‹ Lettres a l'étrangere (volume 3)Chapitre 9 sur 111 · Mademoiselle Henriette Borel · texte numérisé non relu

Mademoiselle Henriette Borel

Pourquoi me demaudais-tu tant de te dire ce que je ne voulais t'exprimer que par mes regards? Ces sortes d'idées perdent à la parole. Je voudrais les communiquer d'âme à âme par les flammes d'un coup d'œil !

Maintenant, mon épouse, mon adorée, sache bien quoique je t'écrive, pressé par le temps, chagrin ou joyeux, qu'il y a dans mon âme un immense amour, que tu remplis mon cœur et ma vie, que si je ne t'exprime pas toujours bien cet amour, rien ne l'altérera; qu'il fleurira toujours plus beau, plus neuf, plus gracieux, parce que c'est un amour vrai, et que le véritable amour va croissant. C'est une belle fleur, à longues années, plantée dans le cœur, et qui étend ses palmes et ses rameaux, qui double à chaque saison ses belles grappes, ses parfums; et, ma chère vie, dis-moi, répète-moi toujours que rien ne froissera ni son écorce ni ses feuilles délicates, qu'il grandira dans nos deux cœurs, aimé, libre, soigné comme une vie dans notre vie, une seule vie ! Oh, que je t'aime 1 et quel baume cet amour répand sur moi, je ne sens pas de douleur possible. Tu es ma force, tu le vois.

Allons, mon Éva chérie, il faut te dire adieu; non, jamais adieu, au revoir, à bientôt à Genève, à Genève le 5 novembre. Et si tu dois venir à Paris, dis-le-moi vite.

Je ne t'ai pourtant rien dit de ce que je voulais te dire : combien je t'ai trouvée vraie, aimante ; combien tu as répondu à toutes les fibres de mon cœur, et même à mes caprices. Mon Dieu, souvent j'étais si absorbé, malgré ces bavardages qu'il fallait dire, que je ne t'ai rien répondu quand tu m'as demandé si on reliait bien à Saint- Pétersbourg.

Chère ango, tu donnes un prix inestimable à mes heures ; juge de ce qu'est une chose venue de toi, quand je voudrais vivre réellement en toi, au lieu d'y vivre par la pensée.

Allons, à bientôt. Le travail rendra court le temps qui nous séparera. Quels beaux jours que ceux de Neuchâtel ! Nous y ferons des pèlerinages, dis ? Oh, ange, maintenant que je t'ai vue, je puis te revoir par la pensée !

Allons, mille baisers pleins de mon âme ; je voudrais t'en enserrer. Mon Dieu, le plus doux de tous, je le rêve donc encore ! '

A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE

Paris, dimanche 13 octobre 1833.

Mon amour chéri, voici près de trois jours que je ne t'ai écrit, et ce serait bien mal si tu n'étais pas mon épouse aimée. Mais les travaux ont été si entraînants, les difficultés sont ai grandes 1 — Pauvre ange, j'aime mieux te dire les douceurs dont mon âme est pleine pour toi que de te raconter mes tribulations. Quant à ma vie elle est inébranlablement arrêtée comme je te l'ai dit déjà, je crois. Couché à six heures, après mon dîner, levé à minuit, je suis là, penché sur cette table que tu connais, assis sur ce fauteuil que tu vois, à cette cheminée qui me chauffe depuis six ans, travaillant jusqu'à midi. Puis, viennent les rendez-vous d'affaires, les détails d'existence dont il faut s'occuper ; puis souvent à quatre heures, un bain ; puis à cinq heures le dîner. Et je recommence intrépidement, nageant dans le travail, vivant dans celte robe de chambre blanche à ceinture de soie que tu devrais connaître. Il y a des auteurs qui m'écorniflent mon temps , viennent me prendre une heure ou deux ; mais plus souvent les inquiétudes, les obligations sont fixes ; les rentrées incertaines.

Knfin, me VQ#ci en train de conclure un traité qui va retentir dans notre monde d'envie, de jalousie, de sottise et faire jaunir encore la bile jaune de ceux qui ont l'audace de vouloir marcher dans mon ombre. Une maison de librairie assez respectable m'achète vingt-sept mille francs l'édition des Études de Mœurs au x/x" siècle ^ : douze volumes in-octavo, composés de la troisième édition

1. Comme il est frécjuemmenl parlé dans celle correspondance de ces douze volumes : voici l'indicalion de leurs dates d'apparition, ainsi que celle du contenu de chaque tome. Les ouvrages complètement inédits et ceux déjà parus dans les revues mais inédits en volumes sont mai-qués ici en italique :

des Scènes de la Vie privée, la première des Scènes de la Vie de Province et la première des Scènes de la Vie parisienne. D'un autre côté l'imprimeur qui me doit un millier d'écus me les rend sur l'opération. Cela me donne dix mille écus. Voilà de quoi faire rugir tous les fainéants, les aboyeurs, les gens de lettres !.. . Me voilà, moi, sauf ce que je dois à ma mère, libéré de mes dettes et libre, dans sept mois, d'aller où je voudrai ! Si notre grande affaire a réussi, je serai riche et je pourrai faire ce que je veux faire pour ina mère, et avoir un oreiller, un morceau de pain, et un mouchoir blanc pour mes vieux jours.

Hélas, mon ange bien-aimé, pour arriver^ t;e traité, il a fallu prendre des engagements, trotter, sortir de chez moi le matin à neuf heures, après le travail de nuit. Je n'en aurai pas moins des inquiétudes ])our les payements, car il faut toujours accorder des crédits aux libraires. Mes veilles, mes travaux, tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, peut être compromis. Le Libraire est une dame, une veuve * que je n'ai point vue et que je ne connais pas. Je ne ferai partir cette lettre que quand la signature sera donnée do part et d'autre, afin que ma missive t'apporte une bonne nouvelle

Première livraison : Décembre 1833. (Datée 1834). ViK db Province. Tome I". Eugénie Grandet. Tome IL Le Message. Les Célibataires (Le Curé de Tours), La Femme abandonnée. La Grenadière. L'Illustre Gaudissart.

Deuxième livraison : 15 mars 1834. Vie Parisienne. Tome II. Les Marana. Histoire des Treize. I. Ferragus. Tome III. Histoire des Treize. II. Ne louchez pas la Hache. (La Duchesse de Langeais). III. La Fille aux Yeux d'or. (Le Début).

Troisième livraison : 19 septembre 1834. Vie Privée. Tome III. Balthazar Claës ou la Reclierchede l'Absolu. — Tome IV. Même histoire. (La Femme de trente ans). Quelques chapitres inédits.

Quatrième livraison : l^r mai 1835. Vie Privée. Tome I. Le Bal de Sceaux. Gloire et Malheur (La Maison du Chat qui pelote). La Vendetta. Vie Parisienne. Tome IV. Histoire des Treize. III. La Fille aux Yeux d'or (fin). Profil de Marquise (Étude de Femme). Sarrazine. La Comtesse à deux maris (Le Colonel Cliabert). Madame Firmiani.

Cinquième livraison : 15 novembre 1835. Vie Privée. Tome II. La Fleur des Pois (Le Contrat de Mariage). La Paix du Ménage. Vie Parisienne. Tome L Lti Femme Vertueuse (Une Double Famille). La Bourse. Papa Gobseck.

Sixième livraison : Février 1837. Vie de Province. Tome III. Les Trois Vengeances (La Grande Bretèche augmentée). La Vieille Fille. — Tome IV. Hlusions perdues (première partie : Les dev^ Poètes)^

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