup, quelque temps qu'il

fasse. Il le faut. Ah, le docteur s'est mis à rire de mes craintes. Mais il y a néanmoins quelques bains à prendre et quelques précautions, « fruits de mes travaux excessifs », a-t-il dit. « Tant que vous mènerez votre chaste vie monacale et que vous travaillerez douze heures par jour, prenez tous les matins une infusion dépensée sauvage)). Son ordonnance n'est-elle pas drôle ?

Tu sais tout ce que je t'envoie de caressants désirs. Allons, j'espère que tous les mercredis tu sauras tirer ma lettre des griffes de la poste. D'ici la fin du mois je ne fais plus que travailler mes douze heures, en dormir sept, et répandre les cinq autres en repos, lectures, bains et tracas d'existence. Ton Bengali est sage. Allons, mille fleurs d'âme.

Toute réflexion faite, je t'enverrai ostensiblement la lettre de Borget.

Page 1