Hôtel de J'Arc, au Pré-Lévêque, où Balzac était descendu
de tout ce qui m'est advenu comme les événements se présenteront à ma mémoire.
En premier lieu, j'ai dit adieu à cette taupinière des Gay, des Emile de Girardin et C'^ J'ai saisi la première occasion, et elle a été si favorable que j'ai rompu net. Il a failli s'ensuivre une affaire désagréable; mais ma susceptibilité d'homme de plume a été calmée par un de mes amis de collège, ex-capitaine dans l'ex-garde royale, qui m'a conseillé. Tout a fini par un mol piquant répondant à une plaisanterie.
Une autre chose dont je vous parlerai m'a récemment brouillé aussi avec les Fitz- James. Et me voilà tout aussi seul que pourrait le désirer la femme la plus ambitieuse d'amour, si quelque femme pouvait vouloir d'un homme que l'excessif travail flétrit de plus en plus. Voici deux mois aujourd'hui que je travaille dix-huit heures par jour.
Le Médecin de campagne sera, dans quelques jours, complètement épuisé. Je suis dans tous les tracas et les ennuis de la fabrication d'une édition de ce livre que je veux donner pour trente sous, afin de le populariser.
Jeudi 3 avriL
Du 30 mars, jour où j'ai commencé à vous écrire, jusqu'à ce soir, j'ai été couché sur mon grabat, sans pouvoir écrire, ni lire, ni travailler, ni faire quoi que ce soit. Une prostration de toutes mes forces m'a donné les plus vives inquiétudes. Aujourd'hui, je suis tout à fait bien et vais aller, pour huit jours, au Pavillon, dans la forêt de Fontainebleau. Je dis que toutes mes lettres restent à Paris. Je vais aller prendre l'air et travailler à un seul ouvrage. Je viens de beaucoup souffrir, mais, Dieu merci, tout est passé. Je reprends ma lettre.
J'ai reçu à dîner votre cousin Bernard***, Zaluski et Mickiewicz, votre poète chéri, dont la figure m'a plu beaucoup. Bernard est très bien et a été fort spirituel.
Je vous en supplie, madame, dites -moi, courrier par courrier, si vous serez encore le iO mai à Florence, et combien de temps vous serez ensuite à Rome, quand vous y arriverez, et quand vous vous en irez, car, aussitôt que ma troisième livraison sera finie, j'aurai
vingt jours à moi. Je veux les employer à me promener, sans rien faire, et j'accompagnerai Auguste jusqu'à Florence. Nous partirions le 1*" mai et il ne faut pas huit jours pour aller de Paris à Florence.
Ne m'en voulez pas trop de l'inexactitude de ma correspondance ; dans l'extrême désir de liberté qui me possède, je ne consulte plus les forces humaines et je travaille exorbitammeni. J'ai en ce moment sous presse : les deux volumes de ma troisième livraison, les deux volumes des Chouans et le troisième dixain ; puis, dans huit ou dix jours d'ici, les deux volumes de Gosselin. Il y a de quoi épouvanter. Mais il y a deux mots magiques qui me font tout faire : ma liberté pour le 1^" septembre. Vienne ce jour, et je ne regretterai ni mes nuits ni mes tortures, car jamais les recettes p/umi/îves ne cadrent avec les dépenses.
Mon Dieu, quel gentil projet que d'être à Florence pour le 10 mai, et de retour à Paris pour le 20 ! Voir Florence avec vous ! Écrivezmoi vite, car après ces terribles travaux du mois d'avril, il me faudra vingt jours de repos, et je ne sache rien de plus délicieux que de voir une ville d'Italie en accompagnant un ami.
Je pense à vous bien souvent et je regrette beaucoup Genève, où j'ai tant travaillé tout en m'amusant. Sauf quelques ennuis, mes affaires vont bien. Quelques flatteurs me disent que ma renommée va croissant, mais je n'en sais rien, car je vis seul au coin du feu, travaillant pour avoir droit de bourgeoisie en Ukraine. Votre pauvre Séraphita est délaissée ; il faut avant tout que ce qui est promis se fasse. Vous-même, sans le savoir, vous me dites de travailler. J'ai toujours devant moi le bon à tirer que vous avez donné d'une feuille, à Genève, et il me semble que ce soit un conseil perpétuel. Savez-vous que cela est bien mélancolique de ne songer à vous qu'avec des regrets ? Vous ne savez pas que, depuis douze ou quinze ans, Neuchâtel et Genève sont les deux moments uniques où il m'a été permis, je ne sais par quelle grâce du ciel, de ne regarder ni en avant ni en arrière, d'être vivant sous le ciel sans songer ni aux chagrins, ni aux affaires, ni à la misère, et vous avez été pour moi quelque chose de bienfaisant? Il y a plus de reconnaissance dans mon souvenir que vous ne le savez. Et maintenant que me voilà cloué depuis deux mois et pour un mois encore à une table insa- I 10
tiable, que je ne quitte que pour dormir, je ne pense pas sans attendrissement à la promenade à Sacconex, à Goppet et à la maison Mirabaud, à ma faim qui nous a fait quitter le jardin où nous étions assis sous les saules et où vous avez découvert cette bonne odeur dans un marron d'Inde pourri dans l'eau. Il n'y a point de ces plaisirs tranquilles à Paris. Mais je ne suis plus à Paris.
Me voilà donc seul, bien seul. J'ai rompu avec tout le monde et je suis rentré dans mon ancienne et féconde solitude. Avant tout il faut finir une œuvre, et les Études de Mœurs doivent être finies cette année. Ma liberté, c'est pouvoir aller, venir, rester là où il me plaira d'aller, de rester. Néanmoins, je ne me sais pas de but de promenade plus agréable que Florence, et vous voir pendant cinq jours, vous entendre un seul soir dire : tiyeuilles ou lodet. Gela, je crois, me rendra du courage pour trois autres mois.
Peut-être apporterai-je à M. de Hanski le troisième dixain pour dérider ses blue devils; d'ailletirs, il serait donc bien malade s'il résistait à ma folle joie. Voici deux mois que je n'ai ri ; encore un, cela fera trois ; mais il mourra de rire. Dites-lui bien que, puisque Genève a été si lâche à l'endroit des pauvres Polonais, je ne dirai jamais rien de Genève.
Dites-moi si vous êtes bien en Italie. Comment avez-vous passé les montagnes? Je vous suis par la pensée ! Avez-vous pensé à votre humble mougik et à sa blonde capricieuse, à Aix? Vous aurez dû y penser à Aiguebelks, où les servantes d'auberges sont fort gracieuses, et à Turin, où il voulait aller. Merci, madame, si vous pensez un peu à qui pense beaucoup à vous.
Je n'ai point vu Grosclaude. Notre Exposition est détestable. Il y a cint} à dix beaux tableaux et trois mille six cents toiles.
Comment va votre chère Anna? Vous me direz, n'est-ce pas, comment roule votre petite caravane? M. Bernard*** est venu hier me faire ses compliments sur la Duchesse de Langeais^ et il a été fort gracieux.
Mon Dieu, vous me pardonnerez, à moi, pauvre ermite travailleur, de vous tant parler de moi, car c'est appeler votre égoïsme dans la réponse, et, ne me parler que de vous, ce sera me bien faire. Je ne puis vous dire que deux choses : je travaille constamment, je paie, je pense à mes amis. J'ai dans le cœur un coin heureux et cela
doit suffire à faire une belle vie. Mes blue devils n'ont pas le temps de surgir.
Avez-vous toujours l'intention de faire la Grandet à Wierzchownia, car alors j'attendrais trente invitations avant d'y aller, afin de ne pas augmenter la consommation? Si vous voulez quelque chose de Paris, j'espère que vous et M. de Hanski ne prendrez pas d'autre correspondant que moi. Mais Borget et moi nous arriverons chargés de cotignac, de pâtés d'alberge et de pâtés d'Angoulème et de Strasbourg. Vous devriez me donner une commission, car vous ne savez pas quel plaisir pour moi de m'occuper d'une chose demandée par des amis ; comme cela m'anime la vie. Une fantaisie, c'est moi ; mais la fantaisie d'un autre que j'aime, ce sont deux fantaisies.
Spachmann ^ a fait votre album et je commence à recueillir les écritures. Ce sera long, mais vous l'aurez, avec de la patience. Je commence par les plus âgés. Pigault-Lebrun a quatre-vingt-cinq ans, et il commencera.
Adieu, madame ; je voudrais vous écrire toujours comme quand j'étais au coin de votre feu je ne voulais pas m'en aller. Mais il faut bien vous dire adieu; non, pas adieu, mais au revoir. J'attends avec une grande impatience votre réponse pour savoir si vous serez à Florence le 10 mai. Soyez-y. Moins durera le voyage et plus longtemps je vous verrais; j'aurai vingt jours à moi, pas davantage. Le vingt-unième il faut que j 'aie repris le collier de misère.
Ah ! madame de G. . . a fait plusieurs efforts pour me ravoir ; mais votre entêté mougik, — car il ne serait pas mougik s'il ne savait pas dire: « nié », — a dit : « nié » le plus élégamment du monde, car, il est un peu civilisé, votre dévoué mougik.