‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 73 sur 111 · Balzac se trompe de deux mille francs dans ce calcul · texte numérisé non relu

Balzac se trompe de deux mille francs dans ce calcul

Rossini me disait hier :

— Quand je faisais cela, moi, j'étais mort au bout de quinze jours, et j'en prenais quinze pour me rétablir.

— Moi, lui dis-je, je n'ai que le cercueil en perspective pour me reposer ; mais le travail est un beau suaire.

Vous comprenez comment au milieu de ces mille courses, de ces torrents d'épreuves, de manuscrits à faire, de cette lutte enragée, il est affreux de recevoir des pierres du ciel, au lieu de rayons. Vous ne comprendrez jamais ma vie ; il faudrait y assister. Non seulement je n'ai ni un plaisir ni un moment, mais je n'ai pu, depuis mon retour, ni prendre un bain, ni aller aux Italiens, deux choses qui me sont plus nécessaires (les bains et la musique) que le pain. Tout dépérit en moi au profil du cerveau. Cela fait frémir.

Ainsi, pour avoir trois fois dans ma vie voulu, moi faible, m'intéresser à des malheureux et les prendre en croupe sur mon cheval ou dans ma barque, trois fois, l'ouvrier imprimeur ^ Jules Sandeau et Werdet ont brisé le gouvernail, fait sombrer la barque, m'ont jeté à l'eau tout nu ! C'est fini. Je ne m'intéresse plus aux faibles ; j'ai trop d'obligations qui m'ordonnent d'user de la froide logique des coffres-forts. Je m'enferme dans mon travail et dans ma mansarde. Je deviens encore plus solitaire.

Voyez comme la société tout entière s'entend pour isoler les supériorités, comme elle les chasse sur les hauteurs ! Les affections qui doivent nous être exclusivement bonnes et tendres, ne jamais nous juger, ne pas faire d'un rien une montagne et d'une montagne un rien, celles-là nous tourmentent de leurs exigences fantasques ; elles nous portent des coups d'épingle à propos de niaiseries ; elles veulent de la foi pour elles, elles n'en ont pas pour nous ; elles ne veulent pas mettre dans leurs sentiments cette grandeur qui les sépare de tout. Elle ne les abstrait pas, comme nous le faisons, de toutes les souillures terrestres. Les protections que nous accordons aux faibles sont des relais pour se précipiter plus vite dans les inextricables difficultés de la vie matérielle. Les indifférents épousent les calomnies que répètent les envieux et que forgent les ennemis. Personne ne nous secourt. Les masses ne nous compren-

1. Barbier, l'associé de Balzac en 1826, pour son imprimerie.

nent pas ; les gens supérieurs n'ont pas le temps de nous lire et de nous défendre. La gloire illumine la tombe, la postérité ne nous fait pas de rentes, et je suis tenté de m'écrier, comme ce couniry gentleman, qui, dans les discussions, entendait toujours parler d'elle, et qui monte à la tribune pour dire : « J'entends toujours parler de la postérité ; je voudrais bien savoir ce que cette puissance a déjà fait pour l'Angleterre ».

Ainsi, vous voyez, cara, qu'à moins de miracles les pauvres écrivains sont condamnés aux malheurs sous toutes les formes ; aussi, je vous en supplie, ne me faites grâce d'aucune de vos tristesses, de vos idées, de tout ce qui vous regardera ; mais soyez toujours indulgente et bonne pour moi. Pensez toujours que tout ce que je fais a une raison et un but, que mes actions sont nécessaires ! Il y a, pour deux âmes un peu au-dessus des autres, quelque chose de honteux à vous répéter pour la dixième fois de ne pas croire à la calomnie. Quand vous m'avez dit, il y a trois lettres, que je jouais, cela était vrai comme mon mariage à Genève !

Cara, la vie que je mène ne souffre pas que les douces choses de l'amitié se convertissent en continuelles explications ; la vie de l'âme n'est pas cela.

Vous me demandez toujours qui est Bernard *. Je vous l'ai déjà écrit ; n'avez-vous pas la lettre ? C'est un gentilhomme de Besançon qui, à mon passage par cette ville, quand je suis allé à Neuchâtel, m'a accueilli comme une gloire, et à qui j'ai trouvé du talent. Aussitôt que j'ai eu la Chronique de Paris, je l'ai appelé, je l'ai conseillé, dirigé, avec une affection paternelle, en disant qu'il était homme à galoper du premier coup si on lui donnait un cheval; et c'était vrai. Je ne concevais un journal fait par moi qu'à l'aide des supériorités. Aussi avais-je déjà trié Planche, Bernard et Théophile Gautier. J'en aurais été dénicher d'autres. Mais tout est dit là-dessus.

Un colonel polonais, qui retourne à Saint-Pétersbourg par Varsovie, un monsieur Frankowski, vous portera la cassolette, suspendue à la chaîne de ma montre. Elle était, vous le savez, si délicate, que les petits chaînons se brisaient à chaque instant. Je vous l'ai dit déjà, elle sera mieux attachée à une bague, et vous ne

Page 1