Épigraphe de Louis Lambert
nutes. Son mari est jaloux de moi. Venir voir son frère en partie fine!
Allons, adieu ; voici le jour ; mes bougies pâlissent. Voici trois heures que j'écris à vous, ligne à ligne, souhaitant que dans chacune vous entendiez le cri d'une amitié vraie, bien au-dessus des petites irritations passagères, infinie comme est le ciel, et incapable de croire qu'elle puisse s'altérer, parce que d'autres sensations sont placées plus bas qu'elles. A quoi sert l'intelligence si ce n'est à placer quelque chose de beau sur une roche élevée où rien n'atteigne? Mais ceci me mènerait trop loin. Les épreuves attendent, il faut se plonger dans les écuries d'Augias de mon style et balayer les fautes. Ma vie n'offre plus que la monotonie du travail, que varie le travail lui-même. Je suis comme le vieux colonel autrichien qui parlait de son cheval gris et de son cheval noir à Marie- Antoinette ; je suis tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, six heures sur les Ruggieî'i, six heures sur l'Enfant maudit, six heures sur la Vieille Fille. De temps en temps je me lève, je contemple cet océan de maisons que ma fenêtre domine, depuis l 'École-Militaire jusqu'à la barrière du Trône, depuis le Panthéon jusqu'à l'Étoile, et après avoir humé l'air, je me remets au travail. Mon appartement du second n'est pas terminé ; je joue à la mansarde ; je m'y plais comme les duchesses qui mangent du pain bis par hasard. Il n'y a pas dans Paris de mansarde aussi jolie. Elle est blanche et coquette, comme une grisette de seize ans. J'en fais une chambre à coucher de supplément pour le cas où je serais malade, parce qu'en bas, je couche dans un couloir, dans un lit de deux pieds de large et qui ne laisse que la place dépasser. Les médecins ont dit que ce n'était pas malsain; mais j'en ai peur. 11 me faut beaucoup d'air, j'en consomme énormément. Aussi, j'aspire après mon grand salon, où je serai casé dans quelques jours. Mon appartement me coûte sept cents francs. 3Iais je ne serai plus de la garde nationale. Je suis encore poursuivi par la police et l'état-major pour huit jours de prison. Ne sortant plus, ils ne m'attraperont pas, xMon appartement ici est sous un autre nom que le mien, et je vais me mettre ostensiblement dans un hôtel garni.
Allons, je voudrais vous envoyer de mon courage. Trouvez ici mille tendres hommages.
A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA (uKRAINE).
Chaillot, 22 octobre 1836.
J'avais bien besoin de la lettre que je reçois de vous pour effacer les chagrins que m'ont causés votre dernière, car, je puis vous le dire aujourd'hui, elle m'a fait bien de la peine par l'incertitude qui s'y peignait, et peut-être aura-t-elle agi sur ma réponse, quoique je sois assez stoïque. Mais quand une affection aussi dévouée, aussi pure de tout orage que celle de madame de B... a péri, et qu'il nous en reste peu autour de nous, et qu'au milieu d'affreux malheurs la branche à laquelle on suspendait ses croyances casse encore, tout est bien sombre au ciel et la chute est lourde sur la terre.
Puis, cette lettre arrivait, pleine de doutes et de reproches enveloppés dans vos jolies phrases, pendant que j'étais dans une mansarde que je ne quitterai plus jusqu'à ce que je ne doive plus rien, et n'est-ce pas chose cruellement bouffonne de s'entendre dire qu'on est dissipé quand on en est à sa quarantième nuit passée, et que les médecins ne s'expliquent pas comment je tiens à mon travail. Ils ne voient pas ma vie de moine ; ils ne veulent pas y croire. Ils sont
comme vous
Un affreux malheur est venu mettre le comble à mes misères. Werdet, qui n'a jamais eu le sou, va faire faillite, et m'entraîne dans un abîme, car, pour le soutenir, j'ai eu la faiblesse de signer des lettres de change dont je n'ai jamais reçu la valeur, et des effets pour une somme de treize mille francs, à laquelle il faudra faire honneur. J'ai déjà pris mes précautions pour résister à cet orage.
Demain, j'aurai tout déménagé de la rue Cassini, queje quitte pour n'y plus retourner. Mon appartement ici est sous le nom d'un tiers*. Je faisais cela pour éviter la garde nationale ; je me trouverai ainsi avoir garanti mon mobilier de toute poursuite, car je me trouve en