Du Médecin de campagne
Polonais monsieur de Wierzchownia, et à le mettre en scène dans la Recherche de V Absolu. Ça a été une démangeaison à laquelle je n'ai pas su résister et je vous demande pardon, ainsi qu'à M. de Hanski, de la liberté grande. Vous ne sauriez croire comme ce nom imprimé me fascine !
Quel bon hiver que d'être loin des ennuis de Paris, acoquiné à une tragédie, luttant avec une tragédie, et riant le soir avec vous et déridant le maître, à qui je ferai des Contes drolatiques exprès pour lui. Quand je devrais vous arriver par l'occasion d'un chasseneige, j'irai! Et j'irai après jusqu'à Nicolas lui-même pour obtenir que vous veniez à Paris voir tomber ma pièce I
Adieu, vous qui voyez tous les jours de nouveaux pays, tandis que moi je n'en vois qu'un seul ! Allons, qu'Anna se porte bien, que M. de Hanski n'ait pas de dragons noirs, que mademoiselle Borel soit riante, que Suzettc chante toujours, que mademoiselle Séverine garde sa gracieuse indifférence, et vous, madame, cette nerveuse constitution qui est un principe de joies vives, mais aussi de douleurs ; tout ce que je souhaite, c'est que Dieu vous ôte la douleur de votre coupe. N'oubliez pas de me dire où vous ferez séjour aprrs Trieste.
Je vous envoie mille fleurs d'âme et d'affection.
A MADAME IIANSKA, A TRIESTE.
Paris, dimanche 13 juillet 1834.
Voilà un bien long temps, madame, que je n'ai vu votre jolie écriture, et ma solitude m'en paraît plus profonde, mes travaux plus pesants. Je regarde d'un air boudeur cette boîte où vous m'avez envoyé du jujube et où sont mes pains à cacheter.
Étes-vous à Venise ? Ëtes-vous à Trieste ? Voyagez-vous ? Vous reposez-vous ? Voyez, je pense à vous, et ne veux pas perdre toutes les rêveries dans lesquelles je m'enfonce ; je vous en envoie une. Oh!
no LETTRES A L'KTRANGERE.
je m'ennuie bien à Paris ! Jamais son atmosphère ne m'a été si pesante. Je respire l'air que vous respirez avec une enthousiaste jalousie ! Il est, dit-on, si léger, il irait si bien à mes poumons ! Mon Dieu ! le travail m'écrase, et, pour tout hippogriffe, j'ai cette petite boîte et le petit chien-encrier d'Anna, pauvre chère petite !
Je fais en ce moment un bel ouvrage, la Recherche de V Absolu; je ne vous en dis rien ; je veux que vous le lisiez sans prévention et avec tout le neuf de l'ignorance du sujet. Où serez-vous alors ?
Mes affaires sont maudites. Rien ne se termine. Ce rost-beaf ambulant dans lequel Dieu a jeté toutes les pensées que peut avoir la bêtise et qui se nomme Gosselin, nous arrête par des petitesses. Mardi prochain nous terminerons peut-être ; je vous écrirai aussitôt. Mettez d'un côté trente- sept mille francs à payer, de l'autre vingt-huit francs de papier et une bouteille d'encre, quelques plumes que j'ai fait acheter, vous aurez une idée nette de ma position, actif et passif. Pour arriver à l'équilibre, il me faut une santé de fer, et non pas du talent, mais toujours du bonheur dans mon talent. Encore six volumes pour ladite Déchet à publier et vingt -cinq in-douze pour la première édition des Études -philosophiques! Après tout cela fait, j'aurai quelques écus et la liberté sur la montagne. Quand je dis sur la montagne, c'est la plaine que je veux dire, car l'Ukraine est, selon vous, une plaine.
Voilà les affaires, madame. Quant aux sentiments, ils sont par suite de la contrainte mille fois plus violents que vous ne les avez connus, puisque vous avez bien voulu être ma confidente. Aussi, cette personne serait-elle bien contente si elle savait tout ce que je lui cache, car il est bien difficile d'exprimer les sentiments comme ils sont au fond du cœur. Il faut, non pas le tête-à-tête, mais le cœurà-cœur. Entremêlez cette furie de travail d'une furia d'amore, d'une furie d'affaires, de quelques bons souvenirs qui me saisissent quand j'entends de la bonne musique, sans entendre le duc de Brunswick, qui vient quelquefois germaniser notre loge, car ce prince détrôné n'étant plus lion vient se faire tigre chez nous. (Vous ne saisiriez pas ce pauvre trait, si je ne vous disais que notre loge s'appelle la loge des tigres. Pardonnez-moi cette digression, mais je sais combien vous aimez à savoir les menus détails de la vie parisienne.) Donc
VOUS aurez une vue exacte de la maigre existence que mène votre mougik, qui, du reste, est sage comme une fille sage; la Recherche de l'Absolu vous le dira ; Séraphita encore mieux.
Vraiment, je vous écris d'une plume gaie et je suis triste ; mais ma tristesse est si grande que je craindrais de vous en envoyer les expressions. Je vendrais la gloire et tout mon bagage littéraire, si je n'avais des obligations, pour les cailloux de la route de Ferney. Si vous voulez m'acheter mes livres en gros, je vous les ferai peu à peu en détail, je vous les raconterai au coin du feu. Faites acheter à M. de Hanski une principauté, car je ne voudrais pas être bouffon si je n'étais à un prince. Il faut concilier les amours-propres. Vous me donneriez des bonnets très jolis. Quant à des appointements, je les trouverais dans les rires que je verrais sur vos lèvres. Mais vous serez tenue de me donner des éloges et une loge, des sonnettes et un gâteau. Point de Barkschy ; je fais mes conditions. Puis le fou vous cachera son cœur. Allons, vous ne voudriez pas de moi. Puis j'aurais peur que ma folie ne soit pas en moi. Mon Dieu, que de fois dans ma vie j'ai envié le prince Lutin !
Il faut vous dire adieu, vous souhaiter les jouissances du voyage. Je vais, moi, me remettre à finir un Conte drolatique pendant que vous vous remettrez en voiture et que vous direz peut-être : « Je ne croyais pas que ce Français que j'accusais de légèreté en allant au lac de Bienne, fût si sincère en me disant qu'il était susceptible d'attache. » Ah ! madame, les pauvres gens n'ont qu'un cœur, ils le donnent, et je suis un pauvre gen, un manœuvre qui travaille des phrases, comme les autres portent du mortier.
Si j'étais libre, je me baignerais ce soir dans l'Adriatique et reviendrais vous faire un joyeux conte, repasser les maisons ducales dans VAlmanach de Gotha, ou faire des patiences. Vous m'avez fait adorer les patiences, et je vis par la patience ! Mais je pâtis un peu, beaucoup !
Adieu donc ; je vous envoie les plus gracieuses fleurs de mon âme et vous prie de distribuer à vos compagnes de voyage mes hommages, mes amitiés, mes souvenirs, comme vous l'entendrez. Je ne veux pas vous dire : adieu ; je n'aime pas à employer ce mot-là avec les personnes que je ne veux pas quitter, et où est la châtelaine, là est lé mougik !
A MADAME HANSKA. A VIENNE
Paris, 15 juillet 1834.
Je veux qu'en arrivant à Vienne vous trouviez cette lettre. J'avais envoyé avant-hier à la poste une lettre à Trieste quand, dix minutes après, est venue votre bonne longue lettre de Trieste. Ah! voilà écrire ! Voilà rendre heureux quelqu'un ! Pauvre Alphonse Royer, qui a fait Venesia-la-bella, et qui, en deux volumes, n'a pas su m'en dire autant que vous m'en dites de Venise en deux pages! Je dis à un de mes amis, qui entrait quand je remettais votre lettre dans le joli coffret que j'ai fait faire pour elles, — car pour moi vos lettres sont des créatures, des fées qui m'apportent mille délices : je suis coquet pour mes lettres-fées, — je lui dis : « Nous sommes des niais, nous qui croyons écrire ! Nous devrions baiser les pantoufles de certaines femmes, du côté où les pantoufles touchent à la terre, car en dedans ce serait tout au plus digne des anges ! »
Merci donc de votre lettre; mais que de choses j'ai à vous répondre et que je remettrai à un autre moment, ne voulant vous parler ici que des plus chaudes à mon cœur !
Vous ne m'avez pas compris pour Séraphita. Je vous déclare, moi, que j'ai plus de jalousie de cœur que vous ne m'en accusez, car, si, m'ayant promis un témoignage d'amitié, vous l'oubliassiez, je souffrirais dans tout ce qui est tendre au cœur, à l'âme et au corps. Donc, j'ai voulu vous éviter une souffrance en vous expUquant que l'envoi serait fait avec le dernier article, afin de rendre mon bonheur plus éclatant. Le dernier chapitre de la Transfiguration doit être pour moi ce que, toute comparaison gardée, était le tableau pour Raphaël. Laissez-moi le droit de mettre votre nom à ce tableau, au moment où la conception presque gigantesque de
cette œuvre* sera comprise. Mais, d'après votre lettre, je croirais qu'il y a eu chez moi fatuité à penser que vous souffririez. Basta ! Je n'y reviendrai plus.
Le deuxième article de Séraphita a été trois semaines à l'imprimerie, et j'y ai travaillé dix heures par jour. Je vous enverrai le tout à Vienne, à l'adresse de Sina. Le tout aura paru pour la fin de septembre.
Autre querelle. J'aime mieux être heureux dans un coin, que d'être Washington en France, attendu que nous avons 24/26 Washington dans chaque rue, et vous voyez que je mets un treizième, comme dans le commerce. Cela veut dire que j'aime mieux être au mois de janvier à Wierzchownia que de cracher de la politique à la tribune, place du Palais-Bourbon. Ceci est pour répondre à votre retrocessa sublime, quand vous voulez vous effacer sous la France. Moi, j'efface la France sous votre front sublime. La France, madame, n'est jamais à court de grands orateurs, de grands ministres, de grands en toute chose.
Enfin, l'affaire Gosselin est signée; je suis quitte aujourd'hui de ce cauchemar de bêtise. L'illustre Werdet, qui ressemble un peu à l'iiluslre Gaudissart, m'achète une première édition des Études philosophiques (vingt -cinq volumes in-douze, comme le dernier Médecin de campagne) en cinq livraisons, de chacune cinq volumes, pour paraître de mois en mois, — août, septembre, octobre, novembre et décembre. — Vous voyez que pour expédier ceci et madame Béchet, à qui je dois encore trois livraisons des Études de Mœurs, il faudra avoir le Vésuve dans la cervelle, un torse de bronze, de bonnes plumes, de l'encre à souhait, pas le plus léger hlue devil, et avoir une constante envie d'aller voir en janvier Strasbourg, Cologne, Vienne, Brody, etc., et de s'y battre avec les chasse-neiges . Je ne vous parle pas de cette bagatelle que l'on nomme santé, de cette autre bagatelle que l'on appelle du talent !
Maintenant vous connaissez le programme de ma vie, et si j'avais une da7ne de mes pensées, avouez qu'il faudrait la plaindre, la malheureuse. Mais, heureusement, elle est bien tristement la dame