‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 80 sur 111 · Bal2ac était rentré à Paris, le 3 mai · texte numérisé non relu

Bal2ac était rentré à Paris, le 3 mai

tournée. Avant de me mettre à écrire, je vais me donner la fête de causer avec vous bien longuement.

D'abord, cara carina, mettez dans ce beau front qui brille d'une si sublime intelligence, que j'ai dans votre jugement littéraire une confiance aveugle, que je vous ai faite, sous ce rapport, l'héritière de l'ange que j'ai perdu, que ce que vous m'écrivez devient aussitôt l'objet de longues méditations, et, qu'ainsi j'attends de vous, courrier par courrier, une critique de la Vieille Fille, comme la chère conscience que j'ai eue et dont la voix retentit toujours à mes oreilles savait les faire, c'est-à-dire que vous relirez l'œuvre et que, page par page, avec les indications les plus exactes, vous m'indiquerez les images, les idées qui vous choqueront, en me disant s'il faut ôter et remplacer, ou modifier. Soyez sans pitié, ni indulgence. Allez-y hardiment.

Cara, ne serais-je pas indigne de l'amitié que vous daignez avoir pour moi, si j'avais, dans l'intimité de notre correspondance la misérable petitesse d'un auteur? Aussi, vous suppliai-je, une fois pour toutes, de supprimer les longs éloges. Dites-moi sur trois tons : c'est bien, c'est beau, c'est magnifique ; vous aurez là un positif, un comparatif et un superlatif qui sont si grandioses chacun en leur genre, que je rougis de les offrir à votre encensoir. Mais ils sont encore si loin des gracieusetés louangeuses que vous m'adressez parfois, qu'ils sont modestes, ce qui paraîtrait bien singulier à un tiers. Soyez donc, je vous en prie, concise dans l'éloge, très prolixe dans la critique ; attendez même la réflexion ; ne m'écrivez pas dans le moment d'une première lecture ; si vous saviez tout ce qu'il y a de génie critique dans ce que vous me dites sur ma pièce de théâtre, vous seriez flère de vous. Mais vous laissez ce sentiment-là à vos amis. Oui, Planche n'aurait pas été plus savant, et vous m'avez si bien fait réfléchir, que je suis occupé à remâcher mes idées là-dessus. Songez, carina, que je suis de bonne foi dans toutes choses, et surtout en art ; que je n'ai rien des niaiseries paternelles qui mettent un si cruel bandeau sur les yeux de tant d'auteurs, et que si la Vieille Fille était mauvaise, j'aurais le courage de la retrancher de mon œuvre.

Au moment où j'écris, vous devez avoir le cher souvenir que j'ai tant caressé sur mon bureau pendant que je cherchais mes idées. , J'ai bien ri de ce que vous me mandez sur les héritières de Var-

sovie, et ce conte que vous me faites a été dit et inventé aussi à Milan. On a soutenu mordicus que j'y venais épouser une héritière immensément riche, la fille d'un marchand de soies. Il n'est conte ridicule dont je ne sois l'objet, et je vous amuserai bien en vous les disant tous, quand je vous verrai.

J'ai eu la lettre de M. de Hanski il y a deux jours, chez Rothschild, et les cinq cents francs étaient chez Rougemont de Lowenberg. Le portrait vient d'être rendu par le Musée. Boulanger va en faire la copie en quelques semaines, et il partira de manière que vous l'ayez bientôt. Vous aurez l'original qui a eu le plus grand succès au Salon ; plusieurs critiques l'ont regardé comme un des plus beaux ouvrages modernes, et il a donné lieu à des polémiques qui ont dû enchanter Boulanger. Je suis bien chagrin que l'admirable cadre que j'ai déniché en Touraine ne puisse orner votre galerie ; mais il faut laisser à la douane ses rigueurs. La statue vous viendra presque en même temps. Vous ferez sans doute faire une petite armoire pour poser la statue et vous y enfermerez les énormes collections de manuscrits que vous aurez de moi, en sorte que, sachant combien vous avez du cœur, vous aurez encore les travaux de l'homme. Je serai tout entier à Wierzchownia.

Vos trois lettres, lues coup sur coup, me baignaient l'âme d'affections pures et douces, comme l'eau patriale de la Seine me rafraîchissait le corps, et j'avais encore plus besoin de parcourir ces pages pleines de votre adorable petite écriture, que de me délasser.

Cependant j'avais fait un voyage horriblement beau ; il est bon de l'avoir fait. Mais c'est comme notre déroute de Russie : heureux qui a vu la Bérésina et se trouve sur ses jambes, sain et sauf ! J'ai passé le Saint-Gothard avec quinze pieds déneige sur les sentiers par lesquels je l'ai traversé, attendu que la route n'était même pas visible dans la personne des hauts piquets qui l'indiquent ; que les ponts jetés sur les torrents ne se voyaient pas plus que les torrents eux-mêmes. J'ai failli périr plusieurs fois, malgré onze guides. J'ai monté le Saint-Gothard à une heure du matin, par une lune sublime ; j'y ai vu le lever du soleil dans les neiges. Il faut avoir vu cela dans sa vie. Je l'ai descendu si rapidement, qu'en une demi-heure je suis passé de vingt-cinq degrés de froid qu'il faisait au sommet, à je ne sais combien de degrés de chaleur, dans la vallée de la Reuss,

J'ai eu les horreurs du pont du Diable et, vers quatre heures, je traversais le lac des Quatre-Cantons. Vous voyez que j'ai renoncé à aller par Berne et Neuchâtel. Je suis revenu par Lucerne et Baie. J'avais pris par le Tessin et Como. J'ai cru cette route économique de temps et d'argent et j'ai, au contraire, dépensé énormément de l'un et de l'autre. Mais j'en ai eu pour mon argent ; c'est un superbe voyage. Il me reste à le faire en été pour revoir ces belles choses sous un nouvel aspect. Ainsi, mon excursion a été comme un rêve, mais un rêve où dominait la figure de mon fidèle compagnon, celui dont je vous ai déjà parlé, qui m'a fait tant de plaisir à voir, et qui n'a jamais souffert du froid ^

Me voilà revenu à mes travaux ; je vais faire paraître coup sur coup César Birotteau, la Femme supérieure, Gambara; j'achèverai les Illusions perdues, puis la Haute Banque, et les Artistes. Après, nous volerons en Ukraine, où, peut-être, aurais-je le bonheur d'écrire une pièce de théâtre qui finira mes angoisses financières. Tel est mon plan de campagne, cara contessina.

11 mai.

J'ai été bien égoïste; j'ai commencé par parler de moi, en répondant aux premières choses qui m'ont frappées dans vos lettres, et je devais vous dire d'abord combien j'ai été heureux de vous voir quitte du déplorable et sublime métier de garde-malade que vous avez fait si courageusement et si heureusement. Vous m'avez fait un reproche de dureté qui m'a été bien sensible, pour une phrase. Cette phrase n'était, croyez-le, qu'une expression de mon désir de vous voir parfaite et peut-être mon désir était-il quelque chose d'insensé, car peut-être faut-il quelques contrastes dans un caractère. Quoi qu'il en soit, je ne me plaindrai plus, même quand vous m'accuserez injustement, en songeant qu'une affection aussi sincère et aussi vieille que la nôtre ne peut être agitée qu'à la surface.

Nous allons sans doute publier une livraison nouvelle d'Études philosophiques, celle où sont les Ruggieri. Je viens de relire ce morceau, et je trouve qu'il se ressent de l'état d'angoisse où j'étais, et de la faiblesse d'une tête qui avait trop produit. Il y aura beaucoup à retoucher. J'ignore ce qu'on aura dit de cette pauvre préface

1. Allusion au portrait de madame Hanska qu'il portait toujours sur lui.

d'un livre, et qui s'appelle Illusions perdues. Je vais faire la suite et compléter l'œuvre.

Votre vie monotone me tente beaucoup, et c'est surtout après avoir voyagé que plaisent les récits que vous m'en faites. Je vous dois le seul rire un peu homérique que j'aie eu depuis une année, quand j'ai lu votre mensonge à la comtesse S et que j'ai lu sa lettre confite de petites sucreries oratoires. Je ne crois pas cette femme- là vraie, et ne sais, en vérité, que lui répondre, car je suis aussi bête, quand je n'ai rien dans le cœur, que je le suis souvent quand il est plein .

13 mai.

Voici huit jours que je suis ici, et voici huit jours que je fais de vains efforts pour reprendre mes travaux. Ma tête se refuse à tout travail intellectuel ; je la sens pleine d'idées, et rien ne peut en sortir. Je suis incapable de fixer ma pensée, de la contraindre à considérer un sujet sur toutes ses faces et d'en déterminer la marche. Je ne sais quand cette imbécillité cessera, mais peut-être est-ce l'accoutumance qui me manque. Quand un ouvrier a laissé ses outils pendant quelque temps, sa main a fait divorce. Il faut qu'il recommence cette fraternité due à l'habitude, et qui lie la main à l'outil, autant que l'outil à la main.

14 mai.

Je suis allé voir hier au soir la Camaraderie, et je trouve infiniment d'habileté dans cette pièce. Scribe connaît le métier, mais il ignore l'art ; il a du talent, il n'aura jamais du génie. Cette soirée a été heureuse pour moi. J'ai rencontré Taylor, le commissaire royal près le Théâtre-Français, qui vient de rapporter, pour un million, quatre cents tableaux d'Espagne, et des plus beaux. Alors, en quelques minutes, il a été convenu qu'il se chargerait de faire recevoir, répéter et jouer une pièce de moi au Théâtre-Français, sans que, jusqu'au moment de nommer l'auteur, l'on pût savoir le nom, de me donner autant de répétitions que j'en voudrais, et de m'épargner les ennuis qui accompagnent la réception et la représentation d'une pièce. Maintenant, laquelle faire? Oh ! que plusieurs conversations avec vous me seraient nécessaires, car vous êtes la seule personne, maintenant que je suis

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