Le bijoutier de Balzac
qui, VOUS le voyez, est une source de consolation au milieu des angoisses de la vie !
Je présume que votre long silence vient de votre voyage à Ischl. Cependant, j'ai eu hier de vos nouvelles. Elles n'étaient pas bonnes. A la date du 27 au 28, vous avez dû être souffrante, tourmentée. Vous voyez madame de Lucchesi Palli. C'est ce que m'a dit une somnambule que j'ai endormie. Elle a dû dire vrai, car elle m'a parlé de quelques contrariétés que vous éprouviez et qui ne pouvaient être connues que de vous, sur des choses qu'elle ne pouvait pas savoir. Les dernières expériences que j'ai faites ici depuis mon retour m'ont décidé à avoir constamment quelques somnambules à moi. Elle m'a dit que vous écriviez à Paris (ou que vous aviez l'intention d'écrire à Paris), pour avoir des renseignements sur moi. Mais elle voyait cela si confusément qu'elle ne me précisait rien. Elle vous a trouvé le cœur plus gros que vous ne devez l'avoir, et m'a bien vivement recommandé de vous dire d'éviter les sensations pénibles, de vivre dans le calme; mais il n'y a point de danger. Votre cœur est, comme votre front, un organe largement développé. J'ai été bien attendri quand elle m'a dit avec cette solennelle expression des somnambules : « Ce sont des personnes qui vous sont bien attachées, qui vous aiment bien véritablement. »
Quelle imposante et terrible puissance ! Savoir ce qui se passe dans l'âme des personnes à la plus grande distance ! Savoir ce qu'elles font ! Je tâcherai de vous donner ce pouvoir-là. Dites à M. de Hanski de m'écrire une lettre, de calculer le jour où je puis l'avoir, et de se souvenir de ce qu'il fera ou dira, ou pensera, pour que, quand ma lettre viendra, il puisse savoir si j'ai, de Paris, vu à Ischl. Ce sera la plus belle de toutes nos expériences. D'ici à un mois, j'aurai quelques somnambules. C'est un moyen de n'être abusé par personne. Je n'avais rien d'Anna, je n'ai rien pu savoir. Si vous êtes curieuse de consulter, il faudrait m'envoyer un petit morceau de linge de coton, que vous lui mettriez, pendant la nuit, sur l'estomac et qu'elle mettrait elle-même, sans que personne y touche, dans un papier qu'elle mettrait dans une de vos lettres.
Je reprends aujourd'hui même mes grands travaux. Madame
Vi LETTRES A L'ÉTRANGÈRE.
de C. . . a para contente de ce que j'ai fait pour elle ^ ; mais, mon Dieu, que j'ai bien fait de mettre mes relations avec elle sur un pied de politesse et de monde. Ma somnambule m'en a dit de jolies ! Si vous avez lu ou si vous lisez jamais Leone Léoni, sachez que madame Dudevant a été bien au-dessous d'U..., le mari de la Valaque. J'ai encore appris de singulières choses sur ce ménage. Je ne puis pas vous les écrire; cela dépasse les bornes d'une lettre. Mais j'en aurai pour une soirée à Wierzchownia. Mon Dieu ! quelle vie!
Hier, j'ai eu la plus horrible chose qui puisse tourmenter. Vous savez ou vous ne savez pas que l'attente est pour moi le plus horrible des supplices. Sandeau va rue Gassin.i % m'apprend qu'il s'est présenté un paquet venant de Vienne et coûtant trente-six francs de port que Rose a refusé, faute d'argent. La tête me part. J« crois que vous seule pouvez m'envoyer quelque chose de Vienne. Je fais prendre un cabriolet à Auguste, je lui dis où il peut aller chercher de l'argent, et surtout de m'apporter le paquet, mort ou vif. Auguste est quatre heures dehors. J'ai été quatre heures en enfer, inventant mille romans! Savez-vous ce qu'il m'apporte? L'exemplaire du Père Goriot que je vous avais priée de donner à quelqu'un à qui cela pût faire plaisir, et qui m'était renvoyé de Vienne !... par la poste !
On pourra me refuser l'entrée du Paradis, Philippe-le-Réseî'vé peut tomber; ce ne seront pas pour moi des désastres! J'ai fait comme le possesseur de pantoufles dans les contes arabes, j'ai brûlé l'exemplaire, pour qu'il ne me causât pas d'autre malheur .
J'ai eu un autre chagrin. Un petit Savoyard, que j'avais nommé Anchise et qui était le zèle, la discrétion, la probité, l'intelligence en personne, qui était mon groom et auquel je m'étais attaché singulièrement, est mort à l'Hôtel-Dieu le vingt-unième jour d'une
1. Il s'agissait sans doute d'ua message pour le prince de M... relatif à l'enfant de la marquise de C... et de feu le fils aîné du prince.
2. Balzac avait loué à cette époque, pour échapper à la garde nationale, un appartement, 13, rue des Batailles, à Chaillot, où se trouvait le salon décrit par lui dans la Fille attx Yeux d'or. Il s'y faisait adresser ses lettres au nom de : Madame veuve Durand.
opération faite par M. Roux, ce successeur de Dupuytren, et faite avec le plus grand succès : l'ablation d'une grosse exostose au genou. La réaction putride d'une aussi grande plaie s'est faite par un gros orage. J'en suis chagrin. 11 s'était décidé à cette opération, devenue nécessaire en mon absence, afin que je le retrouvasse guéri et débarrassé de cette infirmité qui l'aurait emporté. Pauvre enfant, tous ceux qui l'ont connu l'ont regretté, tant il avait plu.
Après avoir achevé de vous dire encore quelques choses, je vais me mettre à finir V Enfant maudit . Je suis dans des dispositions convenables pour achever cette œuvre de mélancolie.
Maintenant que me voilà remis à ma vie de dix-huit heures de travail, je vais vous faire une espèce de journal, vous écrire un petit mot chaque jour et je vous enverrai le tout par chaque huitaine. Ceci est écrit dimanche 28 juin, vingt-quatre jours après vous avoir quittée, et dix-huit jours après mon arrivée ici, quinze jours après vous avoir écrit. Mais ces quinze jours ont été bien fatalement remplis par les chagrins, les occupations et les difficultés de toute sorte : ces choses-là ne peuvent pas se dire. Il faudrait des volumes pour expliquer ce qui se fait et se pense en une heure. Vous avez le gros. Werdet a été à Londres pour voir à nos contrefaçons et traductions.
Lundi 29.
Il était minuit, hier, quand j'ai fini. Je vous ai dit adieu du cœur, et suis allé me coucher. Je voudrais changer quelque chose à mon existence, me lever à quatre heures du matin et me coucher à neuf heures; je dormirais sept heures et ne travaillerais que pendant quinze. Cela est difficile, car mes heures sont encore toutes interverties .
Allons, Auguste rentre et m'annonce que toutes les dispositions que je viens de faire pour mes payements du 30, de demain, sont renversées par un escompteur qui me renvoie sans le prendre un effet de Spachmann de mille francs. Il faut m'habiller, courir. Concevez-vous cette vie? J'allais commencer dans le calme une œuvre de mélancolie^ et voilà une bombe qui tombe dans mon
cabinet : mais ce n'est pas une dépêche que j'ai à écrire et je ne puis pas dire, comme Charles XII : « Qu'a de commun cette bombe et VEnfant maudit. » Allons, adieu pour aujourd'hui.
Mardi 30.
Je me suis couché tard, mais, à quinze ducats prêts, j'ai trouvé mon affaire, et je les aurai bien de quelqu'un pour vingt-quatre heures.
Dans mes courses, hier, j'ai revu une somnambule; elle m'a dit, celle-là, que vous étiez en route pour Ischl, contredisant ainsi l'autre, qui vous faisait voir madame de Lucchesi Palli. Mais je sais aujourd'hui d'où vient l'erreur. Ce serait trop long à vous expliquer. Je n'ai malheureusement pas assez de temps à moi pour étudier ces effets d'après mes nouvelles idées et classer mes observations. La difficulté d'avoir des sujets, les nécessités imposées au magnétiseur, tout s'oppose à ce que je voudrais faire. Là, comme pour faire une comédie, il faut du temps et du calme ; or, le temps et le calme c'est pour moi les deux causes de fortune, et la fortune est ce qui m'arrête en tout. Récapitulation faite, il me faut un an de travail et beaucoup de bonheur dans mes travaux, pour que je sois entièrement libre et libéré.
Allons, adieu. Aujourd'hui, je me livre entièrement au travail. J'ai un mois devant moi de tranquillité, car je n'ai plus rien à payer que le 31 juillet.
Mon Dieu ! comme je souhaite avoir une ou deux bonnes somnambules ! Je saurais tous les matins comment vous allez, ce que vous faites, et cette petite satisfaction, jointe à mes travaux constants, me rendrait tout heureux.
Je vais vous envoyer ceci ; mandez-moi promptement si la fin de Séraphila, mise à la poste le 15 ou le 16 de juillet, vous parviendrait encore à Ischl, car j'imagine que je recevrai une lettre de vous qui me dira votre adresse aux eaux.
Mercredi 1er juillet.
Hier, il a fallu courir pour achever le payement, qui n'a été fait qu'aujourd'hui. Ces 30 sont d'étranges commotions !
Me voici, ce soir, bien triste. Le vent d'est souffle, je n'ai aucune force. Je n'ai pas encore retrouvé la puissance du travail ; jen'ai ni inspiration, ni rien de fécondateur. Cependant, la nécessité est extrême. Je vais me remettre au café. Quand on n'a aucune illusion sur la gloire et que l'on a mis ailleurs ses récompenses, il est bien chagrinant d'être seul avec son travail.
Allons, adieu. Je commencerai demain un journal pour quinze jours. Vous le saurez et n'aurez aucune inquiétude.
Ah ! on vient du ministère des Affaires étrangères. Votre paquet sera longtemps sans partir. J'irai voir à l'ambassade d'Autriche où je trouverai un protecteur.
Mille tendres amitiés. Écrivez-moi souvent, car votre écriture est un talisman. Vous savez ce qu'il revient à chacune des personnes qui vous entourent. Ne marchez pas trop, un peu seulement. A Ischl, l'air suffît. D'ailleurs la voiture, en tout état de cause, vous vaut mieux; j'ai observé cela. Plus de marche; le grand médecin le veut !
Mille choses encore.
A MADAME HANSKA, A ISCHL
Chaillot, vendredi 17 juillet. — Samedi 18 juillet 1835.
Je n'ai plus le temps de vous écrire. Les calomnies ont ruiné mon crédit. Les gens qui n'auraient pas pensé à venir me demander de l'argent [se sont réunis] et tout le monde a fondu sur moi. Il faut que ma toute-puissante plume batte monnaie, et il ne faut rien sacrifier à la nécessité, aux dépens de l'art ! Savez-vous ce que je fais? je travaille vingt-quatre heures de suite. Je dors cinq heures, ce qui me donne vingt et une heures et demie de travail par jour.
J'ai devant moi huit mille francs à gagner, si je puis donner aux trois Revues ce qu'elles demandent : la fin de Séraphita, la Jeune
Mariée à la Revue de Paris ; le Lys, aux Deux Mondes ^, et une composition royaliste au Conservateur, qui a reparu ; ce qui constitue quatre cent quarante-huit feuillets de mon écriture serrée. Jugez si j'ai du temps à moi, quand je n'ai que quarante jours pour accomplir ce tour de force.
Votre lettre m'a chagriné, car vous m'y rendez responsable de la lettre de Listz. Mon Dieu ! comment avec un aussi grand front avezvous des petitesses? Je ne comprends pas que connaissant mon aversion pour George Sand, vous m'en fassiez l'ami. Je ne puis donc rien vous envoyer, quand il y aura des compliments sots ou bêtes pour moi dans ces autographes?
Vous allez me prendre pour un fripon. Le ducat est tombé quand j'ai fait le paquet. Auguste l'a retrouvé hier en balayant mon tapis; Le paquet était aux Affaires étrangères depuis un mois, attendant une occasion. L'impatience m'a pris. Il est parti il y a huit jours par l'ambassade d'Autriche. Vous devez le recevoir quand vous lirez cette lettre, ou avant, ou quelques jours après.
Vous ne m'avez pas donné votre adresse à Ischl. J'adresse ceci à Sina. Par grâce, dites-moi jusqu'à quel jour vous resterez à Ischl pour que je puisse vous envoyer la Revue de Paris, pour la fin de Séraphita, le manuscrit, et le Livre mystique, où reparaîtra Séraphita et Louis Lambert dans leur vrai texte. Louis Lambert est fini. J'ai fini aussi un volume pour madame Béchet, et dans huit jours, un, sur la dernière livraison; je n'en aurai plus que deux pour avoir terminé. Werdet aura eu aussi deux livraisons d'Etudes philosophiques d'ici à vingt jours. Je vais à la grâce de Dieu ; quand je serais tombé, eh bien, je serai tombé ; mais il faut se défendre et grandir.
Ne m'en veuillez pas de mon silence, car vous trouverez à votre retour à Vienne la preuve formidable de mes efforts de géant. La lettre de Louis Lambert a coûté vingt jours et dix à douze épreuves; mais elle est grandiose. Si j'avais une occasion je vous l'enverrais; mais je n'ose mettre à contribution l'ambassade d'Autriche.
Vous me dites d'écrire à la comtesse Loulou, Mais le puis-je ?
1. Ce projet ne fut pas exécuté. Le Lys dans la Vallée partit en partie, non dans la Revue des deux Mondes, mais dans ta Revtie de Pans.
Expliquez-lui vous-même un retard involontaire. Je ne puis pas m'occuper de mes affaires, je ne sors pas, je ne fais qu'écrire des pages. En bonne conscience, je ne puis pas chercher l'impossible. Personne ici ne veut les maigres appointements du prince, et trois cents francs pour le voyage ! Un lecteur qui sait lire ^ n'est pas un homme ordinaire, et le prince lui refuse sa table. Tout cela se contredit. Un homme d esprit gagne ici plus de trois cents francs par mois en littérature, et lire bien, c'est de la littérature. Je ne me suis pas chargé de l'impossible. Tout le monde, même ceux qui meurent de faim, me rient au nez. Quitter Paris pour Vienne à ce prix-là, ! On aime mieux crever de faim à Paris, avec des espérances, que de bien vivre sans souci partout ailleurs. J'écrirai à la princesse et à la comtesse au premier jour, mais il faut que j'aie pourvu à la défense de tous les points attaqués et que j'aie fait feu par les trois bouches des Revues, et par mes livraisons. Quand j'aurai reparu victorieux, alors je vous écrirai, chère Viennoise.
Écrivez à la comtesse que le roman du Marquis de Pontanges, par madame de Girardin, vaut la peine d'être lu. C'est le seul depuis six mois.
Adieu ; je vous écrirai quand j'aurai fait quelque chose, obtenu des résultats qui vous mettent l'âme en repos sur mes travaux et mes veilles. Ces débats d'un homme avec sa pensée, l'encre et le papier, n'ont rien de bien poétique. C'est le silence, c'est l'obscur. Lassitude, efforts, tension, des maux de tête, des ennuis, tout cela se passe entre les quatre murs de ce boudoir blanc et rose que vous connaissez par la description de la Fille aux Yeuo) dor. Ainsi, je n'ai pour me consoler dans ces travaux que cette affection lointaine qui se fâche, à Ischl, d'un mot écrit niaisement pendant que j'étais à Vienne, et la perspective d'aller chercher des duretés à Wierzchow^nia quand je serai, dans sept ou huit mois, mourant par suite de mes efforts ! Il faut dire comme je ne sais quel général : « Beaucoup de victoires pareilles et nous succombons ».
Allons, adieu. J'embrasse Anna au front et vous envoie, à M. de
1. La comtesse Louise Turheim, chanoinesse, sœur de la princesse Rasumofska, dont le mari avait demandé à Balzac de lui chercher un lecteur à Paris.
Hanski et à vous, mille témoignages d'affection. Pensez à moi autant que je pense à vous, je serai content. Mais, de vous, point de lettre depuis le 26 juin et nous sommes au 18 juillet. Vous me mettez en pénitence.
A MADAME HANSKA, A ISCHL
Paris, mardi 11 août 1835.
Je reviens de Berry, où j'avais été voir madame Carraud qui avait quelque chose à me dire, et je trouve à mon retour votre dernière lettre, celle où vous me parlez de la visite que vous faisait Madame au moment où nos journaux la présentaient comme inventant la machine infernale de Fieschi, et en attendant le succès aux eaux d'Aix, où elle en conférait avec Berryer. Gouvernez donc les peuples auxquels en vingt-quatre heures et sur deux cents lieues carrées on fait croire de semblables choses !
Vous vous plaignez d'une bien aimable façon de la rareté de mes lettres, mais vous savez cependant que j'écris autant que je peux. Je travaille maintenant vingt heures par jour. Y résisterais-je ? Je ne sais.
Je ne comprends pas comment vous n'avez pas reçu mon envoi. L'ambassade d'Autriche l'a mis sous sa protection et il est à l'adresse de M. de la Rochefoucault. Je vous en prie, réclamez-le bien.
Je m'étonne de votre enthousiasme pour Lherminier. On voit bien que vous n'avez pas lu ses autres ouvrages. Ils m'ont empêché de lire Au delà du Rhin, dont les fragments publiés dans la Revue des Deux Mondes ne m'ont pas paru forts. Je ne vous ai pas chanté merveilles pour l'œuvre de madame Emile de Girardin. Elle est meilleure que ce qu'elle a fait jusqu'à présent, mais ce n'est pas unie œuvre bien remarquable; c'est de la littérature, et non de la politique
dogmatique. Ne confondons pas Capefigue et Lherminier avec les roses et les lys. Laissons-les parmi les chardons, qui sont chers à plus d'un titre à ces Excellences. Vous me ferez lire Au delà du Rhin, mais j'ai peur, malgré la foi que je porte à votre beau front.
Mais, mon Dieu, ne vous ai-je pas écrit déjà depuis deux mois que les deux somnambules vous défendaient de marcher ! Pourquoi donc marchez- vous ? Votre lettre m'a contrislé; elle m'a semblé froide et indifférente, comme si la glace sur laquelle reposent les trônes vous avait gagnée. J'aime mieux quand vous me querellez, que vous m'en voulez ! Si vous ne restez pas à Vienne quelque temps, comment faire pour les manuscrits de Séraphita et du Lys dans la Vallée^ La fin de Séraphita ne paraîtra dans la Revue de PaiHs que le troisième et peut-être le quatrième dimanche d'octobre. Si vous vous en allez, donnezmoi quelque adresse sûre à Brody; vous y trouverez l'envoi précieux .
Je ferai comme vous voulez pour le ducat. Pauvre fidèle garçon ^ I Quelle âme le ciel a mise là près de moi !
Mon Dieu, j'aurais eu presque besoin de tendresse exagérée de la part de mes amis, car je vous certifie que la plus cruelle conviction me gagne. Je n'espère pas pouvoir résister à d'aussi rudes travaux. On est considérablement crevé d'efforts violents dans les arts, les sciences et les lettres, et, dans ce redoublement de travaux qui m'a saisi, poussé que je suis par la nécessité, rien ne me soutient. Du travail, toujours du travail ; des nuits embrasées succèdent à des nuits embrasées, des jours de méditation à des jours de méditation, de l'exécution à la conception, de la conception à l'exécution. Peu d'argent en comparaison de ce qu'il m'en faut, immensément d'argent, par rapport à la chose commune. Si chacun de mes livres était payé comme ceux de Walter Scott, je m'en tirerais. Mais, quoique surpayé, je ne m'en tire pas. J'aurai gagné deux mille ducats en août. Le Lys m'est payé huit mille francs, moitié par la librairie, moitié par la Revue des Deux Mondes. L'article au Conservateur me sera payé trois mille francs. J'aurai fini
1. Auguste, son domestique, auquel on le chargeait de donner le ducat.
Séraphita, commencé les Mémoires d'une jeune Mariée et fini la livraison de madame Béchet. Je ne sais si cerveau, plume et main auront jamais fait ce tour de force ! Et il existe une chère personne, saintement cultivée, qui se plaint que la correspondance languisse, quand je réponds scrupuleusement à ses lettres !
Il m'est impossible de m'entretenir avec vous, par lettres, de Fieschi et de sa machine. Les hommes profonds en politique, et moi qui ne manque pas d'un certain don de seconde vue, croient que ce n'est ni la République, ni le Carlisme qui sont l'auteur du coup. Fieschi n'a rien dit, tenez cela pour certain. Il ne parlera probablement pas. C'est Lisfranc, le chirurgien qui le soigne et qui soigne ma sœur, qui le lui a dit. On lui a donné beaucoup d'argent. Peut-être ne sait-il pas qui l'a fait agir.
Vous verrez la chanoinesse, la princesse et le prince. J'ai trouvé un lecteur, mais il faudrait, je crois, six cents francs pour le voyage, par des raisons que je déduirai quand j'écrirai. Je vous écrirai encore une fois à Vienne, et par ce courrier, j'écrirai à la chanoinesse et 5 la princesse.
Je suis à la veille de commencer l'existence politique. Je suis assez lâche pour reculer, afin de ne pas compromettre le voyage à Wierzchownia. Les deux Revues forment un grand parti, car la Revue des Deux Mondes a quinze cents abonnés, dont cinq cents en Europe ; elle devient un pouvoir. Elles se réunissent à moi, me prennent pour chef, car j'ai aussi vaincu bien des gens et des choses par mon Bedouckl Elles m'appuient. Moi, je ferais deux autres journaux. Cela nous en donnerait quatre, et nous sommes aujourd'hui en marché d'un cinquième. Je pense à nous faire appeler le parti des intelligentiels, nom qui prête peu à la plaisanterie et qui constituerait un parti auquel on serait flatté d'appartenir. Chef de ceci, en France, cela vaut la peine qu'on y pense. Il y a longtemps que les principales lignes de nos travaux sont discutées entre moi et un homme puissant par sa volonté, qui a organisé depuis quatre ans et dirigé la Revue des Deux Mondes. Nous avons eu plusieurs conférences. Les deux journaux, les deux Revues, nous permettront d'écrémer les salons vivaces, de nous les assimiler, de réunif
les intelligences sérieusement capables, et rien ne résisterait à cette ligue amie d'une presse qui n'aurait rien d'aveugle, rien de désordonné.
Vous voyez qu'à mesure que je m'avance dans mon œuvre, j'agis sur une autre ligne parallèle, importante et plus large, en un mot que je ne m'arrêterai pas plus en politique qu'en littérature. Le temps presse, les événements se compliquent. J'aurais été arrêté par une centaine de mille francs; mais je crois que je vais faire un drame, sous le nom de mon secrétaire futur, pour me les procurer. Il faut en finir avec la question argent qui m'étrangle.
Vous voyez que, malgré votre froideur, je vous tiens au courant des grandes opérations de votre dévoué mougib. Mais si la loi passe, la loi nouvelle qui veut que les articles politiques soient signés, il faut renoncer à bien des choses pour aller à Paulowska. Enfin, nous n'avons pas de l'esprit pour rien I
Vous parler de mes affaires de tous les jours, ce serait vous entretenir de trop grandes misères. C'est toujours un nombre infini de courses, d'allées et venues pour payer mes billets, faire honneur à mes affaires. A Paris, tout entraîne une perte effroyable de temps, et le temps est la grande étoffe.
Ainsi, quand je ne suis pas courbé sur le papier à la lueur de mes bougies, dans le salon de la Fille aux Yeux d'or, ou couché de fatigue sur le divan, je suis haletant après les difficultés pécuniaires, dormant peu, mangeant peu, ne voyant personne, enfin comme un général républicain faisant une campagne, sans pain, sans souliers. La solitude me plaît d'ailleurs beaucoup . Je hais le monde. Il me faut maintenant achever ce qui est commencé, et ce qui me détourne est trop mauvais, surtout quand c'est ennuyeux.
Vous m'avez, je crois, parlé de madame de C... Elle a pris» comme je vous l'ai dit, la chose au tragique, et se défie de la famille M. . . Il y a là-dessous, de part et d'autre, des choses qui sont inexplicables, et je n'ai nulle envie de chercher la clef des mystères qui ne me regardent pas. Je suis avec madame de C... dans des termes convenables de politesse, et comme vous pourriez souhaiter vous-même que je fusse.
N'établissez aucune comparaison entre l'affection que vous ins-
pirez et celle que vous accordez ; car, là, ceux qui vous aiment ont l'avantage. Ne croyez pas que je cesse de penser à vous, puisque, quand même je serais occupé comme je le suis, il est impossible qu'aux heures de désespoir et de fatigue, qu'à celles où l'énergie se ralentit, et où l'on est dans son fauteuil, les bras pendants, la tête aiîaissée, le corps las et l'esprit endolori, les ailes du souvenir ne vous reportent pas aux moments où l'on s'est rafraîchi sous des ombrages verts, aux jours où l'on a voyagé vers une personne qui vous sourit, qui n'a rien que de sincère au cœur, qui nous est fée, qui nous ranime et qui renouvelle, pour ainsi dire, par les distractions de l'âme, les forces de ce que les autres nomment le talent. Vous êtes toutes ces choses pour moi, vous le savez ; ainsi ne plaisantez pas sur mes sentiments ; j'ai peur, moi, qu'il ne s'y mêle trop de reconnaissance .
Allons, adieu. A Wierzchownia donc! Il faudra donc traverser l'Europe pour venir vous montrer un visage vieilli, mais un cœur toujours déplorablement jeune, qui bat à tout propos, à une ligne mal écrite, à une adresse, à un parfum, comme si je n'avais pas trente-six ans!
J'espère que quand vous serez régulièrement assise dans votre Wierzchownia, vous m'écrirez le journal de votre vie, que vous me serez plus fidèlement amie, et que nous nous serons comme vus d'hier quand je vous arriverai. Mille bonnes choses à M. de Hanski. Ecrivez-moi si le paquet est perdu, ou si vous l'avez. J'ai peur qu'il n'aille à Ischl quand vous vous en irez. Puis écrivez-moi, courrier par courrier, en m' envoyant intérieurement dans votre lettre une empreinte en cire rouge de vos armes, qui doivent être gravées en tête de Séraphita, dans la réimpression des Études philosophiques et du Livre mystique. N'est-ce pas une galanterie qui fera résonner la corde héraldique que vous avez je ne sais où, car ce n'est pas au cœur ? Baisez pour moi Anna au front. Mille tendres amitiés, et rappelez-moi au souvenir des Viennois auxquels je dois des souvenirs.
A MADAME HANSKA, A VIENNE
Paris, dimanche 23 — lundi 24 août 1835.
Mes lettres deviennent courtes, me dites-vous, et vous ne savez plus qui je vois. Mais je ne vois personne, et je travaille si continuellement que je n'ai pas un moment pour écrire. Mais j'ai des heures de lassitude auxquelles je pense. Quelque jour vous serez étonnée que j'aie pu faire ce que j'ai fait, et avoir encore écrit à une amie.
Écoutez, pour en finir sur ce point, réiléchissez à ceci : Waltcr Scott écrivait deux romans par an et passait pour avoir du bonheur dans son travail ; il étonnait l'Angleterre. Cette année, j'aurai produit : 1 " /e Père Goriot ; 2° le Lys dans la Vallée ; 3" les Mémoires d'une jeune Mariée; 4° César Birotteau. J'aurai fait trois livraisons d'Études de Mœurs à madame Béchet, et trois livraisons d'Etudes philosophiques à Werdet. Enfin, j'aurai achevé le troisième dixain et Séraphita. Mais aussi, serais-je vivant ou avec ma raison en l'an 1836? J'en doute. Parfois, il me semble que mon cerveau s'cnllamme. Je mourrai sur la brèche de l'intelligence.
Ces elTorts-là ne me sauvent pas encore de ma crise financière. Pour me liquider, cette effroyable production de livres, qui a entraîné des masses d'épreuves, ne suffit pas. Il faut en venir au théâtre, dont les revenus sont énormes comparés à ceux que nous font les livres.
Je n'ai rien à vous dire que vous ne sachiez. Je suis toujours confondu de ne pas apprendre que vous avez reçu mon envoi. Pour ce qui est de moi, je suis environné de la valeur de trois volumes in-octavo à finir pour les Revues et pour les libraires. Que voulez-vous? Il fallait dix ans à un auteur, dans le xvni® siècle, pour faire dix volumes. J'en aurai fait quatorze cette année, et l'on I 18
n'y fait pas attention. Une feuille (et il y en a vingt-cinq dans un volume) me coûte des vingt heures de travaux, et il me vient d'Ischl une lettre où l'on me demande : a Que faites- vous? Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? » au moment où, accablé par seize mille francs à payer en quarante jours, et où je n'ai d'autres ressources que ma plume, je lutte avec un courage sans exemple !
Les champs de bataille intellectuels sont plus fatigants à labourer que les champs où l'on meurt et que les champs où l'on sème du grain, sachez-le bien. La France boit des cervelles d'hommes, comme elle coupait autrefois de nobles tôtes.
Oui, je ne puis que vous écrire quelques pages, et bientôt je ne vous en écrirai que de désespérées, car le courage commence à m'abandonner. Je suis las de cette lutte sans repos, de cette production constante, sans succès productif. Belle chose que d'exciter des sympathies morales, quand un frère et une mère ont besoin de pain ! Belle chose que d'entendre de sots comphments sur des œuvres écrites avec notre sang, et qui ne se vendent pas, tandis que M. Paul de Kock se vend à trois mille exemplaires, et le Magasin pittoresque à soixante mille ! Nous nous reverrons «i je triomphe, mais je doute du succès I
Lundi 24.
Pardonnez-moi d'avoir jeté ee cri de douleur, ne vous en alarmez pas trop. Mais si je périssais, emporté par un excès de travail, il ne faudrait pas non plus que cela vous surprenne. La fin de Séraphita ne pourra guère paraître que dans le premier numéro de septembre de la Revue de Paris. Les corrections, les travaux en sont écrasants. Il y a déjà cent soixante heures de travail sur les premières épreuves; je ne sais pas encore ce que coûteront les autres.
Si vous êtes bonne, vous m'écrirez plus souvent. Il me semble que l'air est frais autour de moi, que mon cerveau se rafraîchit, que je suis dans une oasis, quand j'ai lu vos lettres. EHes me font croire que je suis au repos. Il y avait quinze jours que je n'en avais quand j'ai reçu celle qui sera la dernière d'Ischl. J'ai bien avancé en corrections le Lys dans la Vallée; il paraîtra dans la
Revue des Deux Mondes pendant que vous voyagerez. Je ne crois pas avoir fait une plus belle œuvre comme peinture d'intérieur. J'ai refait et complété Gobseck. Je vais, dans la Fleur des Pois, me retourner sur moi-môme. J'ai peint toutes les infortunes des femmes; il est temps de montrer aussi les douleurs des maris.
Il y a quelque chose de singulier : c'est que j'aie combiné cette œuvre pendant que vous pensiez à l'idée première, et durant le chemin que faisait pour venir à moi la lettre où vous me parlez des souffrances qui atteignent les hommes. N'est-ce pas à faire croire que l'espace n'existe pas, et que nous avions causé ensemble?
Adieu. Je n'ai plus le temps d'écrire. Mais, comme je vous le disais, j'ai celui de penser, et je pense à vous aux heures de récréation. Il faut gagner bien de l'argent pour pouvoir aller en Ukraine, car il ne faut plus rien devoir ici pour voyager tranquillement.
Allons, adieu. Mille gracieuses choses et rappelez-moi au souvenir des personnes qui vous entourent.
A MADAME HANSKA, A Wl E R Z CH G WN lA (UKRAINE).
Chaillot, dimanche 11 octobre 1835.
Ne vous étonnez pas de mon silence; il vous sera facilement expliqué par les abondantes productions qui vont me sauver.
Voici quarante jours que je me lève à minuit et me couche à six heures. Entre ces deux moments, il n'y a que du travail, un travail ardent, passionné ; la lutte acharnée des champs de bataille !
Faites-moi la grâce de ne pas croire que l'amitié que vous m'accordez soit l'amitié vulgaire des femmes, et croyez, quand
même, la plus noble des devises. Oui, je ne périrai pas, oui, je triompherai !
Néanmoins, vous avez dû recevoir deux lettres par le canal do Sina, dont une vous portait votre dédicace imprimée. Séraphita ne paraîtra que vers la fin d'octobre, le Lys dans la Vallée en novembre et décembre, la Fleur des Pois, dans huit jours, deux livraisons [des Études philosophiques] de Werdet, coup sur coup, et le troisième dixain en décembre.
Ceci doit vous expliquer tout : mes travaux continuels, ma correspondance interrompue. Mais aussi, le l""" mars prochain, je ne devrai plus rien à personne. Ainsi aura fini cette horrible lutte entre le malheur et moi. La fortune, ce sera ma plume et ma liberté.
Hier, en revenant le long des quais, à pied, méditant des corrections à Séi^aphita; j'ai vu dans une voiture qui allait vite, madame Kisseleff . Jugez de mon étonnement ! Elle revenait sans doute de Bellevue, séjour de l'ambassade d'Autriche.
Aucune autre nouvelle. Je me lève à minuit et me couche à six heures, depuis cinquante jours. Je commence à maigrir. Pendant mes dix-huit heures de veille, du travail, le plus pénible de tous. Je veux que le Lys et Séraphita, que le nouveau Louis Lambert, soient les points culminants de ma vie littéraire jusqu'aujourd'hui.
Nous réimprimons le Médecin de Campagne. Je fais faire ici une voiture de voyage. Enfin, je pense à acheter une maison, afin que, quand vous viendrez à Paris, je puisse vous l'olFrir tout entière, pour vous remercier de l'hospitalité que vous me promettez à Wierzchownia. M. de Custine est à Paris, l'infidèle 1
Voulez-vous me permettre de vous faire faire une montre à Genève? Je vous l'apporterai, avec les manuscrits qui vous appartiennent, quand j'irai vous voir. Je réparerai ainsi le désastre du voyage ; vous êtes trop loin de Genève pour vous occuper de cela.
Allons, soignez- vous bien. Faites le Grandet et le Benassis ^ Je serai votre critique, quand je viendrai, comme vous êtes celui de mes œuvres.
1. Allusion aux caractères des principaux personnages û^Eugénie Grandet ut du Médecin de campagne.
Oh ! je vous en supplie, ayez confiance en moi! Ne m'en voulez de rien, ni de la brièveté, ni du griffonnage de mes lettres. 11 faut absolument que je marche, que rien n'attende, et j'ai toujours autour de moi la valeur de trois ou quatre volumes in-octavo en épreuves à lire; outre cela les affaires de finance. A la lettre, je ne vis pas ; mais je puis, aux heures trop fatiguées, m'appuyer la tête à la cheminée et me perdre dans mes rêveries, tout comme une femme.
Mille bons souvenirs à tous, et, à vous, toutes les amitiés. Je vous attends au Lys dans la Vallée. J'ai bien travaillé cette œuvre. J'ai voulu me servir du langage de Massillon, et cet instrument-là est lourd à manier!
Mille vœux ardents pour tout ce qui vous est cher, et mes amitiés au Grand Maréchal.
A MADAME HANSKA, A AVIE RZCHOWNI A (UKRAINE)
Chaillot, octobre 1835.
J'ai reçu votre lettre de Brody et vous en remercie du fond de l'âme. Plus vous me défendrez de venir à Wierzchownia, sous prétexte qu'il y a trop de fatigue, plus vite j'irai. Mais soyez tranquille; je ne puis pas respirer l'air de la liberté, me sentir sans chaînes, c'est-à-dire sans dettes, avant avril, mai ou juin. Mais j'irai faire tranquillement à Wierzchownia Philippe II et Marie Touchet, ou quelques bons ouvrages qui me feront mon indépendance financière, les trois francs par jour que voulait Napoléon détrôné.
Oui, madame Kisseleff est à Paris. Heureux monsieur E...! Moi, je suis en dehors de la société; jusqu'à ma libération, je ne vois personne et je travaille comme je vous l'ai dit. Vous lirez donc, à Wierzchownia seulement, Séraphita, et mon nouveau Louis Lambert, qui composent le Livre mystique. L'Empereur Nicolas ne vous
défendra pas ces livres-là. Vous y lirez également la Fleur des Pots et le Lys dans la Vallée; tout cela va fondre sur mon public.
Je voudrais bien pouvoir acheter la maison dont je vous ai parlé. Ce serait un excellent emploi et je serais forcé de faire des économies. Je prends une bien mauvaise opinion de votre fermeté. A mesure que vous avancez vers la cara paîria, vos sublimes déterminations de gouvernement s'évanouissent, et vous redevenez grande dame, créole, indolente.
Je vous verrai donc Tannée prochaine dans la gloire de vos déserts, de vos steppes. Je vous apporterai les manuscrits de <SeVaphita, qui sont bien curieux, ceux du Lys, qui le sont encore davantage, et un bel exemplaire sur papier de Chine du Livre mystique, où se trouve votre Séraphita. Allez, soyez la reine de Wierzcliownia ; ne faites pas du Bénassis inédit à Paulowska. Soyez plutôt une plante intellectuelle, développez votre beau front où brille la plus éclatante des lumières divines.
Je veux arriver à Wierzchownia en retraversant l'Allemagne, digne de la renommée à laquelle nous mentons tant! J'aurai d'ici sept mois accompli de grands travaux. César Birotieau aura suivi, avec bien d'autres morceaux, ceux qui sont sur le chantier. Mais le Lys! Si le Lys n'est pas un bréviaire femelle, je ne suis rien. La vertu y est sublime et point ennuyeuse. Faire du dramatique avec la vertu, rester chaud, se servir de la langue et du style de Massillon, tenez, c'est un problème, qui, résolu, dans le premier article, coûte déjà trois cents heures de corrections, quatre cents francs à la Revue, et à moi, un peu de mal au foie. M. Nacquart m'a mis à trois heures de bain par jour, à dix livres de raisin, et ne veut pas que je travaille, mais je passe toujours les nuits.
Madame de B... va beaucoup mieux ; elle a supporté un dernier orage, la maladie d'un fils bien-aimé que son frère va chercher en Belgique. J'étais là pour amoindrir ses douleurs. Elle m'a dit qu'on ne pouvait dire qu'un seul mot sur mon Lys, que c'était bien k Lys dans la Vallée. Dans sa bouche, ceci est un grand éloge; elle est bien difficile. Enfin, le premier article est terminé; j'en ai deux autres; à vingt jours pièce, il y a encore quarante jours de travaux. Saint-Beuve a travaillé quatre ans Volupté. Vous comparerez.
Je perds cinq cents francs si la fin de Séraphita n'est pas donnée samedi prochain à la Hçvue de Paris, Ainsi, comme je ne veux pas perdre un Uard, attendu que les maisons sont chères» la fin de Séraphita paraîtra le premier dimanche de novembre.
Je vous envoie mille gracieusetés de cœur et vous prie de me rappeler au souvenir de tous. Votre coupoir s'est cassé dans ma main; il a failli me hlesaer; j'en ai été chagrin. Puis, je ne sais où s'est fourré le petit crayon de Genève ; j'en suis encore aussi cha» grin, maia il se retrouvera dans quelque poche. Je suis tellement bourré d'idées, de travaux, que voici les distractions qui commencent. Mais le cœur n'en aura jamais ; la tête seulement.
Allons, mille vœux vous suivent et vous accompagnent.
A MADAME HANSKA, A WIERZOHOWNIA (UKHAINE).
Chaillot, samedi 21. — Dimanche, Î2 novembre 1835.
Ne vous étonnez pas des quelques jours pendant lesquels je ne vous ai pas écrit. Cette interruption est due à l'âpreté du combat, à la nécessité d'un travail qui prend les jours et les nuits. J'ai déjà la peur de succomber. Puis, les événements sont devenus graves dans ma famille. Il a fallu s'occuper de mon frère, le faire partir aux Indes, ou le décider à partir,
Puii, vous si peu occupée des affaires d'argent, vous ne sauro? jamais, que quand je vous les raconterai au coin du feu, dans votre steppe, les difficultés que l'on trouve à pouvoir payer mille ducats par mois, à Paris, sans autre secours que sa plume. Enfin, si j'ai encore la fin du mois de novembre et celle de décembre, j'ai presque l'espoir d'arriver, sinon libre, du moins l'honneur sauf et sans malheur, au 31 décembre,
Vous ne concevrez jamais rien de ces deux mois, que quand les effrayants travaux de Séi'aphita et du Lys seront reliés en vert et placés dans un rayon de votre bibliothèque. Alors, vous vous deman-
derez, en voyant ces masses d'épreuves et de corrections, s'il y a eu des années dans ces mois-ci, et des jours dans les heures; alors vous connaîtrez le prix d'une lettre écrite par moi, à qui le temps manque et pour les bains qui me sont si nécessaires, et pour le sommeil qui l'est encore davantage !
La livraison de madame Béchet a paru il y a huit jours. Je n'ai plus que deux volumes de la Vie de Province à faire pour compléter ses douze volumes, dont la première livraison vous fut apportée à Genève. Ainsi, pendant votre voyage, j'aurai fait douze volumes pour un libraire, et quinze pour Werdet, et j'ai trouvé le temps d'aller à Neuchâtel, à Genève et à Vienne.
Madame Béchet nous a payé nos trente-trois mille francs. On nous offre quarante-cinq mille francs des treize volumes suivants, qui compléteront, à vingt-cinq volumes, la première édition des Études de Mœurs. Voilà où en sont nos affaires. Nous devons trentecinq mille francs et nous en possédons, en expectative, cinquante mille. Voilà où en sont les affaires de notre ménage. Il s'agit seulement de ne pas mourir de fatigue le jour où le poids du fardeau sera supportable !
Demain dimanche, 22, le premier article du Lys dans la Vallée paraît dans la Revue de Paris. Mais apprenez par un seul fait la nature de ma lutte et de mes combats journaliers. Depuis mon retour de Vienne, la Revue de Paris faisait d'immenses sacrifices pour Séraphila. Après six mois de travaux et d'argent dépensés, Séraphita, finie, devait paraître demain. Tout à coup, le directeur m'a dit que c'était incompréhensible, et qu'il préférait ne pas publier à cause de la longue interruption qui se trouvait entre les premiers articles et cette fin, puis, mille raisons dont je vous fais grâce. Aussitôt, je lui propose de payer les frais et de reprendre mon article. Accepté. Je cours chez Werdet ; je l'instruis de cela. Il accourt avec la somme, et la colère de l'éditeur et de l'auteur est telle que Séraphita passe d'une imprimerie dans une autre, et que le Livre mystique paraîtra le samedi 28. La littérature de la presse périodique va s'emparer de la singulière anecdote de ce refus; cela va faire un tel tapage attendu que le directeur de la Revue n'est pas aimé, que Werdet est sûr de vendre Séraphita dans la journée. Il y a un exemplaire sur papier de Chine pour vous, outre la collection
des manuscrits et épreuves. Mais de pareils tours de force veulent des prodiges; c'est comme les campagnes d'Italie.
En somme, le Lys va défiler dans la Revue, madame Béchet a sa livraison, Werdet donne le Livre mystique, et le Médecin de campagne en troisième édition, total : six volumes in-octavo. Nous avons de prêtes deux livraisons d'Etudes philosophiques à cinq volumes in-douze chaque; total : dix volumes in-douze. Je suis à moitié du troisième dixain, un volume in-octavo. Voici, depuis mon retour de Vienne, dix-sept volumes mis en état de paraître. Jugez de ma vie par le résultat. La Fleur des Pois a coûté soixante-six nuits de travail, sans compter les jours, et cinq cents francs de corrections. Mais les galfâtres de la presse en disent du bien entre z'eux, et il parait qu'il y a succès. Procurez-vous la troisième édition du Médecin de campagne. Elle est belle et correcte.
J'espère que ces énormes travaux vont être suivis de quelque augmentation de puissance littéraire et que je vous reviendrai, à Wierzchownia, un personnage très considérable, surtout par le Livre mystique, la troisième édition du Médecin de campagne, et par le Lys dans la Vallée.
Vous comprenez que dans une pareille campagne littéraire, le monde est impossible. Aussi, j'y ai franchement renoncé. Je ne vais nulle part; je ne réponds à aucune lettre, ni à aucune invitation. Je ne me suis permis que les Italiens, une fois par quinzaine. Jeudi dernier, j'y ai vu madame Kisseleff. Hélas! que sa beauté paraissait peu de chose là! Si vous saviez comme tout se rapetisse à Paris. Malgré sa passion protectrice pour Poggi, elle a compris ce que je voulais lui dire à Vienne, et Poggi lui a fait l'effet d'un point dans l'Encyclopédie, quand elle a entendu Rubini.
Je ne vous dirai pas les souvenirs qui m'ont assailli en me trouvant auprès d'une personne de Vienne, et de votre connaissance, en entendant la Sonnambula qui me rappelait deux de nos soirées. La princesse Schonburg y était aussi; j'ai fait une visite de politesse à celle-ci et j'irai aussi voir une fois madame Kisseleff.
Donc, ma vie est d'une étrange monotonie et vos lettres sont si rares que je n'y ai plus l'événement qui la variait, votre lettre qui m'arrivait tous les lundis. Je n'ai plus mon bon lundi. Je ne puis vous parler que de mes travaux et de mes payements, chanson
aussi monotone que celle des flots de l'océan qui bat le rocher de granit.
Je suis allé dîner en ville pour voua obtenir l'autographe de sir Sydney Smith, le héros de Saint-Jean-d'Acre. Je vous en joins un autre d'Alphonse Karr.
Dimanche ^.
Je vous en prie, à compter de l'année 1836, numérotez vos lettres, comme je fais, moi, pour celle-ci, afin que nous sachions bien mutuellement si nos lettres nous parviennent exactement et quand nous aurons des réponses spéciales à quelque demande, la citation du numéro coupera court à tout.
J'ai eu et j'ai encore de violents chagrins du côté de Nemoura. Madame de B... était à peu près mieux ; ses effroyables palpi* tationg étaient assoupies. 11 y avait espoir de la conserver. Tout à coup, le seul fils qui lui ressemble, un garçon beau comme le jour, tendre et spirituel comme elle, comme elle plein de nobles sentiments, tombe malade, et malade d'un rhume qui équivaut à une maladie de poitrine. Le seul enfant, parmi neuf, avec lequel elle sympathisât ! De ces neuf il n'en reste plus que quatre, car vous savex que sa jeune fille est devenue folle hystérique, sans nul espoir de guérison. Ce coup l'a tuée à moitié. Je corrigeais le Lys près d'elle, mais mon affection a été impuissante à tempérer ce dernier coup. Son enfant (vingt-trois ans) était en Belgique, où il dirigeait l'un des établissements les plus importants. Son frère Alexandre est parti le chercher. Il est arrivé il y a un mois dans un état déplorable. Cette mère sans force, expirante, passe les nuits, soigne Armand. Elle a des gardes, des médecins. Elle m'a supplié de ne pas venir, de ne pas lui écrire. Vous savez comme dans ces moments où tout en nous est tendu, le moindre choc, vint-il d'affection éprouvée ou de maladresse, fait tomber. Quelle situation! J'ai donc doubles inquiétudes de ce côté où je vis tant.
Mon frère et ma mère m'en donnent de si cruelles et d'un genre si désastreux que je ne vous en parle pas, car elles ne sont pas de nature à être écrites. Il faut avoir bien foi en l'avenir pour vivre ainsi, pour, tous les matins, reprendre son fardeau alourdi. Mes amis n'ont que des moyens bornés et ne peuvent pas aider ma situation
LETTRES A L'ÉTRANGÈRE. )g3
financière, que deux mille ducats rendraient supportable, ne fussent-ils prêtés que pour six mois. Il faudra marcher jusqu'au dernier moment dans de triples angoisses ; celles de la famille, celles de mes travaux et celles de la finance. Je ne parle pas des calomnies et des misérables qui me jettent des bâtons dans les jambes, quand je cours. Cela n'est rien. Ce qui tuerait un artiste, je le compte à peine comme une contrariété.
J'ai été dernièrement vingt-six jours dans mon cabinet sans en sortir. Je ne prenais l'air qu'à cette fenêtre qui domine tout Paris, que je veux dominer.
J'ai reçu votre dernière lettre, écrite de votre terre désolée; j'estime que vous êtes maintenant de retour à Wierzchownia, que vous avez revu vos champs de blé, repris vos habitudes, et que vous pourrez m'écrire sûrement deux fois par mois. Suivant votre habitude, vous m'avez donné très imparfaitement votre adresse, et celle de la Chanoinesse avec une perfection tout épigrammatique. Écrivez-lui donc qu'il m'est aussi impossible d'écrire une lettre que de prendre la lune avec les dents. Les gens du monde, riches, oisifs, n'imaginent rien de la vie occupée des artistes et des pauvres. C'est le comble de la plaisanterie. Ils croient surtout à votre ingratitude, à votre oubli, et ne nous voient jamais travaillant nuit et jour.
Pour vous tout expliquer de moi, pensez à ces dix-sept volumes fabriqués par moi, sans aide; supputez que cela fait trois cents feuilles, lues chacune plus de dix fois, et que cela en fait trois mille outre la conception et le manuscrit, et qu'il faut, outre la volonté, du bonheur.
Aussi, quoi qu'on vous dise de moi, riez-en, en pensant à ceci dont la preuve existe. Aussi, l'un de mes plus acharnés ennemis littéraires disait-il : « Le talent, le génie, son incroyable puissance de volonté, je le conçois, j'y crois. Mais où et comment se fabriquet-il DU TEMPS! »
Ah! madame, je suis arrivé, moi si dormeur, à me passer de sommeil; je ne dors que quatre heures, et moi si passionné, si enfant, j'ai résolu toute ma vie par les songes de l'espérance. Je n'ai pas lu deux lignes de journal depuis mon retour. Je n'ai vécu que par la souffrance, le travail et l'espérance. Ma fortune se fera
dans trois mois passés à Wierzchownia, sans soins, sans inquiétudes, en y faisant deux belles pièces de théâtre.
Par une singulière volonté de la Providence, votre amitié se rattache aux trois haltes que j'ai faites durant ces trois dernières années. Neuchâtel, Genève, Vienne, ont été trois oasis. Là, je n'ai pensé à rien; je me suis retrempé. Vous verrez que j'arriverai mort à Wierzchownia, et que j'en reviendrai vivant.
Allons, adieu. Mes amitiés an Benassis de Wierzchownia. Mes compliments à ces trois demoiselles ^. Un baiser au front d'Anna. Soyez sans inquiétude sur la manière dont je ferai mon voyage. Je viendrai seul, sans rien qui soit sujet à contestation à la douane, sans livres, sans papiers ; du linge et des habits. Je vous écrirai à l'avance les livres dont j'aurai besoin pour que vous les ayez dans votre bibliothèque. Ce sera le seul impôt que je prélèverai sur votre bibliothèque. Je n'aurai pas avec moi vingt livres pesant. J'aurai toutes mes richesses intellectuelles dans la tête, et tous mes trésors dans le cœur. Vous aurez seulement de l'indulgence pour mon unique habit, ma garde-robe de poète. J'irai léger comme une flèche, rapide comme elle, mais lourd d'espérances et de plaisirs à prendre au coin de cette cheminée par laquelle vous m'avez affriolé.
A MADAME HANSKA A WIERZCHOWNIA (uKRAINE).
Chaillot, 25 novembre 1835.
Il y a de moi une longue lettre par les chemins, et vous y saurez sans doute pourquoi elle est en retard. Celle-ci, numéro deux, arrivera avant le numéro un.
Mon Dieu, ne devinez- vous pas que je suis plongé dans un écrasant travail ! Savez-vous depuis combien de nuits je n'ai dormi? Depuis quarante-deux ! Le Lys dans la Vallée défile sans interruption dans la Revue. J'ai encore, à l'heure où je vous écris, soixante-quatre
1. Mesdemoiselles Séverine et Denise Wylezynska et mademoiselle Henriette Borel.
pages des plus difficiles à faire pour Séraphita, qui doit être mise en vente samedi. Si elle n'est pas en vente samedi, il n'y en aurait pas cet hiver en Russie ; Werdet est ruiné, si Séraphita, c'est-à-dire le Livj'e mystique, n'est pas un grand succès, si les deuxièmes et troisièmes livraisons des Études philosophiques ne paraissent pas en décembre et janvier. Je perds six mille francs avec madame Béchet si sa dernière livraison ne paraît pas en février ! Ayez cette phrase sous les yeux pour ne m'en vouloir de rien. Ou il faut que mes engagements s'accomplissent, ou je meurs, sinon tué, du moins de chagrin. Une lettre à écrire est impossible. Les personnes qui ont une vie arrêtée, où le besoin d'argent ne se fait pas sentir, sont inhabiles à juger de la vie de ceux qui travaillent nuit et jour, et qui sont en quête de leurs écus gagnés.
J'avais quarante mille francs à payer, à mon retour de Vienne, jusqu'en décembre prochain. Ainsi jugez ce qu'il a fallu d'efforts et de ressources pour faire face à cela sans crédit ; aussi ce que vous me dites dans la lettre que je reçois aujourd'hui m'a-t-il paru bien singulier. Vous ignorez l'amertume de l'épigramme que constitue votre crainte sur un pauvre artiste, caché à cause de la garde nationale, et qui, depuis cinq mois s'est couché à six heures (sauf quelques rares exceptions) pour se lever à minuit, et qui travaille surhumainement pour conquérir quelques mois de liberté, afin d'aller vous voir. Me demander une lettre dans les circonstances où je suis, c'est comme si vous eussiez été Français et que vous eussiez demandé à quelque colonel de vous écrire pendant la déroute de Moscou, à cette différence près de la chaleur de mon âme qui ne variera jamais, et du triomphe qui va remplacer la défaite.
Levez en l'air les jolis doigts de votre belle main et ils seront insuffisants à énumérer le nombre de volumes que j'aurai publié au 31 décembre, même quand vous mettriez deux volumes par doigt. Ajoutez à cette opération une dose de réflexion, et remettez la main droite sur ce cœur qui bat trop vite: vous connaîtrez l'agitation que m'ont causée vos reproches. Reportez-la, la jolie main, vers la France, et recevez-y le baiser respectueux d'une amitié fidèle, non sans une larme de désespoir. Surtout, ne m'accusez pas ici d'esprit, car il faut de l'esprit pour aimer ses amis. Vous ne saurez ce que je veux dire que quand vous lirez le Lys. Le premier article a produit
la sensation que j'en attendais. Que dois-J€ faire de voire exemplaire sur papier de Chine du Lwrc mystique?
Mon Dieu, je ne peux pas prévoir de repos avant trois mois, à moins d'événements heureux impossibles : des éditions épuisées qui me donneraient de l'argent, ou à moins que je ne tombe malade. Alors je vous écrirais. Mais n'aimez- vous pas mieux mon silence, qui vous dit que je travaille fructueusement, que j'avance le jour heureux de ma libération? Je vous ai fait trop grande, donc, car j'ai compté sur votre intelligente amitié pour deviner ces choses.
Allons, voilà Werdet avec dix feuilles, cent soixante pages, à corriger 1 Je suis, depuis la lettre numéro un, qui est en route, brouillé avec les Revues, par les mêmes causes qui m'ont brouillé avec Pichot. Ainsi, vous les connaissez.
Mille gracieusetés d'amitié ; mes souvenirs à tous ceux qui vous entourent. Comme Séraphita ne paraît pas dans la Revue, vous serez forcée de vous en procurer un exemplaire. Le libraire à qui Werdet en livre samedi, est Urbain, de Moscou. Je ne sais comment faire pour vous en faire parvenir un.
Allons, adieu. J'ai vécu avec vous quelques minutes dans le joli ménage de votre sœur, tant vous êtes bon peintre.
Si je ne suis pas malade, je suis horriblement fatigué, plus que je ne l'ai été jamais. Je n'ai pas pu aller respirer l'air natal de la Touraine, qui m'aurait renouvelé.
Mille caressantes choses. Ne doutez pas de votre pauvre hôte futur.
P.-S. — J'ai perdu dans une diligence mon crayon à Vave, de Genève. Je n'ai pas eu le bonheur que vous avez eu pour votre montre ; je ne l'ai pas retrouvé *.
1. Ces mots sont écrits au revers d'une lettre de David d'Angers adressée à Balzac que celui-ci envoyait comme autographe à madame Hanska. Voici cette lettre :
Dimanche malin.
<t Monsieur,
» Je sais combien vos moments sont précieux, mais ne pourriez-vous pas disposer de quelques instants en ma faveur, pour que je puisse faire votre médaille ?
» Si vous étiez assez bon pour m'accorder ma demande, et m'indiquer le jour et l'heure, vous obligeriez beaucoup votre admirateur et dévoué serviteur.
» DAVID, > Rue d'Assas, n» u, faubourg Saint-Germain. »
cm
A MADAM£ HAMSKA, A VV lE RZCHOW'fill A (uKRAINë).
Chaillot, samedi 18 décembre 1835.
Je reçois aujourd'hui la lettre où vous me dites avoir lu le premier article du Lys. Quand vous recevrez cette réponse vous aurez sans doute lu le deuxième. (D'indignes tromperies les vendent à Bellizard, et je vais poursuivre de semblables vols, si toutefois j'ai le courage de ra'insurger contre un dol qui hâte les jouissances que vous dites prendre à ces choses). Vous comprendrez encore mieux les trois cents heures. Je quitte les corrections énervantes du troisième article pour vous écrire.
Vous avez raison dans vos critiques philologiques. Je m'aperçois tous les jours de mes fautes et les corrige. Vous trouverez, un jour, une grande différence entre l'ouvrage avoué et toutes les éditions précédentes.
Jugez de mon bonheur ! Thomassy * est venu m'embrasser après avoir lu Séraphita. Il m'a dit qu'il tenait le Livre mystique pour un des chefs-d'œuvre de la langue française, et qu'il n'y avait rien vu à reprendre.
Il doit y avoir encore des fautes dans la Grenadière ; mais ces dernières taches de la robe blanche seront enlevées avec le savon de la patience et le battoir du courage que donne l'amour de l'art pour l'art. Il est inouï de vous dire ce que coûte le Lys. Voici quinze jours employés sur le troisième article et il en faut encore huit.
Un affreux malheur m'est arrivé. L'incendie de la rue du Pot-de- Fer m'a consumé les cent soixante premières pages, imprimées à mes frais, du troisième dixain des Contes drolatiques et cinq cents volumes, qui me coûtaient quatre francs pièce, des premiers et deuxièmes dixains. Non seulement je perds trois mille cinq cents francs en
1. Thomassy, littérateur français, élève de l'École des chartes, associé aux travaux d'Augustin Thierry.
argent et les intérêts, mais je perds également un marché de six mille francs, que je touchais pour payer ma fin d'année et qui se trouve rompu, puisque je ne puis rien livrer à Werdet, et à un associé, pour cette affaire, qui m'achetaient les trois dixains.
II faut faire face à ce malheur qui arrive au moment où r espoir n'était pas pour moi un vain mot, ou quelques éclaircies de bleu se préparaient dans mon ciel, à côté de la belle figure qui s'y montre si rarement. Enfin ! j'ai toujours présenté un front d'airain au malheur. Il n'y a que le bonheur qui m'attendrisse et que je sache mal porter. Madame de B... garde depuis le fatal événement un silence obstiné. Cela est encore un malheur. Voilà le voyage à Wierzchow^nia reculé.
Si vous étiez bonne, vous me feriez un journal, vous qui avez du temps à vous. Moi, je vous écris autant que je peux. Vous n'avez nulle idée de notre civilisation, des peines qu'il faut pour faire ses affaires, quelles distances, que de visites aux gens d'argent perdues, leurs caprices qui font que leur promesse de la veille est anéantie le lendemain ! Ma vie est un torrent. Je ne dors plus que cinq heures. Aller vous voir, ce sera un repos, quelque fatigant que soit ce voyage rapidement fait.
J'ai peur que vous pensiez bien étourdiment à votre dévoué serviteur, car vous n'avez pas répondu à des choses que je vous demandais.
J'ai peu d'événements à vous conter. J'ai dîné une fois chez madame Kisselcff. Je suis allé une fois dîner à l'ambassade d'Autriche et suis allé à un raout au même endroit. Il faut entretenir ses relations. J'ai revu la princesse Schonburg. Mais je ne fais que le nécessaire.
Voici un événement qui me condamne à des travaux plus violents que ceux desquels je sors. Mes obligations en janvier, février, mars et avril sont énormes. Trois ou quatre mille francs par mois à payer et mes ressources sont épuisées. Il faut m'acquitter avec la Revue et madame Béchet. C'est de l'ouvrage à faire sans avoir rien à recevoir. Il faut donc en promptement finir pour arriver à faire produire de l'or à cette plume qui vous écrit, et dont les manuscrits s'envolent tous d'une aile fidèle à Wierzchow^nia.
Je vais avoir deux secrétaires, deux jeunes gens qui épousent les
espérances de ma vie politique laquelle, s'ouvre, hélas ! Je suis bien embarrassé de vous dire par où, comment et pourquoi, car vous m'avez interdit certain chapitre ^ et vous me devinerez, quand je vous dirai que j'achète dans cinq jours un journal politique ^. Ces deux jeunes gens sont : 1° le comte de Belloy, ami de Sandeau, le neveu du cardinal ; âge, vingt-quatre ans, figure heureuse, esprit abondant, conduite mauvaise, misère effroyable, talent et avenir riche, confiance et dévouement entier, noblesse immémoriale. L'autre est un comte de Gramont, dont l'un des ancêtres a cautionné un duc de Bourgogne. Il n'est pas de la famille des ducs de Grammont. Je le connais moins que je ne connais de Belloy. Voici deux aides de camp.
Vous vous étonnerez de savoir Sandeau exclus ; mais Sandeau n'est pas, comme ces messieurs, légitimiste; il ne partage pas mes opinions. Tout est dit. J'ai tout fait pour le convertir aux doctrines du pouvoir absolu. Il est niais comme un propagandiste.
Vous voyez qu'il s'ouvre une seconde mine, une seconde cause de travaux énormes. Vous voyez que Bedouck n'est pas un talisman sans force chez moi. Mais il faut beaucoup d'argent et encore plus de talent. Je ne sais où prendre de l'argent.
Vous avez bien raison d'économiser et je ne comprends pas que vous ne battiez pas M. de Hanski pour lui faire renvoyer quarante hommes, à sa fabrique, sur les quatre- vingts que vous avez. Schickler et tous nos grands seigneurs ici, n'ont pas quarante personnes.
Béservez vos sublimes pensées d'analyse pour faire comme votre voisine la comtesse Branicka : Monnaie fait tout pour vaincre les obstacles matériels. Soyez avare par juxtaposition, avare avec un but.
Mon beau-frère négocie l'acquisition de ma maison. Je la souhaite vivement. Elle remplit toutes les conditions que vous mettiez à une habitation. Je voudrais bien que vous fissiez vos affaires de telle sorte que vous pussiez y être dans trois ans, sans que M. de Hanski ait un souci. M. Mitgislas P*** n'est-il pas heureux comme un
1. Tout ce qui avait trait aux questions politiques, par crainte de saisie des lettres à la poste.