‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 1 sur 105 · M DCCC XCIX · texte numérisé non relu

M DCCC XCIX

A MADAME HANSKA

Paris, janvier 1833.

Madame,

Je vous supplie de séparer complètement l'auteur de l'homme, et de croire à la sincérité des sentiments que j'ai dû exprimer vaguement là où j'ai été obligé par vous de correspondre avec vous^ Malgré la défiance perpétuelle que quelques amis me donnent contre certaines lettres semblables à celles que j'ai eu l'honneur de recevoir de vous, j'ai été vivement touché par un accent que les

1. M. le vicomte de Spoelberch de LoYeojoul, entre les mains de qui senties originaux de ces lettres, a raconté Thistoire de cette correspondance en détail sous le titre Un Roman d'amour (Calmann Lévy, éditeur). Madame Hanska, née comtesse ÉTeline (Eve) Rzewuska, qui avait alors vingt- six ou vingt -huit ans, habitait le château de Wierzchownia, en Volhvnie. Lectrice enthousiaste des Scènes de la Vie privée, inquiétée par le tour différent que prenait Pesprit de Fauteur dans la Peau de chagrin, elle avait adressé, chez l'éditeur Gosselin, à Balzac, — alors âgé de trente- ti^is ans, — une lettre signée V Étrangère, qui lui fut remise le 38 février 1832. D'autres suivirent; celle du 7 novembre se terminait ainsi : « Un mot de vous, dans la Quotidienne, me donnera Fassurance que vous avez reçu ma lettre, et que je puis vous écrire sans crainte. Signez-le: A l'E... H, de B. j> Cet accusé de réception parut dans la QttoUdienne du 9 décembre. Ainsi fut inauguré le système de la c Petite correspondance >, en pratique aujourd'hui dans divers joamaux, et, du même coup, cette correspondance entre le grand homme et celle qui devait, dix-sept ans après, en 1850, devenir sa femme.

rieurs ne savent point contrefaire. Si vous daignez excuser la folie d'un cœur jeune, et d'une imagination toute vierge, je vous avouerai que vous avez été pour moi l'objet des plus doux rêves; en dépit de mes travaux, je me suis surpris plus d'une fois chevauchant à travers les espaces et voltigeant dans la contrée inconnue où vous, inconnue, habitiez seule de votre race. Je me suis plu à vous comprendre parmi les restes presque toujours malheureux d'un peuple dispersé, peuple semé rarement sur cette terre, exilé peutêtre des cieux, mais dont chaque être a un langage et des sentiments qui lui sont particuliers, qui ne ressemblent point à ceux des autres hommes; ce sont des délicatesses, des recherches d'âme, des pudeurs de sentiment, des tendresses de cœur plus pures, plus suaves, plus douces que chez les créatures les meilleures. Il y a quelque chose de saint jusque dans leur exaltation, et du calme dans l'ardeur. Ces pauvres exilés ont tous en eux, dans la voix, dans le discours, dans les idées, un je ne sais quoi qui les distingue des autres, qui sert à les lier entre eux malgré les distances, les lieux et les langages; un mot, une phrase, le sentiment qui respire même dans un regard, est conmie un ralliement auqud ils obéissent et, compatriotes d'une terre inconnue, mais dont les charmes se reproduisent dans leurs souvenirs, ils se reconnaissent et s'aiment au nom de ^tte patrie vers laquelle ils tendent. La poésie, la musique et la religion sont leurs trois divinités, leurs amours favorites, et chacune de ces passions réveille dans leurs cœurs des sensations également puissantes.

Je vous ai donc revêtue de toutes ces idées et je vous ai tendu fraternellement la main de loin, sans fatuité, comme sans coquetterie, mais avec une confiance presque domestique, avec conscience, et si vous eussiez vu mon regard, vous y auriez reconnu tout à la fois la reconnaissance de l'amant et les reUgions du cœur : la tendresse pure qui lie le fils à la mère, et le frère à la sœur, tout le respect de l'honmie jeune pour la femme, et les espérances délicieuses d'une longue et fervente amitié.

Ce fut un épisode tout romanesque; mais qui osera blâmer le romanesque? Il n'y a que les âmes froides qui ne conçoivent pas tout ce qu'il y a de vaste dans les émotions auxquelles l'inconnu donne carrière libre. Moins nous sommes retenus par la

réalité et plus grand est Tessor de Tâme. Je me suis donc laissé doucement aller à mes rêveries, et j'en ai fait de ravissantes. Alors, si quelque étoile a jailli de votre bougie, si votre oreille vous a redit des murmures inconnus, si vous avez vu des figures dans le feu, si quelque chose a pétillé, a parlé près de vous, autour de vous, croyez que mon esprit errait sous vos lambris.

Au milieu du combat que je livre, au milieu de mes durs travaux, de mes études sans fin, dans ce Paris agité où la politique et la littérature absorbent seize ou dix-huit heures sur les vingt-quatre, à moi, malheureux, et bien différent de Tauteur que chacun rêve, j'ai eu des heures charmantes que je vous devais. Aussi, pour vous en remercier, je vous avais dédié le quatrième volume des Scènes de la Vie privée, en mettant votre cachet en tête de la dernière Scèney celle que je faisais au moment où je reçus voire première lettre*. Mais une personne qui est une mère pou^ moi', et dont je dois respecter les caprices ou même la jalousie, a e^igé que ce muet témoignage de mes sentiments secrets disparût. J'ai la bonne foi de vous avouer et la dédicace et sa destruction, parce que je vous crois Tàme assez haute pour ne point vouloir d'un hommage qui eût causé le chagrin d'une personne aussi noble et aussi grande que celle dont je suis l'enfant, car elle m'a conservé au milieu des chagrins et du naufrage où j'ai failli périr jeune. Je ne vis que par le cœur et elle m'a fait vivre! J'ai sauvé un seul exemplaire de cette feuille qui m'a été reprochée comme une coquetterie horrible; gardez-la, madame, à titre de souvenir et de remerciements. Quand vous lirez ce livre, vous vous direz qu'en l'achevant et en le relisant j'ai pensé à vous et aux compositions que vous préfériez à toutes les autres. Peut-être est-ce mal ce que je fais là, mais la pureté de mes intentions m'absoudra.

Mettez, madame, les choses qui vous choquent dans mes ouvrages

1. Il s'agit ici des différents chapitres de la Femme de trente ans. Cette édition des Scènes de la Vie privée (la deuxième), parut le 22 mai 1832 et le dernier chapitre de rouYrage : CExpiationf la Vieillesse d'une mère coupaUe, fut daté également en mai 1832.

2. La^oarauiseje C..., qui avait commencé par être, elle aussi, une correspondante anonyme 3e lialzac et, depuis 1822, yeillait, en effet, sur tout le détail de sa Tie.

sur le compte de cette nécessité qui nous force à frapper fortement un public blasé. Ayant entrepris, témérairement sans doute, de représenter l'ensemble de la littérature par l'ensemble de mes œuvres; voulant construire un monument, durable plus par la masse et par l'amas des matériaux que par la beauté de l'édifice, je suis obligé de tout aborder pour ne pas être accusé d'impuissance. Mais, si vous me connaissiez personnellement, si ma vie solitaire, si mes jours d'étude, de privations et de travail vous étaient contés, vous déposeriez quelques-unes de vos accusations et vous reconnaîtriez plus d'une antithèse entre l'homme et ses écrits. Certes, il est des œuvres où j'aime à être moi ; mais vous les devinerez, car ce sont celles où le cœur a parlé. Ma destinée est de peindre le bonheur que sentent les autres, et de le désirer complet sans le rencontrerai n'y a que ceux qui souffrent qui puissent peindre la joie, parce que l'on exprime mieux ce que l'on conçoit que ce que l'on a éprouvé^

Voyez où m'entraîne cette confidence? Hais en pensant à tout ce qu'il y a de pays entre nous, je n'ose pas être bref. Et puis les événements sont si sombres autour de moi et de mes amis ! La civilisation est menacée; les arts, les sciences, les progrès sont menacés. Moi-même, organe d'un parti vaincu, représentant bientôt de toutes les idées nobles et religieuses, je suis déjà l'objet de haines vives ^ Plus on espère de ma voix et plus on la redoute. Et, dans ces circonstances, quand on a trente ans et que l'on n'a point usé la vie ni le cœur, avec quelle passion l'on saisit un mot d*amilié, une parole tendre!...

Peut-être ne recevrez-vous plus jamais rien de moi, et l'amitié que vous avez créée sera-t-elle comme une fleur qui périt inconnue au fond d'un bois, dans un éclat de foudre! Sachez du moins qu'elle est vive et sincère, et que vous êtes dans un cœur jeune et sans flétrissure, comme toute femme peut désirer d'y être, — respectée et adorée. N'avez-vous pas répandu quelque parfum sur mes heures? Ne vous dois-je pas un de ces encouragements qui nous font accepter nos durs travaux, une goutte d'eau dans le désert?

Si les événements me respectent, et malgré les excursions aux-

1. Balzac avait collaboré, en 1832, au Rénovateur, recueil légitimiste fondé par Berryer, le duc de Fitz- James et M. Laurentie, et venait de publier le Refus dans le Saphir, keepsake royaliste, orné du portrait de Mademoiselle,

quelles me condamne ma vie de poète et d'artiste, vous pourriez, madanie, adresser vos lettres rue Cassini^ n^ 4, près l'Observatoire, à Paris, si toutefois je n'ai pas eu le malheur de vous déplaire par l'expression candide des sentiments que je vous ai voués. Agréez, madame, mes hommages respectueux.

A MADAME HANSKA

Paris, fin de janyier 1833.

Pardonnez-moi le retard qu'éprouve ma réponse. Je ne suis 7h^<^*"^ *15 revenu qu'en décembre dernier à Paris et je n'ai trouvé votre ^^- ^^ ^ lettre quà Paris. Mais là, j'ai été saisi bien vivement et par des travaux accablants et par de violents chagrins. Il faut taire et les chagrins et les travaux. 11 n'y a que Dieu et moi qui saurons jamais l'épouvantable énergie dont il fallait qu'un cœur fût pourvu pour être plein de larmes réprimées et suffire à des travaux littéraires. Dépenser son âme en mélancolie et l'occuper encore de malheurs ou de bonheurs fictifs! Ëcrire des drames froids et garder un drame qui brûle le cœur et la cervelle! Mais il faut laisser cela. Je suis seul, je suis maintenant enfermé chez moi pour longtemps, pour toute une année peut-être. J'ai déjà subi ces incarcérations volontaires au nom de la science et de la pauvreté; aujourd'hui, ce sont des peines qui sont mes geôliers.

J'ai plus d'une fois reporté ma pensée vers vous. Mais il faut encore me taire; ce sont des folies. J'ai un regret, c'est de vous avoir vanté Louis Lambert, le plus triste de tous les avortons. Voici près de trois mois que j'ai employés à refaire ce livre, et il a paru ces jours-ci en un petit volume in-18, dont il y a un exemplaire particulier pour vous; il attendra vos ordres et sera remis, avec le Chénier^ à la personne qui viendra les prendre pour vous, ou sera porté là où vous m'écrirez de les envoyer.

Cette œuvre est encore incomplète, quoiqu'elle porte cette fois

le titre pompeux de tàisioire intellectuelle de Louis Lambert, et, quand cette èditioD sera épuisée, il viendra encore un Louis Lambert moins incomplet encore.

Je vous dis naïvement ce que vous voulez savoir de moi. J'attends encore que vous me parliez de vous avec la même confiance. Vous aviez peur de la raillerie? Et de qui? D'un pauvre enfant, victime hier et encore victime demain de ses pudeurs de femme, de sa timidité, de ses croyances. Vous m'avez demandé compte de mes deux écritures^ avec défiance; mais j'ai autant d'écritures qu'il y a de jours dans l'année, sans pour cela être versatile le moins du monde. Cette mobilité vient d'une imagination qui peut tout concevoir et rester vierge, comme la glace qui n'est souillée par aucune de ses reflétions. La glace est dans mon cerveau. Mais mon cœur, mon cœur n'a été connu encore que d'une seule femme au monde, Y Et nunc et semper ^ de la dédicace de Louis Lambert. Liens éternels et liens brisés ! Ne m'accusez pas. Vous m'avez demandé comment on pouvait s'aimer, vivre et se perdre en s'aimant toujours. Il y a là un mystère de vie que vous ne connaissez pas encore et que je ne vous souhaite pas de connaître. Dans cette triste destinée, il n'y a que le sort que l'on puisse accuser; il y a deux malheureux, mais deux malheureux irréprochables. U n'y a pas de faute à absoudre parce qu'il n'y a pas lieu à accusation. Je ne puis plus ajouter un mot.

Je suis bien curieux de savoir si la Femme abaiidonnéej la Gre^ nadière, la Lettre à Nodier (où il y a des fautes typographiques énormes), si le Voyage à Java, si les Marana vous auront plu?...

Quelques jours après avoir reçu cette lettre, vous lirez Une Fille d'Eve, qui sera le type de la Femme abandonnée prise entre quinze et vingt ans.

En ce moment, j'achève un ouvrage tout à fait évangélique, et qui me semble Ylmitalion de Jésus-Christ poétisée» II y a une épi-

1. Balzac, ici, puis à la fin de sa lettre, fait allusion à une autre lettre qui manque. Mais celle-ci n'était pas de lui. Elle avait été écrite par son amie, madame Zulma Carraud, qui répondait souyent, au nom de récriYain, à ses mystérieuses correspondantes.

2. Et nunc et semper dilectœ dicatum (dédié à la femme maintenant et toujours aimée).

LETTRES A L'ÉTRANGÈRE. i

graphe qui dira dans quelle disposition j'étais en écrivant ce livre : AiLx ccBurs blesséSy Vombre et le silence. Il faut avoir souffert pour comprendre cette ligne dans toute son étendue, et il faut avoir souffert autant que moi pour l'enfanter en un jour de deuil.

Je me suis jeté dans le travail, comme Empédocle dans son volcan, pour y rester. La Bataille viendra après le Médecin de campagne^ ce livre dont je vous parle, et n'y a-t-il pas de quoi frémir si je vous dis que la Bataille est un livre impossible? ÎA, j'entreprends de vous initier à toutes les horreurs^ à toutes les beautés d'un champ de bataille ; ma bataille, c'est Essling, Essling avec toutes ses conséquences. Il faut que dans son fauteuil, un homme froid voie la campagne, les accidents de terrain, les masses d'hommes, les événements stratégiques, le Danube, les ponts, admire les détails et l'ensemble de cette lutte, entende l'artillerie, s'intéresse à ces mouvements d'échiquier, voie tout, sente dans chaque articulation de ce grand corps, Napoléon, que je ne montrerai pas ou que je laisserai voir, le soir, traversant dans une barque le Danube ! Pas une tête de femme; des canons, des chevaux, deux armées, des uniformes. A la première page le canon gronde, il se tait à la der* nière. Vous lirez à travers la fumée, et, le livre fermé, vous devez avoir tout vu intuitivement et vous rappeler la bataille comme si vous y aviez assisté.

Voici trois mois que je me mesure avec cette œuvre, cette ode en deux volumes, et que de toutes parts on me crie impossible !

Je travaille dix-huit heures par jour. Je me suis aperçu des défauts de style qui déparent la Peau de chagrin; je la corrige pour la rendre irréprochable; mais après deux mois de travail, la Peau réimprimée, je découvre encore une centaine de fautes. — Ce sont des chagrins de poète.

11 est arrivé la môme chose pour les Chtmans. Je les ai réécrits en entier, et la deuxième édition, qui va paraître, a encore bien des taches.

De tous côtés, l'on me crie que je ne sais pas écrire, et cela est cruel quand je me le suis déjà dit et que je consacre le jour à mes nouveaux travaux et la nuit à perfectionner les anciens. Comme l'ours, je lèche en ce moment les Scènes de la Vie privée et la Vhysio' logie du mariage; puis je retravaillerai les Contes philosophiques.

Puisque toutes mes passions, toutes mes croyances sont trompées, puisque mes rêves se dissipent, il faut bien me. créer des passions, et j'ai pris celle de Tart. Je vis dans mes études. Je veux faire mieux. Je pèse mes phrases et mes mots comme un avare pèse ses pièces d'or. Que d'amour je perds ainsi ! Que de bonheur jeté aux vents! Ma jeunesse si laborieuse, mes longues études, n'auront pas la seule récompense que je voulusse. Depuis que j'ai respiré et sachant ce qu'était un soufHe pur échappé de lèvres pures, j'ai souhaité l'amour d'une jeune et jolie femme, et tout m'a fui! Dans quelques années la jeunesse sera un souvenir! Je suis éligible depuis la nouvelle loi qui nous reconnaît hommes à trente ans, et, certes, dans quelques années, le souvenir de la jeunesse ne m'apportera guère de joies. Alors, comment espérer à quarante ans ce qui m'aura manqué à vingt? Celle qui a peur de moi, aujourd'hui jeune, sera-t-elle plus apprivoisée alors? Mais vous ne concevez guère ces plaintes, vous jeune, vous solitaire, campagnarde loin de notre monde parisien qui excite si violemment les passions, et où tout est si grand et si petit. Il faut encore que je garde ces lamentations au fond démon cœur...

Vous m'avez demandé amitié pour un petit; j'ai bien pensé à vous avant-hier en acquittant une promesse semblable, en me dévouant à un jeune homme dont j'espère embarquer la vie dans une belle et noble vie. Vous avez raison, il y a un moment, dans la vie des jeunes gens, où un cœur ami est bien précieux. Il y a dans le parc de Versailles un Achille entre le Vice et la Vertu qui me parait un bien grand chef-d'œuvre et j'ai toujours pensé, en le voyant, à ce moment critique de la vie humaine. Oui, un jeune honmie a besoin d'une voix courageuse qui l'entraîne à la vie d'homme, tout en lui laissant ramasser les fleurs de passion sur le bord de la route.

Vous ne vous moquerez pas de moi, vous qui m'avez écrit une si noble page et des lignes si mélancoliques auxquelles j'ai cru. Vous êtes une des figures idéales auxquelles j'ai laissé le droit de venir parfois se poser nuageusement devant mes fleurs, et qui me sourient entre deux camélias, agitent mes bruyères roses, et auxquelles je parle.

Vous aviez peur des dissipations de l'hiver pour moi ; hélas ! tout

ce que je sais des impressions que je puis produire, me vient de quelques lettres échappées à de bonnes âmes qui me réchauffent. Je ne sors pas d'un long cabinet garni de livres ; je suis seul et ne veux écouter personne. J'ai tant do mal à déraciner de mon cœur mes espérances! Il faut les ôter comme le chanvre, une à une, brin à brin. Renoncer à la femme, à ma seule religion terrestre ! '

Vous voulez savoir si j'ai rencontré Fœdora, si elle est vraie? Une femme de la froide Russie, la princesse Bagration, passe à Paris pour être ]e modèle. J'en suis à la soixante-douzième femme qui a eu l'impertinence de s'y reconnaître. Elles sont toutes d'un âge mûr. Madame Récamier elle-même a voulu se fœdortser. Rien de tout cela n'est vrai. J'ai fait Fœdora de deux femmes que j'ai connues sans être entré dans leur intimité. L'observation m'a suffi, outre quelques confidences.

U y a aussi de bonnes âmes qui veulent que j'aie courtisé la plus belle des courtisanes de Paris et que je me sois caché dans ses rideaux. Ce sont des calomnies.

J'ai rencontré une Fœdora^ mais celle-là, je ne la peindrai pas; et alors, il y avait longtemps que la Peau de chagrin avait paru.

Il faut vous dire adieu, et quel adieu! Cette lettre sera un mois peut-être en route, vous la tiendrez en vos mains et je ne vous verrai peut-être jamais, vous que je caresse comme une illusion, qui êtes dans tous mes rêves comme une espérance et qui avez, si gracieusement, donné un corps à mes rêveries. Vous ne savez pas ce que c'est que de peupler la solitude d*un poète d'une figure douce, dont les formes sont attrayantes par le vague même que leur prête l'indéfini. Un cœur ardent et seul se prend si vivement à une chimère quand elle est réelle! Que de fois j'ai fait le chemin qui nous sépare; que de délicieux romans et que de frais de poste dépensés au coin du feu!

Adieu, donc; je vous ai donné une nuit, une nuit qui appartenait à ma femme légitime, à la Revue de Paris ^y épouse acariâtre.

1. Fondée ea 1829 par le docteur Véron, la Revue da Paris vécut sous différents directeurs, tels qu*Âmédée Pichot, Philarète Chasles, François Buloz, jusqu'en 1845, où elle se fondit avec VArtûte, — François Buloz dirigeait en même temps la Revue des Deux Mondes et la Revue de Paris, la première étant plus savante, et la seconde plutôt consacrée aux lettres et aux arts. C'est dans la Revue de Paris

Aussi la Théorie de la Démarche^ que je lui devais, sera remise au mois de mars, et personne ne saura pourquoi ; vous et moi saurons le secret. L'article était là, — toute une science à professer ; — c'était ardu, j'en étais effrayé. Votre lettre passait d'un doigt dans mon souvenir, et, tout à coup, je me mets les pieds dans la braise, je m'oublie dans mon fauteuil, et je suppute mes remords, toutes les nuits où je me suis endormi me disant : a Voici encore un jour passé sans répondre ». (Comme un petit tort en amitié donne des aiguillons à l'amitié!) — Alors, adieu la Démarche; je galope vers la Pologne et je relis toutes vos lettres, — je n'en ai que trois, — et je vous réponds. Je vous défie de lire dans deux mois la Théorie de la Démarche^ sans sourire à chaque phrase, parce que, sous ces phrases insensibles et folles, peut-être, il y aura mille pensées pour vous.

Adieu, donc; j'ai si peu de temps que Vous m'absoudrez. Il n'y a pas trois personnes à qui je réponds. Ceci est un peu de fatuité française et, cependant, c'est tout ce qu'il y a de plus délicat en fait de modestie. Il y a mieux; je voulais vous dire que vous êtes presque seule dans mon cœur, les grands-parents exceptés.

Adieu ; si mon rosier ne s'était défieuri, je vous eusse envoyé un de ses pétales. Si vous étiez moins fée, moins capricieuse, moins mystérieuse, je vous dirais : « écrivez- moi souvent ».

P.-S. — Le cachet noir était un accident. Je n'étais pas chez moi, et l'ami, chez lequel j'étais à Angoulôme S était en deuil.

qu'il publia dôs le début le Lys dans la Vallée et Séraphila; il s'ensuivit un procès fameux, gagné par Balzac. — Alexandre Dumas père, Eugène Sue, Léon Gozlan, Jules Janln, avaient aussi donné des romans à cette première Revue de Paris, Elle avait pour coUaboratenrs Lamartine, Musset, Vigny, Sainte:;Beuve, Casimir Delavigne, Benjamin Constant, Scribe, Saint-Marc Girardin, CuviUier- Fleury, etc.

Une autre Remie de Paris vécut de 1851 & 1856, sous la direction de Théophile Gautier, Arsène Houssaye et Maxime Du Camp : elle publia Madeane Bovary ^ de Gustave Flaubert, et les Paysans, de Balzac. Son libéralisme politique la fit supprimer par le gouvernement au lendemain de Vattentat d'Orsini.

1. M. Carraud. — C'est à la lettre écrite par madame Carraud que Balzac fait allusion ici.

À MÀDÀMK HàNSKÀ.

Paris, 24 février, 1833.

11 y a certes quelque boa génie entre nous ; je n'ose dire autre chose, car comment expliquer que vous ayez fait voyager vers moi Ylmitation de Jésus-Christ lorsque je travaillais nuit et jour à un livre dans lequel je tâche de dramatiser Tesprit de ce livre en l'appropriant aux désirs de civilisation de notre époque ; comment se fait-il que vous ayez eu la pensée de me l'envoyer quand j'avais celle d'en mettre la poésie méditative en action, qu^à travers les espaces le saint volume, accompagné d'un doux cortège de pensées, vînt à moi qui me lançais dans les champs délicieuse d*une idée religieuse, qu'il me soit apporté au moment où lassé, fatigué, je désespère de pouvoir accomplir cette œuvre magnifique de charité, belle dans ses résultats, si mes efforts n'ont pas été vains? Oh! laissez-moi le droit de vous envoyer, dans un mois ou deux, mon Médecin de campagne avec le Chénier et avec le Louis Lambert nouveau sur lequel j'écrirai de nouvelles corrections ! Mon livre ne paraîtra que dans les premiers jours de mars ; je ne veux pas vous envoyer cette ignoble édition; quelques semaines après son apparition, j'en ferai faire une autre et je pourrai vous offrir quelque chose de digne de vous. La même voie m'est offerte. Poésie, religion, intelligence, ces trois grands principes seront réunis dans ces trois livres et leur pèlerinage vers voiis sera complet; toutes mes pensées s*y joindront, et, si vous y puisez, il y aura pour vous, chez moi, quelque chose d'inépuisable.

Maintenant je sais que ce livre vous plaira. Vous m'envoyez le Christ sur la croix, et moi, je lai fait faire portant sa croix. Là est l'idée du livre : résignation et amour ; foi en l'avenir et répandre le parfum des bienfaits autour de soi. Quelle joie a un homme de pouvoir faire enfin une œuvre où il puisse être lui, où il puisse

épancher son âme sans crainte de la moquerie, parce qu'en servant les passions de la foule il a conquis le droit, chèrement payé, d'en être écouté, en un jour de grave pensée !

Âvez-vous lu les Alarana ? Dites-moi si Juana vous platt.

Vous avez bien éveillé des curiosités diverses en moi ; vous êtes coupable d'une délicieuse coquetterie qu'il est impossible de blâmer. Mais vous ne savez pas tout ce qu'il y a de dangereux pour une imagination vive et un cœur méconnu, un cœur plein de tendresse repoussé, à entrevoir nuageusement une femme jeune, belle ; malgré les dangers je me laisse complaisamment aller à toutes les espérances du cœur. Mon chagrin est de ne pouvoir vous parler de vous que comme d'une espérance, d'un rêve du ciel, de tout ce qui est beau ! Je ne puis donc vous parler que de moi ; mais aussi je m'abandonne avec vous à toutes mes pensées secrètes, à mes désespoirs, à mes espérances. Vous êtes une seconde conscience, moins grondeuse peut-être et plus gracieuse que celle qui se lève si impérieusement dans les moments mauvais.

Eh bien I parlons de moi dqnc, de moi puisqu'il le faut. J'ai eu l'un de ces chagrins immenses que les artistes seuls connaissent. Après trois mois de travaux, je refais Louis Lambert. Hier, un ami, Tun de ces amis qui ne trompent pas, qui vous disent la vérité, est venu, le scalpel à la main, et nous avons étudié mon œuvre. Lui est un homme logique, d'un goût sévère, incapable de faire quoi que ce soit, mais le plus profond grammairien, le professeur le plus sévère, et il m'a démontré mille fautes. Le soir, seul, j'ai pleuré de désespoir et de cette espèce de rage qui prend au cœur quand on reconnaît ses fautes après avoir tant travaillé. Enfin, je vais me remettre à l'œuvre et dans un mois ou deux je ferai reparaître un Louis Lambert corrigé. Attendez-le. Laissez-moi vous envoyer quand elle sera faite une nouvelle et belle édition des quatre volumes de Contes philosophiques. Je la prépare. La Peau de chagrin, déjà corrigée, va l'être de nouveau. Si tout cela n'est pas parfait, du moins ce sera moins laid.

Toujours des travaux ! Ma vie se passe dans une cellule de moine, une jolie cellule néanmoins ; mais je sors rarement ; j'ai beaucoup d'ennuis personnels, conmie tous les hommes qui vivent de l'autel au lieu de pouvoir l'adorer. Que de choses je fais

auxquelles je renoncerais ! Mais le temps de ma délivrance n'est pas éloigné ; alors je pourrai achever lentement mon œuvre.

Comme je suis impatient de finir le Médecin de campagne pour savoir ce que vous en penserez I Car vous le lirez sans doute avant de recevoir votre exemplaire. C'est l'histoire d'un homme fidèle à un amour méconnu, à une femme qui ne Taime pas, qui Ta brisé par une coquetterie; mais cette histoire n'est qu'un épisode. Au lieu de se tuer, cet homme laisse sa vie comme un vêtement, prend une autre existence, et, au lieu de se faire chartreux, il se fait la sœur de charité d'un pauvre canton qu'il civilise. En ce moment, je suis dans le paroxysme de la composition, je ne vous en dirais que du bien. Quand cela sera fait, vous aurez les désespoirs de l'homme qui ne voit plus que les fautes.

Si vous saviez avec quelles forces une âme solitaire et dont personne ne veut s'élance vers une afiection vraie ! Je vous aime, inconnue, et cette bizarre chose n'est que Tefiet naturel d'une vie toujours vide et malheureuse, que je n'ai remplie que par des idées, et dont j'ai diminué les infortunes par des plaisirs chimériques. Si cette aventure devait arriver à quelqu'un, c'était à moi. Je suis comme un prisonnier qui, du fond de son cachot, entend au loin une délicieuse voix de femme. Il porte toute son âme dans les fragiles et puissantes perceptions de cette voix, et après ses longues heures de rêverie, d'espérances, après les voyages de son imagination, la femme belle, jeune, le tuerait, tant le bonheur serait complet. Vous traiterez cela de folies ; cela est la vérité, et bien au-dessous de la vérité, parce que le cœur, l'imagination, le romanesque des passions dont mes ouvrages donnent l'idée, sont bien loin du cœur, de l'imagination et du romanesque de l'homme. Et je puis dire cela sans fatuité, parce que toutes ces qualités sont pour moi des malheurs. Après tput, personne ne s'attache avec plus d'amour à la poésie de ce sentiment à la fois chimérique et vrai. C'est une sorte de religion, plus haute que la terre, moins élevée que le ciel. J'aime à tourner souvent, le jour, mes regards vers des cieux inconnus, dans un pays inconnu, pour y puiser une force nouvelle en pensant que là il y a des récompenses certaines pour moi, quand je fais bien.

Sachez donc bien qu'il y a ici, entre un couvent de Carmélites

et la Place où maintenant se font nos exécutions, un pauvre être dont vous faites la joie, joie innocente selon les lois sociales, et bien criminelle sll faut la mesurer au poids de Taflection. J'en prends trop, je vous assure, et vous ne ratifieriez pas mes rêveuses conquêtes, s'il m'était possible de vous dire mes rêves, des rêves que je sais impossibles et qui me plaisent tant! Aller, sans que jperso^ne au monde sache qui je suis, aller dans votre pays, passer devant vous, inconnu, vous avoir vue, et revenir, vous écrire ici : « Vous êtes ainsi ! » Que de fois j'ai joui de cette délicieuse fantaisie, moi «ttaché par mille liens de Lilliput sur ce Paris, moi dont Tindépendanee s'ajourne encore, moi qui ne puis voyager que par la pensée ! Elle esl à vous, cette pensée ; mais, par grâce, au nom de cette affection que je ne veux plus qualifier, parce qu'elle me rend trop heureux, maintenant dîtes-moi bien que vous n'écrivez en France qu'à moi.£e n'est ni défiance ni jalousie; quoi que ces deux sentiments accusent de tendresse, moî je trouve que les soupçons qu'ils impliquent sont toujours déshonorants^on, c'est mû par le sentiment de perfection céleste qui doit être ea vous et que je pressens. Je le sais, je voudrais en être sûr !

Mais adieu ; les' impitoyables libraires, journaux, etc., sont \k; le temps me manque pour tout ce que j'entreprends; il n'y a qu'une seule chose pour laquelle j'en trouverai toujours. Voulezvous être bonne, charitable, gracieuse, excellente ? Vous devez bien, si ce n'est vous, connaître une personne qui sache faire un croquis à la sépia; envoyez-moi la copie fidèle de la chambre où vous écrivez, où vous pensez, où vous êtes vous, car, vous le savez, il y a des moments où nous sommes plus nous, où il n'y a plus de masque. Je suis bien hardi, bien indiscret, mais ce désir vous dira bien des choses, et, après tout, il est très innocent, je vous jure.

Au mois de mai, deux jeunes Français allant en Russie pourront mettre chez la personne que vous indiquerez, dans la ville que vous indiquerez, le paquet contenant André Chénier. mon pauvre Louis Lambert et l'exemplaire du Médecin de campagne. Écrivezmoi promptement à ce sujet. Ce sont deux jeunes gens qui ne s'enquerront de rien et qui n'y verront qu'une affaire de commerce. Les choses d'art ne doivent point être exposées aux bruta-

I^ETTRES A L^ÉTRANGËRE. 15

litésdes douanes, et vous permettrez à un pauvre artiste de vous envoyer quelques témoignages d'art, Us ne seront précieux que par l'espèce de perfection que des artistes qui s'aiment, mettent à faire quelque chose pour un frère. D'ailleurs, laissez à Paris le droit d'être fier du culte des arts. Enfin, vous pourrez en jouir, parce qu'il sera très supposable que, par une fantaisie bibUophilique, un marchand l'ait obtenue. Il n'y a que vous qui saurez, et moi, dans le monde, que ce livre, cet exemplaire sera seul de son espèce. Le chiffre que j'avais fait graver a été perdu. Il ne m'arrive que frotté par le contact des lettres. Vous seriez bien généreuse de m'en laisser l'empreinte dans l'intérieur de votre réponse.

Tout cela fait que je m'occupe de vous, et vous ne vous refuserez pas à augmenter mes plaisirs ; ils sont si rares !

A MADAME HANSKA V

Paris, fin mars 1833.

Je VOUS ai dit quelque chose de ma vie ; je ne vous ai pas tout dit, mais TOUS en aurez assez aperçu pour comprendre que je n'ai eu ni le temps de faire le mal, ni le loisir de me laisser aller au bonheur. Doué d'une excessive délicatesse, ayant vécu beaucoup dans la solitude, le malheur constant de ma vie a été le principe de ce qu'on nomme si improprement talent. J'ai été pourvu d'une grande puissance d'observation, parce que j'ai été jeté à travers toutes sortes de professions, involontairement. Puis, quand j'allais dans les hautes r^ons de la société, je souffrais par tous les points de l'âme où la souffrance arrive et(ii n'y a que les âmes méconnues et les pauvres qui sachent observer, parce que tout les froisse et que l'observation résulte d'une souffrancejLa mémoire n'enregistre bien que oe qui

1. Cette lettre et la suivante ont été envoyées incomplètes avec celle du 29 ]uillet-8 août. On lira dans celles! Texplication de leurs lacunes.

est douleur. A ce Utre elle vous rappelle une grande joie, car un plaisir touche de bien près à la douleur) Ainsi, la société dans toutes ses phases, du haut en bas; ainsi les législations, les religions, les histoires, le temps présent, tout a été analysé, observé par moi. Mon unique passion, toujours trompée, du moins dans tout le développement que je lui donnais, m'a fait observer les femmes, me les a fait étudier, connaître et chérir, sans autre récompense que celle d'être compris à distance par de grands et de nobles cœurs. J'ai écrit mes désirs, mes rêves. Mais, plus je vais, plus je me révolte contre le sort. A trente-quatre ans, après avoir constamment travaillé quatorze et quinze heures par jour, j'ai déjà quelques cheveux blancs, et blanchir déjà sans avoir été aimé par une jeune et jolie femme, cela est triste. Mon imagination, toute virile, n'étant jamais ni prostituée, ni lassée, est une ennemie pour moi; elle est toujours d'accord avec un cœur jeune, pur, violent de désirs réprimés, en sorte que le moindre sentiment jeté dans ma solitude y fait des ravages. Je vous aime déjà trop sans vous avoir vue. Il y a certaines phrases de vos lettres qui m'ont fait battre le cœur ; et si vous saviez avec quelle ardeur je m'élance vers ce que j'ai si longtemps désiré I De quel dévouement je me sens capable ! Quel bonheur ce serait pour moi de subordonner ma vie à un seul jour I De rester sans voir âme qui vive pendant un an, pour une seule heure I Tout ce que la femme rêve de plus délicat et de plus romanesque trouve en mon cœur non pas un écho, mais une simultanéité incroyable de pensée. Pardonnez-moi l'orgueil de la misère et la naïveté de la souffrance.

Vous m'avez demandé le nom de baptême de la dilecta. Malgré l'entière et aveugle foi, malgré mon sentiment pour vous, je ne saurais le dire ; je ne l'ai jamais dit. Auriez-vous foi en moi si je le disais ? Non .

Vous me demandez de vous envoyer un plan des lieux où je suis. Écoutez : dans une des prochaines livraisons de Tiâ^bum de Régnier S que je vais voir à ce sujet, je ferai mettre ma maison, pour vous, oh ! uniquement pour vous ! C'est un sacrifice; il me répugne d'être

1. Régnier (J.-Â.}> paysagiste, a publié un peu plus tard (1836-18)0) une suite de cent vues lithographiées par Champin : Habitations des personfiages les plus célèbres de France depuis 1790 jusqu'à nos jours.

mis en éviâence. Que ceux qui m'accusent d'avoir de l'amour-propre me connaissent peu ! Je n'ai jamais voulu voir un journaliste, car je rougirais de solliciter un article. Voici tiuit mois que je résiste aux prières de Schnetz et de SchefFer, l'auteur du Faust, qui veulent absolument faire mon portrait.

Avant-hier, j'ai dit en riant à Gérard, qui m'en parlait encore, que je n'étais pas un assez beau poisson pour être mis à l'huile ! Vous trouverez ci-joint un petit croquis fait par un artiste : une vue de mon cabinet. Mais je suis un peu contrarié de vous envoyer cela, parce que je n'ose croire à tout ce que votre demande me donne de joie et de bonheur. Vivre dans un cœur est une si belle vie ! Pouvoir vous nommer secrètement en moi-*méme, aux heures mauvaises, quand je souffrirais, quand je serais trahi, méconnu, calomnié I Pouvoir me retirer près de vous!... C'est une espérance qui va trop loin pour moi ; c'est l'adoration de Dieu par le religieux, Y Ave Maria mis sur la cellule du chartreux, inscription qui m'a fait rester à la Grande-Chartreuse, sous un arceau, pendant dix minutes. Oh ! aimez-moi I Tout ce que vous voudrez de noble, de vrai, de pur, sera dans un cœur qui a reçu bien des coups, mais qui n'est point flétri I

Ce monsieur a été bien injuste. Je ne bois que du café. Je n'ai jamais connu l'ivresse que par un cigare que Eugène Sue m'a fait fumer malgré moi, et c'est ce qui m'a donné les moyens de peindre Vivresse aux Italiens que vous me reprochez dans le Voyage à Java. Eugène Sue est un bon et aimable jeune homme, fanfaron de vices, désespéré de s'appeler Sue, faisant du luxe pour se faire grand seigneur, mais, à cela près, quoique un peu usé, valant mieux que ses ouvrages. Je n'ose vous parler de Nodier pour ne pas détruire vos illusions. Ses caprices d'artiste entachent cette pureté d'honneur qui est la pudeur de l'homme. Mais quand on le connaît, on lui pardonne son désordre, ses vices, son manque de conscience pour son ménage. C'est un véritable enfant à la manière de La Fontaine. Je reviens de chez madame de Girardin (Delphine Gay) ; elle a la petite vérole. Cette beauté célèbre est en ce moment en question. Cela m'a fait de la peine pour Emile, son mari, et pour elle. Elle avait été vaccinée ; la science actuelle prétend qu'il faut se faire vacciner tous les vingt ans.

Je suis revenu vous écrire sous Tempire d'une violente contrariété. I 2

Par une basse envie le directeur de la Revue de Paris retarde de huit jours mon troisième article sur l'Histoire des Treize. Quinze jours d'iniervaUe tueront l'intérêt, et cependant j'avais travaillé nuit et jour pour ne causer aucun retard. Par cette dernière affaire, qui est la goutte d'eau sur le vase plein, je vais probablement cesser toute collaboration à la Revue de Paris. J'ai reçu tant de dégoûts par rinimitié fourbe qui couve là pour moi que je me retirerai ; mais si je me retire, ce sera pour toujours. A un certain degré, ma volonté se coule en bronze, et rien ne me fait plus revenir. En lisant cette histoire dans le volume de mars, vous ne vous douterez jamais des tracasseries basses et ignobles que l'on m'a suscitées dans le for intérieur du journal. Ils me marchandent comme un objet de fantaisie ; tantôt ils me font des malices de nègre ; tantôt des injures me sont anonymement mises dans Y Album de la Revue; tantôt, ils se mettent h mes pieds, lâchement. Lors d^ Moiranaj Ton a mis un avis qui me faisait passer pour fou .

Mais à quoi bon vous dire ces misères ? Le plaisant est qu'ils me font passer pour inexact, pour promettant et ne tenant pas. Le bien même me porte malheur. 11 y a deux ans, Sue se brouille avec une mauvaise courtisane, célèbre par sa beauté. (Elle est l'original de la Judith de Vernet.) Je descends jusqu'à les raccommoder, on medonne cette femme. M. de Fitz-James, le duc de Duras, l'ancienne cour allaient chez elle pour causer, comme sur un terrain neutre, comme on va dans l'allée des Tuileries pour se rencontrer ; et l'on voulait plus de tenue de moi que de ces messieurs ! Enfin, par un fatal hasard, je ne puis faire un pas qu'on ne l'interprète en mal. Quelle punition que la célébrité ! Mais aussi publier ses pensées, n'est-ce pas les prostituer ? Et si j'avais été riche et heureux, j'eusse tout réservé pour ma maîtresse.

Il y a deux ans, chez deux ou trois amis, le soir, après minuit, je contais des histoires. J'y ai renoncé ; j'allais passer pour un amuseur et je n'eusse plus eu de considération. A tout pas il y a un piège. Aussi, maintenant, je suis rentré dans le silence et la solitude. U m a fallu la grande déception dont tout Paris s'occupe pour me jeter dans cette extrémité. 11 y a encore du Metternich dans cette aventure ; mais cette fois c'est le fils, mort à Florence. Je vous ai déjà parlé de celte cruelle aventure, et je n'ai pas le droit de vous la dire. Quoique

séparé de cette personne par délicatesse, toutn*est pas dit. Je souffre par elle, mais je ne la juge pas. Seulement, je crois que si vous aimiez quelqu'un, si vous l'aviez tous les jours attiré à vous dans le ciel, et que vous fussiez libre, vous ne le laisseriez pas seul au fond d'un abîme de froideur, après l'avoir échauffé du feu de votre âme. Mais oubliez cela ; je vous ai parlé là comme à ma conscience. Ne trahissez pas une âme qui se réfugie en la vôtre.

Vous avez bien du courage ! vous avez l'âme bien grande, bien élevée ; mais ne tremblez donc devant personne, sinon vous serez malheureuse. Il se rencontrera dans votre vie des circonstances où vous serez désespérée de n'avoir pas su conquérir toute la puissance que vous deviez, que vous pouviez avoir. Ce que je vous dis là est le fruit de l'expérience d'une femme bien âgée et bien purement religieuse. Mais, surtout, pas d'imprudences inutiles. Mon Dieu ! ne prononcez plus mon nom : laissez-moi déchirer ; tout m'est indifférent sous ce rapport, pourvu que je vive en deux ou trois cœurs que je prise plus que le monde entier. J'aime mieux une de vos lettres que la gloire de lord Byron donnée par des approbations universelles. Ma vocation sur cette terre est d'aimer, même sans espérance, pourvu que je sois aimé un peu cependant.

Jules Sandeau est un jeune homme, George Sand est une femme. Je m'étais intéressé à l'un et à l'autre, parce que je trouvais sublime à une femme de tout quitter pour suivre un pauvre jeune homme qu'elle aimait. Cette femme, qui se nomme madame Dudevant, se trouve avoir un grand talent. 11 fallait sauver Sandeau de la conscription; ils font un livre à eux deux; le livre est bien. J'aimais ces deux amants, logés en haut d'une maison du quai Saint-Michel, fiers et heureux. Madame Dudevant avait avec elle ses enfants. Notez ce point. La gloire arrive et jette le malheur sur le seuil du colombier. Madame Dudevant prétend qu'elle doit le quitter à cause de ses enfants. Us se séparent, et cette séparation est, je crois, fondée sur une nouvelle affection que George Sand, ou madame Dudevant, a prise pour le plus méchant de nos contemporains, H. de L... l'un de mes ci-devant amis, un des hommes les plus séduisants, mais bien odieusement mauvais. Quand je n'en aurais pour preuve que l'éloignement de madame Dudevaat pour moi, qui la recevais fraternellement avec Jules Sandeau, ce serait assez. Mais elle décoche

des épigrammes à son ancien hôte, et hier j'ai rencontré Sandeau au désespoir. Voilà ce que c'est que l'auteur de Valentim et d7ndiana, ce que vous m*avez demandé.

Il n'y a personne que je ne connaisse à Paris, comme artiste ou littérateur, et, depuis dix ans j'ai su bien des choses et des choses si tristes à savoir, que le dégoût de ce monde m'a pris au cœur. (Ces gens-là m'ont fait comprendre Rousseau.) Us ne me pardonnent pas de les connaître ; ils ne me pardonnent ni mon éloignement, ni ma franchise. Mais il y a des gens impartiaux qui commencent à dire le vrai. Je me nomme Honoré ; je veux être fidèle à mon nom.

Quelles boues que tout cela et, comme vous me l'écriviez , que l'homme est une perverse bétel Je ne me plains pas, car le ciel m'a donné trois cœurs : la dilecta S la dame d'Â^ouléme*, un ami' qui fait en ce moment le croquis de mon cabinet pour vous sans savoir ce que je veux faire de ce croquis, et ces trois cœurs, outre ma sœur et vous, vous qui pouvez tant maintenant sur ma vie, mon àme, mon cœur et mon esprit, vous qui pouvez sauver l'avenir quand déjà le passé est acquis à la souffrance, voilà mes seules richesses. Vous aurez le droit de dire que Balzac est diffus, non d'après Voltaire, mais en connaissance de cause.

Au moment où j'écris vous devez avoir lu les Marana, accordé peut-être une larme à Juana. Il y a dans le dernier chapitre des phrases où nous avons dû nous bien entendre : mélancolies incom-prises même de ceux qui les font naUre, etc., etc.

Ne trouvez-vous pas que je vous parle un peu trop en bien de moi et en mal des autres ! Ne nous croyez pas cependant trop gangrenés. Si H..., marié par amour, ayant de jolis enfants, est aux bras d'une courtisane infâme, il y a dans Paris M. Monteil, l'auteur d'un bel ouvrage *, vivant de pain et de lait, refusant une pension qu'il ne croit pas devoir lui être donnée ; un homme sublime ! Il y a de beaux et de nobles caractères, rares, mais il y en a. Scribe est un homme

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