Le Colond Chabert
mougik: « Qu'est ce beau château? » îl me dise: « Wierzchownia ». Soignez-vous bien ; marchez, d'abord peu, puis beaucoup.
n me faut sept à huit mille francs pour acheter la Grenadière ; je n'ai pas encore pu mettre la main sur celte somme. Si j'ai fini la Fleur des Pois en avril, j'irai en mai en Touraine et peut-être reviendrais-je avec le titre sacré de propriétaire. Le 20 mai, jour de ma naissance, ou le 16, jour de ma fête, nous baptisons l'enfant de mon frère ; je suis parrain, avec ma nièce Sophie, et j'avais bien juré de n'être jamais parrain d'aucun enfant; mais mon frère est malheureux, et il est impossible de refuser. Je voudrais, pour que la fête fût complète, que la Grenadière fût achetée. Ce serait un premier signe de prospérité.
Je vous mettrai dans l'envoi du 17 avril, mes deux charges en plâtre par Dantan, qui a caricaturisé tous les grands hommes. Le sujet principal de la charge est cette fameuse canne à ébullition de turquoises, à pommes d'or ciselée, qui a plus de succès en France que toutes mes œuvres. Quant à moi, il m'a chargé sur ma grosseur. J'ai l'air de Louis XVIII. Ces deux charges ont eu un tel succès que je n'ai pas pu encore m'en procurer. Il est vrai que je sors peu, que je suis des vingt heures assis à travailler. Vous né sauriez imaginer quel succès a eu ce bijou qui menace d'être européen. Borget, qui est revenu d'Italie, et qui ne disait pas être mon ami, me contait en riant qu'il en avait entendu parler à Naples et à Rome. Tout le dandysme de Paris en a été jaloux, et les petits journaux en ont été défrayés pendant six mois. Pardonnez-moi de vous parler de ceci, mais il paraît que ce sera matière à biographie, et si l'on vous disait, dans vos voyages, que j'ai une canne-fée, qui lance des chevaux, fait éclore des palais, crache des diamants, ne vous en étonnez pas et riez avec moi. Jamais la queue du chien d'Alcibiade n'a été si remueuse. J'ai encore trois ou quatre queues comme celle-là à couper pour les Parisiens.
Notre exposition de tableaux est assez belle. 11 y a sept à huit chefs-d'œuvre capitaux. Le tableau de Grosclaudc est très goûté. Il est placé fort honorablement dans le grand Salon. Mais on trouve que Grosclaude ne possède que le coloris et le dessin, qu'il manque par l'âme et la composition. Gérard a néanmoins trouvé qu'il était tout bonnement un homme de talent, il le lui a dit sincèrement et
me l'a répété en me disant qu*il n'y avait pour un homme commo ça qu'à produire, que c'était de la bonne et belle peinture. Il y a eu beaucoup de bonheur [pour lui !J à paraître sans désavantage au milieu de notre grand Salon, où il se trouve dix ou douze tableaux magnifiques. Il y a un Paysage^ de Brascassat, où se trouve un taureau, que Ton aurait pour six mille francs, et qui en vaudra cent mille. C'est, comme le Portrait de Pagnest, un désespoir pour les artistes. Brascassat est, comme Pagnest, un pauvre jeune homme poitrinaire. C'est un pâtre arraché, comme Foyatier, le sculpteur, à ses troupeaux par l'art et qui, s'il vit, sera un grand peintre. Notre xix" siècle sera bien grand. Nous ne nous en doutons pas. Il y a ici un déluge de talents.
Je vous ai bien regrettée. J'aurais bien voulu vous voir cet hiver à Paris. L'Exposition, les Italiens qui ont offert une réunion inouïe : Lablache, Tamburini, Rubini. Puis le Beethoven exécuté au Conservatoire comme il ne le sera nulle part. Puis, Paris qui enfin s'achève, se nettoie, grâce à la truelle de Louis-Philippe. Mais il y a pour cent ans de travaux à faire au Louvre. Quand je passe sur le quai des Tuileries, mon cœur d'artiste saigne toujours de voir les pierres posées par Catherine de Médicis rongées par le soleil avant d'être sculptées, et il y a de cela juste trois cents ans.
Allons, adieu. Il est deux heures du matin. Voici une heure et demie volée à Séraphita. Elle gronde, elle m'appelle, il faut la finir, car la Revue de Pains gronde aussi ; elle est en avance avec moi de dix-neuf cents francs; et Séraphita comble à peine ce compte.
Adieu; vous imaginez bien que je pense à vous en achevant l'œuvre qui est à vous. Il est temps qu'elle paraisse; la littérature d'ici a décidé que je n'achèverais jamais cette œuvre-là, que c'était impossible.
Mille gracieusetés à la chère Anna, mes hommages à mademoiselle Séverine, mes amitiés à M. de Hanski, puis à vous rien, car tout est à vous. Ce serait vous donner une parcelle de votre bien que de vous envoyer quelque chose et j'ai, dans ce bas monde^ trop peu d'amitiés pour diminuer la plus vraie de toutes.
246 LETTRES A L'ÉTRANGÉRIi.
A MADAME HANSKA, A VIENNE
Paris, vendredi i^' mai 1835.
Madame,
J'ai accueilli M. le prince de Schonburg comme je n'ai fait pour personne, car il venait en votre nom, et aujourd'hui je me suis concentré plus que jamais. Sauf quelques rares exceptions, je ne sors plus; je suis trop pressé par les obligations de tous genres. La Séraphita exige de nouveaux travaux. J'avais espéré chaîner le prince du manuscrit; mais Séraphita ne sera terminée que pour le jour de ma fêle, le 16 mai, et le prince part aujourd'hui le 1®', ou demain. Je n'ai même pu profiter de son voyage pour vous écrire en détail sur ma vie et mes occupations; toutes les nuits y passent. J'ai peut-être trop présumé de mes forces en croyant que je pouvais faire tant de choses en aussi peu de temps. U faudra bien du bonheur pour que je puisse me mettre en route et en distraction vers septembre. Mais rien ne m en empêchera aussitôt la fin de mes obligations.
Voyez comme tout marche lentement. Aujourd'hui l*' mai seulement paraît la quatrième livraison des Études de Mœurs. La cinquième paraîtra vers la fin de juin. La sixième ne sera finie que pour le mois d'août. Puis, j'aurai simultanément à satisfaiœ AVerdet, qui est liien le meilleur éditeur que j'aie pu rencontrer ; il a dévouement et intelligence. Or, nous avons trois livraisons des Etudes philosophiques commencées et aucune n'est finie. Tout attend.
Quand j'aurai fini avec Werdet et avec madame Béchet, oui, j'aurai alors six mois devant moi, et ce jour-là je ne devrai rien à personne, car la réimpression inmiiuente des Etudes de Mœurs^ augmentées de tout ce qui y rentrera, m'acquittera de tout) même
de tout envers ma mère. La fortune» plus tard, pour elle et pour mbiy se trouvera dans Tannée 1837, quand mes œuvres deviendront les Études sociales. Voilà mon avenir bien dessiné. Voilà mon espérance et tous mes travaux.
Si quelquefois le chagrin de ne pas avoir le bonheur que je rêve m'attriste et me consume, l'espoir d'avoir un jour ma mère heureuse par moi, et ma fortune construite, tout par moi-même, sans secours, me soutient. Mais que sont les espérances du matériel de la vie, contre les désespérances des vœux du cœur? Aussi, maintenant que je m'avance vers la vie grave, que je doute parfois des affections en me trouvant si changé par les travaux, y a-t-il des moments de mélancolie cruelle, des heures grises. Puis, le temps s'éclaircit. L'azur du ciel que nous avons admiré sur les Alpes revient. Diodati, cette image d'une vie heureuse, reparait comme une étoile un moment obscurcie, et je me mets à rire, comme vous savez que je ris. Je me dis que tant de travaux auront leur récompense et que j'aurai, comme lord ^yron, mon Diodati. Je chante de ma mauvaise voix : Diodati, Diodàli !
En ce moment, j'ai de grands travaux sur le métier : une réimpression d'un Louis Lambert sans faute et grandement augmenté; mon troisième dixain, le Lys dans la Vallée, les Mémoires d'une jeune Mariée, la Pleur des PoiSy Sœur Marie-des-Angcs, le Livre desy douleurs, toutes compositions extrêmement graves, capitales, dont vous jugerez l'une après l'autre dans votre Wierzchownia où je viendrai frapper à plusieurs reprises avec mes livres avant de frapper moi-même, car vous serez tout dans mon pèlerinage à travers l'Europe. Je ne m'arrêterai nulle part qu'en revenant. Vous croyez bien, vous, qu'un lien d'amitié, que vous avez laissé passer autour de votre bras, ne s'oubUe pas. Mais un pauvre artiste comme moi, soumis à la calomnie maintenant, soumis à tant de chances mauvaises, il peut avoir peur qu'on ne l'oublie!
Quel chagrin pour moi de retarder cette glorieuse apparition de Séraphital Je tremble que vous ne soyez partie de Vienne, que le prince ne vous y trouve plus. Mais tout sera remis chez Sina.
Allons, soyez heureuse dans ce voyage; qu'aucun événement mauvais ne vous chagrine; regagnez vos pénates, et moi, dans
ma presse, je vois cette demeure comme un but, car j'ai la fierté de Tartisle aussi, et je vous*
A MADAME HANSKA, A VIENNE
Paris, dimanche 3 mai 1835.
Je reçois à l'instant votre lettre du 24 avril. Je vous ai déjà écrit par le prince Schonburg, qui vous remettra tout ce qui existe du manuscrit de Ne touchez pas la hache dont une partie a été perdue dans les imprimeries, ce à quoi je tenais le plus, ce que j'ai fait à Genève, près de vous, en riant et en vous expliquant ce qu'étaient les corrections. Puis, le manuscrit de la FiUe aux Yeux d'or et la quatrième livraison des Éludes de Mosurs.
Mais cette lettre actuelle arrivera avant le prince, qui n'a pas encore son audience de congé.
Combien de choses n'ai-je pas à répondre à votre dernière lettre. Mais, avant de répondre, il faut que je vous dise une chose qui est la meilleure de toutes les réponses. Vous me faites trop de reproches pour que je puisse vous écrire en détail. Vous ne partez que le 15 mai, eh bien, ne partez que le 25. J'ai mes passeports, vous recevrez mes adieux. Je ne veux pas que vous alliez vous replonger dans vos déserts sans que j'aie serré votre main. Je ne veux commettre à personne le manuscrit de Séraphita. Je vous l'apporterai moi-même. Il me faut encore dix jours pour publier le reste. Le 16, jour de ma fête, je partirai pour Vienne ; on y arrive en dix jours; j'y serai le 25 ou le 26. Si je puis y arriver plus tôt, j'y serai plus tôt. Attendez-moi ; faites crédit à un ami d'une dizaine de jours.
!• La fin de cette lettre manque dans ForlginuL
Je resterai quatre jours à Vienne» j'irai voir Essiing et Wagrain, et je reviendrai.
Je ne puis vous en dire davantage, car il faut passer les jours et les nuits pour mettre ici tout en ordre et finir mes livres commencés. Séraphita veut huit jours et huit nuits à elle seule.
Je ne dis rien à M. de Hanski, puisque je vous verrai tous. Je suis joyeux comme un enfant de cette escapade. Quitter mon bagne et voir du pays I Allons, à bientôt.
J'adresse mes effets à Sina. Priez-le, s'ils arrivent avant moi, de m'atlendre pour ouvrir ma caisse à la douane, car il est juste que vous voyiez la canne que vous me reprochez et je la confie à la douane.
Allons, addio, à bientôt. Baisez Anna au front de la part de son cheval.
A MADAME UANSKA, A VIENNE
Vienne, mai 1835.
Pouvez-vous me prêter encore ce matin, pour deux heures, votre valet de place, car je n'en ai toujours pas un.
Je ne crois pas que vous ayez lu Obermann ; je vous l'envoie, mais j'en aurai besoin dans trois ou quatre jours. C'est un des plus beaux livres de l'époque.
Mille gracieusetés de cœur.
A MADAME HANSKA, A VIENNE
Vienne, mai 1835.
Mon enrouement est absolument le môme. Ce n'est rien du tout. Je viens de recevoir une lettre de M. de Hammer. Je le crois
fâché, car il emploie coutre moi ce luxe de bons ofQces qui souvent est rironie des grandes âmes.
Savez-vous que les Fi:^nçais sont très coustumiers du fait de troquer les uniformes autrichiens contre des victoires, mais que cela ruine les jeunes empires ?
Je ne resterai en ville que le temps nécessaire pour accomplir les ordres de votre Majesté.
Je vous en supplie, ne vous tourmentez pas de moi. On n'est jamais malade que quand on n'est pas heureux. Je ne fais rien ; je me laisse aller au bonheur de vivre, et cela est si rare chez moi que, quand les choses sont ainsi, je ne sais pas ce qui pourrait m'atteindre.
Mille gracieusetés de cœur.
A MADAME HANSKA, A VIENNE
Vienne, mai 1835.
La chaleur m'abat tellement, que je ne sais ce que je deviendrai ; mais, quant à l'indisposition, elle a cessé. Mille grâces de votre bonté.
Je vais accourir avec la célérité du Musch ^ qui est un vrai chevreau, et cela est difficile pour un Afaj* ^ dont la bedaine est digne de toutes les bedaines illustres qui faisaient rire votre cousine.
J'ai rêvé ta, j'ai rêvé ti, j'ai rêvé tchef, et de sa casalba. Je viens respirer dans Walterisch*, et je vous envoie Lauzun pour vous convaincre de la réalité de la comédie que l'on peut faire avec ses amours avec Mademoiselle, car je crois que vous ne connaissez pas ce livre. Mais je m'aperçois que Lauzun n'est pas seul, et je ne puis vous envoyer que Lauzun, Je le garde.