DAVID
> Rue d'Anas, n« n, faubouig Saini*Germain. »
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À MADAME HANSKA, A WIJS RZGHOWNl A (uKRAINE) .
Ghaillot, samedi 18 décembre 1835.
Je reçois aujourd'hui la lettre où vous me dites avoir lu le premier article du Lys. Quand vous recevrez cette réponse vous aurez sans doute lu le deuxième. (D'indignes tromperies les vendent à Bellizard, et je vais poursuivre de semblables vols, si toutefois j*ai le courage de m*insurger contre un dol qui hâte les jouissances que vous dites prendre à ces choses). Vous comprendrez encore mieux les trois cents heures. Je quitte les corrections énervantes du troisième article pour vous écrire.
Vous avez raison dans vos critiques philologiques. Je m'aperçois tous les jours de mes fautes et les corrige. Vous trouverez, un jour, ime grande différence entre Touvrage avoué et toutes les éditions précédentes.
Jugez de mon bonheur 1 Thomassy ^ est venu m'embrasser après avoir lu Séraphita. Il m*a dit qu'il tenait le Livre mystiqtie pour un des chefs-d'œuvre de la langue française, et qu'il n'y avait rien vu à reprendre.
Il doit y avoir encore des fautes dans la Grenadière; mais ces dernières taches de la robe blanche seront enlevées avec le savon de la patience et le battoir du courage que donne l'amour de l'art pour l'art. Il est inouï de vous dire ce que coûte le Lys. Voici quinze jours employés sur le troisième article et il en faut encore huit.
Un affreux, malheur m'est arrivé. L'incendie de la rue du Pot-de- Fer m'a consumé les cent soixante premières pages, imprimées à mes frais, du troisième dixain des Contes drolatiques et cinq cents volumes, qui me coûtaient quatre francs pièce, des premiers et deuxièmes dixains. Non seulement je perds trois mille cinq cents francs en
1. Thomassy, littérateur français, élève de TÉcole des chartes, associé aux tra- Taux d'Augustin Thierry*
argent et les intérêts, mais je perds également un marché de six mille francs, que je touchais pour payer ma fin d'année et qui se trouve rompu, puisque je ne puis rien livrer à Werdet, et à un associé, pour cette affaire, qui m'achetaient les trois dixains.
D faut faire face à ce malheur qui arrive au moment où F espoir n'était pas pour moi un vain mot, ou quelques éclaircies de bleu se préparaient dans mon ciel, à côté de la belle figure qui s'y montre si rarement. Enfin I j'ai toujours présenté un front d'airain au malheur. Il n'y a que le bonheur qui m'attendrisse et que je sache mal porter. Madame de B... garde depuis le fatal événement un silence obstiné. Cela est encore un malheur. Voilà le voyage à Wierzchownîa reculé.
Si vous étiez bonne, vous me feriez un journal, vous qui avez du temps à vous. Moi, je vous écris autant que je peux. Vous n'avez nulle idée de notre civilisation, des peines qu'il faut pour faire ses affaires, quelles distances, que de visites aux gens d'argent perdues, leurs caprices qui font que leur promesse de la veille est anéantie le lendemain ! Ma vie est un torrent. Je ne dors plus que cinq heures. Aller vous voir, ce sera un repos, quelque fatigant que soit ce voyage rapidement fait.
J'ai peur que vous pensiez bien étourdiment à votre dévoué serviteur, car vous n'avez pas répondu à des choses que je vous demandais.
J'ai peu d'événements à vous conter. J'ai dîné une fois chez madame Kisselcfî. Je suis allé une fois dîner à l'ambassade d'Autriche et suis allé à un raout au même endroit. Il faut entretenir ses relations. J'ai revu la princesse Schonburg. Mais je ne fais que le nécessaire.
Voici un événement qui me condamne à des travaux plus violents que ceux desquels je sors. Mes obligations en janvier, février, mars et avril sont énormes. Trois ou quatre mille francs par mois à payer et mes ressources sont épuisées. I! faut m'acquitter avec la Revue et madame Béchet. C'est de Touvrage à faire sans avoir rien à recevoir. Il faut donc en promptement finir pour arriver à faire produire de l'or à cette plume qui vous écrit, et dont les manuscrits s'envolent tous d'une aile fidèle à Wierzchownia.
Je vais avoir deux secrétaires, deux jeunes gens qui épousent les
LETTRES A L'ÉTRÂNÛËRE. 289
espérances de ma vie politique laquelle, s'ouvre, hélas 1 Je suis bien embarrassé de vous dire par où, comment et pourquoi, car vous m'avez interdit certain chapitre * et vous me devinerez, quand je vous dirai que j'achète dans cinq jours un journal politique *. Ces deux jeunes gens sont : 1° le comte de Belloy, ami de Sandeau, le neveu du cardinal ; âge, vingt-quatre ans, figure heureuse, esprit abondant, conduite mauvaise, misère effroyable, talent et avenir riche, confiance et dévouement entier, noblesse immémoriale. L'autre est un comte de Gramont, dont l'un des ancêtres a cautionné un duc de Bourgogne. U n'est pas de la famille des ducs de Grammont. Je le connais moins que je ne connais de Belloy. Voici deux aides de camp.
Vous vous étonnerez de savoir Sandeau exclus ; mais Sandeau n'est pas, comme ces messieurs, légitimiste; il ne partage pas mes opinions. Tout est dit. J'ai tout fait pour le convertir aux doctrines du pouvoir absolu. U est niais comme un propagandiste.
Vous voyez qu'il s'ouvre une seconde mine, une seconde cause de travaux énormes. Vous voyez que Bedouck n'est pas un talisman sans force chez moi. Mais il faut beaucoup d'argent et encore plus de talent. Je ne sais où prendre de l'argent.
Vous avez bien raison d'économiser et je ne comprends pas que vous ne battiez pas M. de Hapski pour lui faire renvoyer quarante hommes, à sa fabrique, sur les quatre-vingts que vous avez. Schickler et tous nos grands seigneurs ici, n'ont pas quarante personnes.
Réservez vos sublimes pensées d'analyse pour faire comme votre voisine la comtesse Branicka : Monnaie fait tout pour vaincre les obstacles matériels. Soyez avare par juxtaposition, avare avec un but.
Mon beau-frère négocie l'acquisition de ma maison. Je la souhaite vivement. Elle remplit toutes les conditions que vous mettiez à une habitation. Je voudrais bien que vous fissiez vos affaires de telle sorte que vous pussiez y être dans trois ans, sans que M. de Hanski ait un souci. M. Mitgislas P*** n'est-il pas heureux comme un
1. Tout ce qui avait trait aux questions politiques, par crainte de saisie des lettres à la poste.