‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 11 sur 105 · CaUierine de Médicis · texte numérisé non relu

CaUierine de Médicis

mais tout cela est contesté. Je vérifierai soigneusement et je corrigerai à la deuxième édition.

Merci, mon amour; éclaire-moi bien et autant de fautes tu trouveras, autant de remerciements tendres. Néanmoins, dans ces Contes j il faut des inexactitudes, c'est de costume; mais il n'y faut pas de bourdes.

Assez causé, mon amour aimé, mon Éva chérie. Voilà presque une demi-nuit employée à vous, et à vous écrire. Mon Dieu, faites qu'elle me soit rendue en caresses ! Il faut, ange, que je reprenne le collier de misère ; mais ce ne sera pas sans t'avoir mis ici toutes les fleurs de mon cœur, mille tendresses, mille caresses, tous les vœux d'un pauvre solitaire qui vit entre ses pensées et son amour.

Adieu, ma beauté chérie; un baiser sur ces belles lèvres rouges, si fraîches, si bonnes, un baiser qui aille loin, qui t'enserre. Je ne te dis pas adieu. Ohl quand aurai-je toucher portrait? Si, par hasard, tu le fais monter, fais qu'il tienne entre deux plaques d'émail et que le tout ne soit pas plus épais qu'une pièce de cinq francs, car je veux toujours l'avoir sur mon cœur. Ce sera mon talisman; je le sentirai là, j'y puiserai de la force et du courage. Ce sera de là que partiront les rayons de cette gloire que je veux si grande, si large, si rayonnante, pour t'envelopper de sa lumière !

Allons, il faut te quitter, toujours à regret. Mais une fois libre et sans ennuis, que de doux pèlerinages ! Voilà pourquoi je travaille tant. Mon Dieu ! que les riches sont heureux ! Ils vont en poste et volent comme des hirondelles ! Mais ma pensée va plus vite et, toutes les nuits, elle se glisse autour de ton cœur, de ta tête, elle te couvre !

Adieu donc. A demain. 11 faut que demain j'aille chez la duchesse d'A... Je te dirai pourquoi quand je serai revenu.

Jeudi 24.

Ce matin, mon amour chéri, j ai déjà échoué dans une tentative qui pouvait être heureuse. J'ai été offrir à un capitaliste, auquel reviennent des indemnités convenues entre nous pour des ouvrages promis et non faits, une certaine quantité d'exemplaires des Études

de Mœurêi Je lui proposais cinq mille francs à terme, pour trois mille échus. Il a tout refusé, même ma signature et un effet, me disant que ma fortune était dans mon talent et que je pouvais mourir. Cette scène est une des plus infâmes que je connaisse. Gobseck n*est rien; j*ai subi, plus rouge, le contact d'une âme de fer. Quelque jour, je peindrai cela. Je suis allé phez la duchesse pour qu'elle se chatte d'une négociation semblable auprès de l'auteur de mon procès, son libraire, qui m'a égoiigé. Réussira-t^elle ? Je suis dans les angoisses de l'attente et il faut que j'aie toute la sérénité, le calme nécessaires pour mes énormes travaux.

Mon ange, je ne puis aller à Genève que ma première livraison df» Études de Mœurs parue, publiée, et la deuxième bien en train. Cela fait» j'aUrai quinze jours à moi, vingt peut-être ; tout dépendra du plus ou du moins d'argent que j'aurai, car j'ai un rembourse^ ment important à ftire fin décembre. Je suis content de mon éditeur ; il est actif, il ne bût pas le monsieur, il s'occupe de mon entreprise comme d'une fcttane et la juge éminemment profitable. 11 faut un succès, un grand sucoô». Eugénie Grandet est une belle oeuvre^ J'ai presque toutes mes idées poiir les parties qui restent à faire dans ces douze volumes. Ma vie est matntenant bien réglée : levé à minuit, couché à sijt heures; un bain toiiaks trois jours, quatorze heures de travail, deux de promenade^ Je m'enfonce dans mes idées et, de temps à autre, ta chère tète apparaît comme un rayon de soleil. 0 ma chère Ëva, je n'ai plus que toi dans le monde; ma vie se concentre sur ton cher cœur. Tous les liens des sentiments humains m'y rattachent. Je ne respire^ ne pense, ne travaille que par toi, pour toi. Quelle belle vie : l'amour et la pensée l mais, quel malheur de se trouver dans leâ embarras de la misère, jusqu'au dernier moment I Comme la nature nous vend cher le bonheur l 11 me faut encore six mois de travaux, de privations, de luttes, pour être complètement heureux. Mais que de choses peuvent arriver en six mois ! Ma belle vie secrète me console de tout. Tu frémirais si je te disais toutes mes angoisses que, comme faisait Napoléon sur le champ de bataille, j'oublie. En me mettant à ma petite table^ eh bien, moi, je ris, je suis tranquille. Cette petite table, elle appartiendra à ma chérie, à mon Eve, à mon épouse. Je la possède depuis dix ans; elle a vil toutes mes misères, essuyé toutes mes ktrmes^

LETTRES A L^ÉTRAHft&BË. OS

connu tous mes projets, entendu toutes mes pensées; mon bras Ta * presque tisée, à force de l'y promener quand j'écris.

Mon Dieu, mon bijoutier est à la campagne; je n'ai confiance qu'en lui* La croix d'Anna va être retardée. Gela me contrarie plus que meé propres aûgoisses de la fin du tnols. Ton eotigmo est en route pour venil* à Paris.

Mon cher trésor, je n'ai point de nouvelles à te dotttlef \ je ne vais nulle part, je ne vois personne. Tu ne ti^ouvetas que toi dané mes lettres^ un inépuisable amour. Sois prudente, mon cher diamant. 0 dis-moi bien que tu m'aimeras toujours, car moi, vois-tu^ ÉVa, je l'aime pour toute ma vie. Il n'y a plus de femmes au monde, il n'y a plus que toi. Je suis heureux d'avoir la conscience de mon amour, d'être dans quelque chose d'immeiise, de vivre dans l'éternité bornée que nous pouvons donner à un sentiment, mais qui est l'éternité pour nous. Oh ! laisse-moi te prendre, pttr la pensée, en mes bras, te serrer, te garder la tête sur mon cœur, baiser innocemment ton front ! Ma chérie, maintenant, de loin, je puis l'exprimer mon amour. Je sens que je puis l'aimer toujours^ me trouver chaque jour au cœur un amour plus fort que celui de la veille, te dire tous les jours de plus douces paroles. Tu me plais chaque jour davantage, chaque jour tu te loges mieux dans mon cœur ; ne trahis jamais un amour aussi grand. Je n'ai plus que toi au monde^ et tu ne sauras qu'à Genève tout ce qu'il y a dans cette parole. Pour le moment sache que ce malin madame de G... m'a écrit que nous ne devions plus nous revoir; elle s'est offensée d'une lettre^ et moi de bien d'autres choses. Rassure^toi, il n'y a pas d'amour là dedans! Mon Dieu, comme tout se retire de moi ! Comme ma solitude devient profonde ! La persécution commence pour moi en littêra^ lurcé Les dernières obligations à remplir me retiennent Au logis dans un travail continuel, gigantesque. Ah! combien vive s'élance mon âme de cette prison pour rejoindre ton âme, ma chère patrie d'amour!

Je me suis arrêté là poUr peiiier à toi ^ je me suis dbËndonné à mes rêveries, des larmes me sont Venues aux yeUx, des larmes de bonheur. Je ne puis l'exprimer me» peusées* Je t'envoie Un baiser plein d'amoUf . Devine moU flme !

64 LETTRES À L*ÉTRAIïGÈRE.

Samedi 26.

Hier, mon trésor aimé, j'ai couru pour quelques affaires, des affaires pressées ; la nuit il a fallu corriger des volumes qui doivent être mis lundi sous presse. Point de réponse de la duchesse ; oh ! elle ne réussira pas ! Je suis trop heureux dans les belles régions de l'âme et de la pensée pour que je sois heureux dans les intérêts mesquins de ia vie. J'ai bien des lettres à écrire; mes travaux m'emportent, je me laisse arriérer. Combien est puissante la domination de la pensée ! Je dors en paix sur une planche pourrie. II n'y a que cela pour exprimer ma situation. Tant d'argent à payer, et, pour tout cela, la plume avec laquelle je t'écris. Oh ! non; j'en ai deux, mon amour ; la tienne ne sert qu'à tes lettres ; elle dure ordinairement six mois.

J'ai corrigé la Femme abandonnée, le Message et les Célibataires. Cela m'a employé vingt-six heures depuis jeudi. Mais il a fallu s'occuper des journaux. Manier le public en France n*est pas une petite affaire. Le bien disposer pour un ouvrage de douze volumes est une entreprise ; c'est une campagne. Que de mépris on déverse sur les hommes en les faisant mouvoir et les voyant aux prises. Les uns s'achètent. Mon éditeur m'a dit le tarif des consciences de tous les feuilletonistes. Et je recevrais un seul de ces gens-là! Plutôt mourir inconnu !

Demain, je reprendrai mes travaux de manuscrit. Je veux terminer ou Eugénie Grandet ou les Aventures d'une idée heureuse. 11 est cinq heures, je vais dîner, faire mon unique repas, me coucher, dormir. Je m'endors toujours dans ta pensée, en cherchant un doux moment de Neuchâtel, m'y reportant, et je quitte le monde visible, emportant un de tes sourires, ou entendant une de tes paroles.

T'ai-je dit qui de Berlin, qui de Vienne, qui de Hambourg, m'avait complimenté sur mes succès en Allemagne, où, me disaient ces gracieuses personnes, il n'est question que de ton Honoré? C'était chez Gérard. Mais je t'aurai dit cela. Je voudrais qûë~la terre entière pût parler de moi avec admiration, pour qu'en posant ma* tète sur tes genoux, tu eusses le monde à toi.

Adieu pour aujourd'hui, mon ange. A demain mes caresses, mes paroles chargées d'amour et de désirs. Je t'écrirai après avoir reçu ]a lettre qui, sans doute, viendra demain. Chère, céleste jourl Je voudrais inventer des mots et des caresses pour toi seule. J'ai mis là un baiser.

Dimanche 27.

Ck)mment, mon cher amour, pas de lettres ! Quel chagrin, ne pas savoir ce que tu penses. Oh ! envoie-moi deux lettres par semaine, que j'en reçoive une le mercredi et l'autre le dimanche. J'ai attendu jusqu'au dernier moment du courrier ; je ne puis que te dire quelques mots. Ne me fais pas souffrir; sois exacte autant que possible, ma vie est entre tes mains.

Je n'ai point de réponse de mes négociations.

Adieu, mon cher souffle. Cette dernière page te portera mille caresses, mon cœur et quelques inquiétudes. Ma chérie, tu me parlais de rhume, de ta santé; oh! être si loin! Mon Dieu! mon Dieu, tout ce que j'ai d'angoisses dans ma vie pâlit devant la pensée de te savoir souffrante.

A demain, ange. Demain j^aurai une lettre. En ce moment j'ai la tête tournée. Allons, mon bon génie, ma chère épouse, mille fleurs d'amour ici pour toi.

A MADAME HANSKA, POSTE RESTANTE, A GENÈVE

Paris, lundi 28 octobre 1833.

J'ai ta lettre, mon amour! Combien n'y a-t-il pas d'angoisses dans un jour de retard. A demain ; je te dirai pourquoi je ne puis répondre aujourd'hui.

Mardi 29.

Mon Ëva chérie, jeudi j'ai quatre à cinq mille francs à payer et, littéralement parlant, je n'ai pas un sou. Ce sont de petites ba-

66 LETTRES A L*ÉfRANGÈREi

tailles auxquelles je suis habitué. Depuis mon enfance, Je n'ai |>as encore possédé deux âous que je puisse regarder domine ma pnK priété. J'ai toujours triomphé jusqu'aujourd'hui. Or, il filui que je coure à travers lé moiide d'ài^etit pour me faire ihk soâime. Je perds mon temps, je bats le pavé. L'un est à la catiàpagne, l'auto hésite ; mes valeurs lui semblent douteuses. J'ai dix mille francs de billets entre les mains, cependant; enfin, demain soir, dernier terme, j'aurai satls doute trouvé. Lés deux jours qtie je perds font ùû horrible escompte.

Je né te dis ces choses que pour te mettre un péii au coufant des diCDcilltés de ma vie. U y a combat pour l'aident, bataillé ôonttié les envieXix, luttes perpétuelles avec mes sujëlSj luttes {)hysique9^ luttes morales, et si je manquais une seule fois â trîoitipher,- je sètaîs exactement mort.

Ange chérie, sois mille fois bénie pour ta goutte d'edU, pour ton offre ; elle est tout pour moi et elle h'èst rieii. Tu tois ce qtie e'ësl qu'un millier de francs quand il eu faut dix miile par hiold. Si j'éti trouVe neuf, je puis en trouver douze. Mais j'aurais voulu, en lisant ce déUcieux passage de ta lettre, pouvoir ploiigér ma tmUn diùiS la mer, en retirer toutes lés perles et les semer sur tes beaux éheteùx noïtÉ. Atigé de dévouemeht et d'amour, il y a là toute ta chère âme adorée. Mais que sont toutes les perles de là met ! J'ai versé sur ta lettre deux larmes de joie, de reconnaissance, d'attendrissement voluptueux, quii pour toi, pour moi, valent les richesses du monde entier, n'est-œ pas, mon Éva, mon idole? En lisant ceci, sens-toi pressée par un bras ivre d'amour et prends le baiser que je t'ai idéalement envoyé. Tu en trouveras mille sur la feuille de rose qui sera dans la lettre.

Laissons ce triste argent ; je te dirai néanmoins que les deux plus importantes négociations que je comptais faire pour ma libération sont manquées. Tu me rends tJ-op heureux; ma fortune d'âtne et de cœùf est itop immense poilr que ce (jui est dé pur intérêt réussisse. J'expie mon bonheur.

Puissances célestes ! A qui veux-tu que j'écrive, moi à qui le temps manque ! Mon amour, sois bien tranquille ; mon cœur ne peut s'épanoiiîr qu'au fond de ton cteur. Écrire à d'autres I... A d'autres les parfums de mes plus secrètes pensées ! Y as-tu bieh obligé?

Non, non, à toi toute ma vie, à toi mes plus 6hers moments. Quand, à minuit, je me lève, je commence mes travaux par le petit bout de conversation que nous avons ensemble. Ma noble et chère épouse de cœur, sois tranquille. Tu m*as demandé de nouvelles affirmations pour tes lettres ; ne m'en demande plus. Toutes les précautions sont prises pour que tout ce que tu m'as écrit soit comme des aveux d'amour confiés de cœur à cœur, entre deux caresses. Nulle trace ! la boite de cèdre est fermée ; nulle puissance ne saurait l'ouvrir, et la personne chargée de la brûler si je mourais est un Jacquet, l'original de Jacquet, qui se nomme Jacquet, un de mes amis, un pauvre employé dont la probité est du fer, trempé comme un sabre d'Orient. Vois, mon amour, je ne me suis fié ni à la dilectai ni à ma sœur. Ne me parle plus de cela. J'ai compris l'importance de ton vœu ; je t'en aime davantage, si cela est possible, et comme tti es toute ma religion, que tu es un Dieu idolâtré, tes désirs sont accomplis avec fanatisme. Qu'est-ce, de tes ordres I Oh I non, ne va pas à Fribourg ! Je t'adore religieuse, mais point de confession, point de jésuites. Reste à Genève.

Mon bijoutier ne revient pas : cela me fait un petit chagrin. Mon envoi se trouve retardé, mais il est vrai que la Caricature n'est pas encore reliée, et je veux que tu reçoives tout ce que j'ai promis d'envoyer.

Mon Dieu, ta lettre m'a rafraîchi Tâme I Tu es bien ravissante, ange follet, mignonne fleur. Oh I dis-moi bien tout 1 Moi je voudrais avoir plus de temps à moi pour te mieux raconter ma vie. Mais me voilà pris par ces douze volumes à publier, comme un forçat dans sa manille...

J'ai été voir madame Delphine de Girardin, ce matin. J'ai à l'implorer pour placer un pauvre homme qui m'est recommandé par la dame d'Angouléme, et qui m'a donné de la terreur par sa silencieuse missive. Le mal d'autrui me tue! Le mien, je sais le supporter. Madame Delphine m'a promis de tout faire auprès d'Emile de Girardin aussitôt son retour...

A propos, mon amour, VEurope littéraire est en déconfiture; il y a rendez-vous demain de tous les actionnaires pour aviser aux moyens. J'irai à sept heures du soir, et comme c'est à deux pas de ctiez madame Delphine, je dîne avec elle, et j'irai achever

ma soirée chez Gérard. Me voilà désorienté pour deux jours. D*ailleurs, dès le matin je cours pour mes argents. Ainsi, déjà les cent louis de mademoiselle Eugénie Grandet s'en vont en fumée ^ Il faut supporter tout cela patiemment, comme les moutons de M. de Hanski se laissent tondre.

Depuis trois jours, plus de travaux littéraires ; donc je me tue à courir.

Mon riche amour, que puis-je te dire pour bercer ton cœur? Que ma tendresse, que la certitude de ton affection, que la belle vie secrète que tu me fais me rapetissent tout, que je ris de mes peines, — qu'il n'y a point de peines pour moi ! Oh I je t'aime, mon Éva I Je t'aime comme tu veux être aimée, sans bornes. J'aime à me le dire à moi-même. Juge du bonheur avec lequel je te le répète.

J'ai à te dire que je n'aime point ton portrait de reflet, fait sur une copie. Non, non. J'ai dans le cœur un cher portrait qui me ravit. Je te vois, je t'entends ; j'attendrai que tu puisses faire faire un portrait bien ressemblant d'après nature. Pauvre trésor, oh! ton schalll J'ai l'orgueil de penser que moi seul au monde peux comprendre le plaisir que tu as eu à le donner, et celui de Ure ce que tu m'as écrit, moi qui ai fait de ces choses si grandes et si petites, si magnifiques et si rien, qui font d'une paille tout un musée pour le cœur !

Ma bien-aimée, mes pensées se développent toutes tissues d'amour, et je voudrais te les déployer pour t'en faire un riche manteau ; je voudrais que tu pusses marcher sur mon âme, dans mon cœur, pour ne sentir aucune des boues de la vie I

Adieu pour aujourd'hui, ma sainte et belle créature, toi le principe de ma force et de mon courage I Toi qui aimes, qui es belle, toi qui as tout et qui t'es donnée au pauvre enfant ! Ah I mon cœur sera toujours jeune, frais et tendre pour toi. Dans l'immensité des jours, je n'aperçois point d'orage possible qui vienne de nous. Je viendrai toujours à toi le cœur plein d'amour, le sourire sur les lèvres et une douce parole prête à te caresser l'oreille. Mon Eva, je t'aime I

1. Eugénie Grandet ayait commencé de paraître dans V Europe liUéraire qui ne put en acheyer la publication.

Jeudi matin, 31.

Plus d'inquiétudes, tout est arrangé I Voilà six mille francs de trouvés, cinq mille cinq cents francs de payés ! II reste au pauvre poète cinq cents francs en un noble billet de banque. La joie est au logis. Je demande si Paris est à vendre ! Mon amour, tu finiras par connaître la vie de garçon !

Hier, tout était en question. En deux heures de temps, tout a été résolu. J'ai été trouver mon médecin, un vieil ami de ma famille, et, voyant que je n'avais rien à espérer des banquiers... Ah I au milieu de mes courses, je rencontre R..., qui me prend par la main et m'amène à sa femme. Ils montaient en voiture. Caresses, offres de service, pourquoi Ton ne me voit pas, pour quoi...? Mille questions, et madame R... me recommence des yeux doux commencés à 41^, où elle avait voulu saisir mon portrait à la dérobée.

Me vois-tu, mon amour, en conférence avec un prince de l'argent, moi qui ne pouvais pas trouver quatre sous ? Y a-t-il quelque chose de plus fantastique? Un seul mot à dire et mes douze mille francs d'effets passaient dans le gouffre. Je ne l'ai pas dit, et certes il ne m'eût pas pris un sou d'escompte. Je riais comme un bienheureux, en le quittant, de cette situation.

Je reprends ; voyant que je n'avais rien à espérer des banquiers, je songe que je devais trois cents francs à mon médecin ; je vais les lui payer avec un de mes effets de commerce, et il me rend sept cents francs, moins l'escompte. De là, je vais chez mon propriétaire, vieux marchand de blé de la Halle; je lui paie mes loyers et il me rend sur mes effets, qu'il accepte, sept cents autres francs, moins l'escompte. De là, je vais chez mon tailleur, qui tout bonnement me prend un de mes effets de mille francs et me le met dans son bordereau d'escompte, et me rend mille francs I

Me voyant en veine, je monte en cabriolet, je vais chez un de mes amis deux fois millionnaire, un ami de vingt ans. Précisément, il revient de Berlin. Je le trouve, il court à son secrétaire, me donne deux mille francs, et prend deux de mes effets de la veuve Béchet sans les regarder. Oh I oh I — Je reviens au logis ; je fais

venir mon marchand de bois, mon épicier, pour régler mes comptes, et à chacun, moyennant un billet de banque de cinq cents francs, leur coule un effet de cinq cents francs à chacun I ^ quatre heures me voil^ libéré, mies payements d'aujourd'hui préparés. Me voilà tranquille pour un mois. Je me rassieds 9ur ra^ fragile escarpolette et pion imagination n^e bierce. Ecco, signora l

Ma chère fidèle épouse, r^e vous deyais-je pas ce fidèle tableau de votre ménage de Paris? Oui, mais voilà pipq i^ille franco de mangés sur les vingt-^ept oiille et j'ai encorje, avant de partir pour Genève, dix mille francs à payer : trois mille à ma mère, mille à ma sœur et six mille d'indemnités. — Ouais, monsieur, où prendras-tu cela? — Dans mon euprier, ma chère Eva d'amour.

Je me suis habillé pomme un seigneur, j'ai dtné avec madame D^lpiline et, après avoir assisté à l'agonie de V Europe littéraire^ j'ai joyeusemept été chez Gérard où j'ai complimenté la Grisi que, la veille, j'sivais entendue dans la Gasza ladra avec Rossini qui, m'ayant rencontré mardi sur le boulevard, m'avait obligé de venir dans 9a loge causer un pocOj et comme mardi U>n pauvre Honoré dtqait chez madame d!\... qui avait à }ui rendre compte de la graude pégociation des indemnités (affaire manquée) avec Mame, il avait, ton pauvre enfant, noyé ses chagrins dans des torrents d'harmonie. Quelle vii^^ nia minette I Quelles singulières discordances! Quels contrastes I

Chez Gérard, entendu ra4niirabii3 Vigano. pile refuse de pbantpr, rabroue tout Ip monde. J'arrive, je lui demande un air, elle se me( au piano, chante et nous ravit. Thiers demande qui je suis; on me nomme ; \\ dit : « C'est tout simple, maintenaul. » Et l'assemblée d'artistes de s'émerveiller.

Le secret de ceci c'est que j'ai été, Thiver dernier, ple|u d'admiration vraie pour madame Vigano, que j'idolâtre son chant, qu'elle le sait et que je suis un Kreisler pour elle. Je me suis couché à deux heures, après être revenu à pied par les rues désertes et silencieuses du quartier du Luxembourg, admirant un ciel bleu, des effets de lune et *de vapeur sur le Luxembourg, le Panthéon, Saint-Sulpice, le Val-de-Grâce, l'Observatoire et les boulevards, et noyé dans des torrents de pensées, et portant deux billets de mille francs sur moi I... Mais je n'en savais plus rien. C'est mon valet

Î.ETTRF.S ^ L'ÉTRANISÈRE. 71

de chambre qui les a trouvés. Cette nuit d'amour m'avait plongé dans I>x|^âe ; tu étais dans les deux ! Ds me parlaient d'amour ; j'allais, écoutant si de ces étoiles ta voix chérie ne tomberait pa§, suave et barmoaieuse k mes oreilles, ne vibrerait p^s dans mon cœur; et, mon idole, ma fleur, ma vie, j'ai brod|6 quelqujB^ pah^uie^ Wf la méph^te étpffe de mes jours d'angoisse et de travail.

Aujourd'hui, jeudi, me revoilà dans mon c^himU corrigeant des épreuves, remis de mes çpyp^es dans le monde positif, reprenant mes chimères, mes (Mnours; et, dans quarante-hi^it heures, les allurea de mon lever è minuit, de mon coucher 4 six heures du soir, da mafrugaUté, de mop i|[iaptioa corporelle, ^ront reprises.

A demain, mon mnour ; je nl^ lèverai à minuit vendredi matii; enfin, et j^ commencerai par relire ta dernière lettre afin de savoir si je ne t'ai pas oublié quelque répouse.

Nous avons ici, depuis huit jours, un véritable été, le plus beau temps de I4 créaliou^ Paris est superbe. Amour de ma vie, il y a eu mille baisers confiés aux airs pour toi; mille pensées de bonheur répandues pendant mes courses, et je ne sais quel dédaip en voyant les hommes. Us n'avaient pas, pomme moi, dans le cqeur un imr mense amour, un trône devant lequel je me prosterne sans bassesse, une figure de m^on^, un beau front d'amour que je baise h toute heure, une Eve qui dore tous mes rêves, qui éclaire ma vie.

Allons, adieu, ma constante pepsée, à demain. Je m ser^ peptétre pas si causeur; à demain les travaux I

Vendr^dif

J'ai travaillé pendant toute la journée à deu^ épreuyes qui m'ont pris vingt heures ; puis il faut, je crois, que je trouve quelque chose pour compléter mon second volume des Sc^ne^ de la Vie de province, car, pour faire un beau livre, on gagne tant sur mon manuscrit, qu'il faudra une scène de quarante ou cinquante pages. Rien donc pour aujourd'hui à celle qui a tout mon cœur, rien que mille baisers, et mes chères pensées du soir quand je m'endors ep pensant à toi.

A demain, gentille Eve.

Samedi.

Certes, mon amour, tu ne joueras jamais la comédie. Je ne t'ai pas parlé de cela, je viens de relire ta dernière lettre. C'est une prostitution que de se montrer ainsi, de dire des paroles d'amour. Oh ! sois saintement à moi ! Si je te disais jusqu'où vont mes délicatesses, tu me trouverais digne d'un ange tel que toi. Je t'aime en moi. Je veux vivre loin de toi comme la fleur dans sa graine, et ne faire éclore mes sentiments que pour toi.

Aujourd'hui, inventé péniblement le Cabinet des Antiques; in liras cela quelque jour. J'en ai écrit dix-sept feuillets de suite. Je suis très fatigué. Je vais m'habiller pour aller dtner chez ma libraire, où je dois avoir pour compagnon Béranger. Je reviendrai tard ! j'ai encore quelques affaires à arranger.

Mon amour chéri, aussitôt que la première livraison aura paru, que la seconde sera imprimée, je pourrai voler à Genève, et y rester une bonne vingtaine de jours. J'irai à THôtel de la Couronne, dans la sombre chambre que j'y ai occupée *. Je tressaille vingt fois par jour à ridée de te voir. J'avais à te parler de madame de C..., mais je n'ai plus le temps. Dans vingt-cinq jours je t'en parlerai de vive voix. En deux mots, ton Honoré, mon Éva, s'est fâché de ces froideurs qui jouaient l'amitié. J'ai dit ce que je pensais ; on m'a écrit qu'on ne devait plus revoir une femme à qui on écrivait d'aussi cruelles choses ; j'ai demandé mille pardons de la liberté grande^ et nous sommes sur un pied très froid.

J'ai lu Hoffmann en entier ; il est au-dessous de sa réputation ; il y a quelque chose, mais pas grand'chose ; il parle bien musique ; il n'entend rien à l'amour ni à la femme; il ne cause point de peur,, il est impossible d'en causer avec des choses physiques.

Un baiser, et je pars.

Dimanche.

Je me suis levé à huit heures, j'étais rentré hier à onze heures. Voilà mes heures dérangées pour quatre jours. Perle effroyable ! J'ai

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