Charles de Bernard du Gruil, l'auteur de Gerfaut
la détruirez pas en jouant. Lecoînte a tâché de bien faire. Vous m'avez, à Vienne, donné le droit de me rappeler à votre souvenir par de semblables mièvreries. Laissez Paris vous envoyer, par-ci par-là, quelques fleurs de son industrie. Ah, cara, si je n'avais pas parmi tant de nuits blanches la pensée qu'une de ces nuits de travail est employée pour vous envoyer une petite chose dont Tor, comme dit Thomme de Walter Scott dans les Chroniques de la Canongate, est gagné grain à grain pour vous témoigner ma reconnaissance, mes travaux me seraient trop lourds !
M. Frankowski se serait bien chargé de mes manuscrits, et vous les aurait fait remettre avec une fidélité polonaise. Mais il a craint des difficultés à la douane. Vous avez donc ici une vraie bibliothèque. Vous seriez fière si vous saviez quel prix les magistrats attachaient à ces énormes collections de manuscrits et d'épreuves, que j'ai été forcé de leur montrer dans mon procès avec la Revue de Paris. La fureur de ces choses arrive ii un degré bouifon. M. de Montholon voulait payer cent francs un de ces bons à tirer que vous avez vu corriger à Genève. Mais un imprimeur qui ravirait à madame de Hanska une seule de ses épreuves, serait quitté par moi.
Allons, addio. Soignez-vous bien. Hélas, si j'avais de l'argent ! Dans quelques jours il me faudra un mois de repos et j'irais passer huit jours dans votre Wierzchownia. Mais rien n'est possible à la misère, à cette misère que tout le monde m'envie !
A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA (UKRAINE)
ChaiUot, 28 octobre 1836.
Je reçois votre lettre du numéro dix-neuf, adressée à la veuve Durand, et qui se termine par un effroyable : Soyez heureux! J'aurais mieux aimé un autre vœu, quoiqu'il fût peu chrétien. Je vous écris à la hâte pour vous dire que j'ai reçu toutes vos lettres,
que ce n'est pas une raison parce que je suis à Chaillot pour que je ne reçoive pas les lettres de la rue Cassini.
La marchesa est une petite vieille fort agréable qui avait, dit-on, Turin à ses pieds, il y a quelque trente ans. Vous n'êtes pas, malgré votre esprit d'analyse, généreuse ni attentionnée ; vous m'écrivez une infinité de phrases auxquelles je ne puis répondre ; vous m'en accablez même, et je dois les lire les bras croisés, la bouche muette et le cœur malade ! Mais il y a eu sur ce point un mot dans ma dernière lettre.
Vous n'imaginez point (et je ne vous voudrais pas sur cet article de la force des madame de C.) que je me lève depuis soixante jours k minuit pour me coucher à six heures du soir. Je n'ai pu prendre de bain qu'hier, car, outre mes dévorants travaux, j'ai des courses dévorantes, et, quand on demeure à Chaillot, les courses sont épouvantables, et le moindre billet de cinq cents francs gagné en demande trois, quand il s'agit de l'arracher
Je vous écris pour ne vous dire qu'un mot. Je vous ai mis bien des inquiétudes au cœur, si vous avez pour moi toute l'amitié que j'ai pour vous. Or, donc, il faut vous dire que nous touchons au terme de tant de misères . Vous ai-je dit qu'en un jour où l'esprit détraqué me conduisait vers les eaux très fréquentées du suicide, (ce sont de ces choses que je vous cache), j'ai rencontré Tancien premier clerc de mon avoué, qui lui-même est un camarade de cléricature. C'était le chef de cette étude d'où Scribe et moi nous sommes sortis. Ce pauvre jeune homme a, comme il le dit, un saint respect pour le génie (ce mot me fait toujours rire), et il me croyait au comble de la fortune et des honneurs. Moi, qui mourrais le ventre dévoré par le lièvre, comme le Lacédemonien, plutôt que de trahir ma misère, j'ai eu la faiblesse en ce moment où je disais adieu à tant de choses, d'épancher un cœur trop gros. Celait à une place que je n'oublierai jamais, rue de Rivoli, devant la grille des Tuileries. Ce pauvre homme qui est, remarquez ceci, un homme d'affaires de Paris, eut la paupière humide et me dit :
— Monsieur de Balzac, tout ce qu'un zèle sacré pourra faire, attendez-le de moi. Je ne dois plus vous parler que de résultats ! Je vais tenter de vous sauver.
Et hier, ce brave et dévoué jeune homme m'a écrit ^qu'il avait
réussi à faire un emprunt pour me liquider de toutes mes dettes, m'ôter le poids de mes ennuis, et me laisser le temps de les acquitter; — quelque chose de plus beau.
Quand le prêteur a su le nom de l'emprunteur, lui qui voulait dix pour cent et des garanties, n'a plus voulu que cinq pour cent et l'hypothèque sur mes œuvres. Que ces deux noms soient bénis 1 Ma foi, je vous l'avoue, j'échappe, si la chose s'arrange, car j'ai peu de foi au bonheur, j'échappe à un long suicide, à la mort par le travail !
Outre cet emprunt il va se faire une compagnie pour l'exploitation de mes œuvres. Je poursuis cette affaire, dont je vous ai parlé, je crois, très chaudement. Elle se fera col tempo. Ainsi, je dois peutêtre quatre mille ducats à payer immédiatement ; j'en trouverais six mille d'ici à peu de temps. Au lieu de travailler dix-huit heures, je n'en travaillerais plus que neuf, et j'aurais conquis, après quatorze ans de travaux, le droit d'aller et venir à ma fantaisie. Cela est trop beau, je n'y crois pas.
Les cinq cents francs envoyés comme vous le faites, au lieu de les envoyer quelques mois plus tard, sont, entre nous, un bienfait. Boulanger a besoin d'argent, et je me remue pour lui faire trouver mille francs pour la gravure du portrait. L'infâme avare Custine ne lui a payé que mille écus le Triomphe de Pétrarque, et mon portrait lui aurait, par ainsi, été payé quinze cents francs. Mais obtiendrons-nous mille francs du graveur pour le droit de graver le portrait ? C'est ce que je tâche de faire.
Maintenant, voici une grave question ; je veux que vous ayez l'original. Boulanger veut que l'original soit exposé; quoique je poserai pour la copie, jamais une copie n'offre la beauté indéfinissable de la toile où l'on a fouillé, scruté, saisi l'àme du modèle. U faudrait donc attendre, car, pour l'artiste, mon portrait est une bataille àgagner en face de tous ses camarades. On commence à parlcrde cette page qui est magnifique. La copie sera prête dans un mois. Vous la recevriez en janvier. (Vous ne me dites toujours pas comment, où et à qui, et quelle adresse mettre ?) Si vous me permettez de vous envoyer l'original, il ne pourrait partir qu'après l'Exposition. J'ai conféré avec Boulanger ; quoique je pose, quoiqu'il veuille faire aussi bien il m'a toujours dit : « Une copie, même faite par le maître, ne vaut pas l'original. i>
Laissez-moi vous dire que ma mère, qui sera sur le livret du Salon comme ayant commandé le portrait, sera tout à fait indifférente sur la copie ou l'original. (Ceci entre nous). Eh bien, vous avez le temps de me répondre, répondez-moi là-dessus. Voilà les journaux qui commencent à parler de ce portrait. Les peintres disent obligeamment de lui ce que Ton me disait sur Séraphtia. Je ne croyais pas Boulanger capable de faire un semblable portrait. En eflet, il est en style de l'art, magistral. Je vous ai confié tout ce qu'il me coûte ; j'y ai enterré deux volumes que j'aurais faits pendant les dernières séances, où il me fallait rester debout. Je vous le répète, pour que vous ne disiez pas à un pauvre ouvrier comme moi le terrible : Soyez heureux^ auquel il ne manquait que : El laissez-moi tranquille/
Quoi qu'il arrive, laissez-moi vous confier un très mauvais sentiment que j'ai: c'est que je n'aime pas que mes amis me jugent ^ qu'ils ne croyent pas que mes déterminations soient nécessaires. Un sentiment discuté n'existe pas plus qu'un pouvoir contrôlé. Pourquoi donc accoupler la petitesse à la grandeur ?
Puisque j'ai ajouté une seconde feuille à la seule que je voulusse couvrir d'encre et d'amitié, je vous dirai que Werdet est horrible pour moi. Encore une déception qu'il faut taire, encore une blessure qu'il faut recevoir, encore des calomnies à entendre avec calme ! Il n'y a plus de libraire possible pour moi, tant que ce sera un libraire de la race libraire ! J'ai tout sacrifié pour cet homme et il me tue, et il se refuse aux mesures à prendre dans notre intérêt commun. Il faut que je sache perdre encore treize mille francs, et être accusé d'avoir perdu un homme pour qui j'ai usé toutes mes ressources, mis mon argenterie au mont-de-piété, prêté ma signature, etc., et fait quinze volumes in-douze et six volumes in-octavo dans l'espace de deux ans I C'est une tête de linotte sur le corps d'un enfant !
Je dois avoir maintenant l'égoïsme d'un homme qui ne travaille pas pour lui, mais pour ses créanciers. Voici la troisième épreuve de ma vie. Après cela l'expérience doit être consommée. J'attends encore dimanche Werdet. S'il a du bon sens, tout pourrait encore s'arranger. Mais c'est un véritable enfant. Dès le troisième mois, j'avais jugé l'homme auquel je remettais les intérêts matériels de mes œuvres. Mais ce sont de ces secrets que Ton se garde à soimême. J'espérais qu'il suivrait mes conseils; mais non. Il est
comme un enfant, â la tête d une linotte, et, par-dessus le marché, il est têtu comme un âne. Puis il a le fatal défaut de dire : oui, et de faire le contraire, ou d'oublier ce qu'il promet.
Je suis bien chagrin; tout cela va faire colporter des calomnies auxquelles Werdet aide déjà, car il trouve commode de dire qu'il fait faillite à cause de moi.
Allons, adieu. Sachez bien que je ne puis relire mes lettres ; à peine puis-je les écrire entre deux épreuves. Si quelque chose vous choque, pardonnez-le-moi. Mille tendres amitiés. Ne m'oubliez auprès de personne. Écrivez-moi bien régulièrement. Si vous saviez ce qu'est une de vos lettres, dans ma vie de travail, vous m'écririez par charité.
A MADAME IIANSKA, A WIERZCHOWN lA (uKRAINE).
Tours, 23 novembre 1836.
Après les grandes luttes que je viens de soutenir et dont vous êtes la seule confidente, mais surtout après la victoire, j'ai senti le besoin de revenir dans lacara patria, me reposer comme un enfant sur le sein de sa mère.
Si vous trouvez une lacune dans mes lettres, il faut l'attribuer à tout ce qui vient de se passer et que vous allez savoir en deux mots. Toutes mes dettes sont payées, j'entends celles qui me chagrinaient. Tout ce qui se préparait de bon comme emprunt, a manqué ; tout est devenu plus grave et plus enflammé autour de moi. Depuis un mois surtout, les assignations, les protêts, les huissiers, tout abondait chez moi, et je crois vraiment que je puis faire un gros volume in-folio de cette littérature du malheur.
Alors, quand le feu m'a environné de toutes parts, que tout a bien manqué du côté des secours, que nul ami ne pouvait ou ne voulait me sauver, avant de renier la France et d'aller me faire une patrie en Russie, en Ukraine, j'ai tenté un dernier effort et cet effort
a été couronné d'un succès qui va redoubler la rage de mes ennemis. Dieu veuille que vous deviniez toutes les angoisses qu'il y a dans celte simple page, vous aurez bien de la pitié pour votre mougik parisien !
D n'y avait plus que Vuna fides qui briUait à Thorizon, dans ce grand naufrage de toutes mes ambitions, dont le principe est VadoremvrS in œtemum !
Je suis donc allé trouver un spéculateur nommé Bohain, qui a fait la première Europe littéraire, et à qui j'avais rendu quelques services fort désintéressés. Il a convoqué tout aussitôt l'homme qui a tiré Chateaubriand de peine et un capitaliste qui depuis peu de temps fait de la librairie. Voici le traité qui est sorti de nos quatre têtes :
1*^ On m'a donné cinquante mille francs pour éteindre mes dettes urgentes ;
2** On m'assure, pendant la première année, quinze cents francs par mois. La deuxième je puis avoir trois mille francs par mois, et, la quatrième, quatre mille, jusqu'à la quinzième année, si je donne un nombre déterminé de volumes. Nous sommes associés pour quinze ans. Il n'y a plus entre nous ni auteur ni libraires, mais des sociétaires. J'apporte l'exploitation de toutes mes œuvres faites ou à faire pendant quinze ans. Mes trois associés s'engagent à faire l'avance de tous les frais et à me donner moitié dans tous les bénéfices au-dessus du coût du volume. Mes dix-huit, vingtquatre, ou quarante-huit mille francs par an et les cinquante mille donnés, sont imputés sur ma part.
Voilà le fond de ce traité qui me délivre à jamais des journaux, des libraires et des procès, attendu que ces messieurs sont substitués à mes droits pour tout ce qui est administration, vente, etc. Ils partagent tous les produits de ma plume avec moi, comme tous les produits de la vente. C'est comme une ferme à moitié, où mon intelligence remplace la terre, à cette différence prés, que moi, propriétaire, je n'entre dans aucuns frais ni risque, et que je palpe mes bénéfices sans soucis.
Ce traité est mille fois plus avantageux que celui de M. de Chateaubriand, à côté de qui la spéculation me place, car je ne vends rien de mon avenir, tandis que pour cent mille francs et pour
LETTRES A TÉTRANGÈRB. 363
dou7^ mille francs de rente, qui en deviennent vingt-cinq quand H publiera quelque chose (encore viagères), M. de Chateaubriand a tout abandonné.
Je n'ai rien voulu vous mander que tout ne fût signé. Tout a été signé le samedi 19 ; je suis parti le 20 pour Tours, et après un jour de repos, j'ai pensé à vous envoyer vite ce bout de lettre, griffonné en hâte.
Je ne doute pas que nous n'employions d'ici au printemps le moyen que j'ai trouvé pour éteindre la contrefaçon et, si je voyage à cet effet, Dieu et vous seuls savez avec quelle rapidité je viendrai jusqu'à Wierzchownia vous dire tout ce que le temps, les affaires, les soucis, le peu d'étendue d une lettre, m'a empêché de mettre, Jusqu'à présent, dans ma correspondance, étouffée par tant de causes !
Je suis bien inquiet de vous et des vôtres. Voici un temps énorme que je n'ai rien reçu de vous. C'était un tourment de plus qui aggravait toutes mes angoisses et mes supplices. Vous avez des moments de cruauté qui font douter de votre amitié ; puis, quand je songe que vous pouvez être malade, que la petite Anna peut vous inquiéter, que, que, etc... alors ma tête décampe !
Il a fallu d'autant plus venir ici, que la garde nationale, pour qui j'ai dix jours de prison à faire, me tourmente horriblement. Les épiciers et les gendarmes sont à mes trousses. Je n'ai pas pu aller à mes chers Italiens de peur d'y être arrêté. Or, dans ce moment, j'ai à terminer Illusions perdues, afin d'en finir avec Werdet, et le troisième dixain ; puis deux ouvrages pour le journal la Presse et deux autres pour le Figaro. Après quoi, ma plume sera libre, et mon traité commencera à avoir son exécution. Or, comme Werdet est très disposé à me tourmenter, il faut donner vite ce diable de volume.
Je vais avoir une rude année, car, pour arriver à une situation supportable, il faut achever tout ce que ma plume doit, et faire, en outre, paraître la valeur de dix volumes chez mes associés. Jusquelà, je serai misérable.
Après avoir tué tous mes janissaires (les créanciers), il faut, comme Mahmoud, introduire une immense réforme dans mes États. Aussi, me voilàdans ma mansarde, ayant liquidé, évacué la rue Cas-
sini, n'ayant plus qu'Auguste et un groom pour tout domestique, résolu à ne jamais dîner en ville, à continuer ma vie de chartreux encore pendant trois ans.
Je suis parti si précipitamment que je n'ai ni le cachet sacré, ni autographe à vous envoyer, ce qui doit vous accuser toutes les perturbations du triomphe.
Dans trois jours j'irai, je crois, à Rochecotte, voir madame la duchesse de Dino et le prince de Talleyrand que je n'ai jamais vu, et vous savez combien je désire voir les spirituels dindons qui ont plumé l'aigle en le faisant tomber dans la fosse de la Maison d'Autriche. Quant h. madame de Dino, je l'ai déjà vue chez madame d'Appony.
Je viens de finir ce matin même VEnfant maudit. Vous ne reconnaîtrez plus cette pauvre barre d'or ; elle est ciselée, montée, achevée, garnie de perles. Relisez cela dans les Études philosophiques ^ avec le Secret des Ruggieri, avec tin Martyr *, et demandezvous quelle tête de fer il a fallu pour combattre, écrire, souffrir, tout ensemble. J'ai fait la Vieille Fille au milieu de ces ennuis, de ces luîtes, de ces préoccupations.
Avez-vous donc, un jour, prié Dieu, pour moi, avec toutes lesforces de votre belle âme ingénue, pour qu'enfin j'aie obtenu une espèce de tranquillité, car je n'en dois pas moins les sommes que je devais auparavant? Mais je n'ai plus à les trouver ; le mode d'acquittement me laisse tout mon temps et m'enlève mes ennuis. Je vous épargne les détails de ce traité, qui a été l'objet d'un long examen de la part de mes avoués et hommes d'affaires, gens très dévoués, qui l'ont trouvé grand et honorable.
Vous ne sauriez croire combien le bulletin de votre existence recueillie et solitaire me manque, combien je m'y intéresse et quelle paix cette contemplation répandait dans ma vie agitée I Vous êtes bien mauvaise de me sevrer, ou vous souffrez, et, des deux côtés, je suis chagrin en pensant ou que vous êtes malade, ou que votre amitié diminue.
Allons, adieu. Je ne voulais vous écrire qu'un mot : il y a trêve entre
i. Le Martyr calviniste. L'impression de cet ouvrage fut, en fait, commencée pour cette édition des Études philosophiques qui ne fut pas continuée. Il parut pour la première fois dans le Siècle, sous le litre des Le Camus^ seulement en 1841.
le malheur et moi. Mais, une fois que je cause avec vous, la plume ne me pèse jamais aux doigts. Je vous souhaite mille gracieusetés dans votre vie, car ces vœux et cette leltre arriveront, je crois, avec le jour de Noël. Mille choses aimables à M. de Hanski, et embrassez pour moi votre chère Anna au front.
Je retourne à mes corrections, car il faut avoir fini Illusions perdues pour le 10 décembre, faute de quoi, je retombe dans les procès.
Ici, la Grenadière m'a échappé ; mais le cruel événement qui a pesé sur moi cette année m'a désintéressé de celte pauvre chaumière. Je ne saurais plus l'habiter. Je suis en marché pour une vigne qui me permettra de bâtir sans dépenser autant d'argent.
Encore une fois mille souhaits pleins de vous. Le troixième dixain, signé des Eaux-Vives, va paraître dans un mois. Comment l'aurezvous?
 MADAME HANSKA, A WIEAZGHOWN 1 A (l'KRAIiNE).
Paris, 1er décembre 1836.
J'arrive de Touraine où je vous ai écrit une lettre d'homme d'affaires. Vous savez, au moment où cette lettre courra les chemins, que vous n'aurez plus d'inquiétudes à épouser relativement aux questions financières du moine de Chaillot. Je m'agenouille humblement à vos pieds et vous prie de m'accorder une indulgence plénière pour tout ce que j'y ai précédemment versé de larmes.
Vous m'avez fait sourire quand vous me reprochez dans votre bonne lettre (numéro vingt), de ne pas lire attentivement votre prose! Si je lisais ainsi les Saintes Écritures, il faudrait me mettre à côté de Saint Jérôme, et si je lisais ainsi mes ouvrages, il n'y aurait point de fautes! Vous me dites que je ne réponds point à certaines choses. Là-dessus, je ne puis que me taire encore.
Mais, avant tout, les affaires. Le pauvre Boulanger est un artiste
m LETTEES A L'ÉTEANGËRS.
fier et pauvre, un noble et bon caractère. Aussitôt que j'ai eu da Targent, je lui ai porté les cinq cents francs, en faisant comme si j'avais reçu, car de moi, il ne les aurait peuirétre pas pris. Maintenant que cela ne r^arde plus que moi, rien ne presse, et, pour en finir là^dessus, il n'y a qu'à m'envoyer une lettre de cliange, sur MM. de Rothschild, de la même somme à mon oitlre. Maintenant que vous m'avez envoyé Vadresse de la maison S tout est bien. Vous recevrez le tableau après notre Exposition, qui commencera en février. Je n'ai pas le courage de ne laisser exposer que la copie. Le pauvre Boulanger en mourrait de chagrin. Il voit là tout un avenir. Depuis que je ne vous ai écrit, beaucoup de gens sévères sont venus, et tous ont mis cette œuvre au-ilessus de bien des ouvres. 11 s'agissait d'un graveur médiocre pour faire la gravure. Planche est venu voir Boulanger pour lui conseiller de mépriser les mille francs qu'on lui offrait et d'attendre l'effet qu'allait produire le portrait au Salon en lui afiQrmant qu'il aurait les premiers graveurs et une meilleure somme à ses ordres. Il y a là du Titien et du Rubens fondus. La copie sera substituée à l'original pour ma mère qui ne s'en apercevra pas et qui, entre nous soit dit, y tient peu. Vous aurez donc la page où Boulanger aura mis toutes ses forces et pour laquelle j'ai posé trente jours.
Quel malheur que je ne puisse pas vous envoyer le beau cadre que je rapporte de Touraine et que l'on va redorer! Je l'ai eu pour vingt francs, et il y a pour plus de deux cents francs de journées payées, il y a cinquante ans, au sculpteur en bois qui l'a fait.
Depuis que je ne vous ai écrit, j'ai été bien malade. Toutes ces angoisses, ces discussions, ces travaux et les fatigues, m'ont causé, à Sache, une révolution nerveuse et sanguine. J'ai été tout un jour à la mort. Le sommeil abondant et les bois de Sache pendant trois jours m'ont remis.
Il y a dans votre lettre un reproche qui, entre nous, est grave, et relatif à une soirée d'Opéra. Après le malheur qui m'a frappé, vous me connaîtriez bien peu si vous ne pensiez point que mon deuil est éternel, de tous les instants, qu'il me suit dans mes joies,
1. I>a maison de banque Halperine, à Berditchef, où le portrait deyait être adressé.
dans mes travaux, partout. Oh ! par grâce, que ce ne soit que voua au monde qui touchiez à cette plaie de mon cœur et n'y touchez jamais brusquement I Mes affections de ce genre sont immuables; elles sont dans un endroit du cœur et de Tâme où rien autre ne parvient. 11 n'y a de place que pour deux sentiments de ce genre, et il Tallait que le premier se terminât ainsi pour que le second prit toute sa force, et, maintenant, il est infini, A quoi servirait la puis* sancedont je suis investi, si ce n'est à se faire en soi- môme un sanctuaire pur et toujours ardent où rien ne pénètre des agitations extérieures ? L'image placée dans le haut de cette roche, pure, inaccessible, n'en descendra jamais, et, si elle en descendait d'elle-même, elle ne pourrait jamais faire que sa place ne fût pas à jamais marquée.
Sous ce point de vue, que j'aille entendre Guillaume Tell ou que je reste à pleurer au coin de mon feu, toul est bien immuable dans ce centre où si peu de paroles pénètrent. Mais, chère, sachez donc bien que je ne suis point mondain, que je le suis si peu que la moindre de mes démarches prend une gravité qui m'effraie* Encore une fois, usez de votre esprit d'analyse, et demandez-vous, en mettant sur un papier les dates de mes œuvres, en quel temps je les ferais, si je me permettais un plaisir, une soirée, une distraction. Depuis que l'hiver est ouvert, et voilà deux mois, je suis allé deux fois aux Italiens, et les deux fois avec madame Delannpy et sa fille, madame Yisconti étant absente.
Maintenant, si j'ai gagné de ne plus avoir d'inquiétudes financières, j'ai changé ces soucis en un travail continu. Les dix jours par mois que me prenait cette lutte matérielle vont être employés au travail, et, pour recueillir les fruits de cette affaire, il faut, pendant dix-huit mois, ne pas quitter ma mansarde que vous croyez si salubre. Elle ne l'est pas. La lucarne est trop élevée; je n'ai point de vue. Aussitôt que je le pourrai, je redescendrai travailler au second, où l'air est meilleur^ plus abondant.
Tout autre que moi serait effrayé de mes obligatiom de plume. Il faut donner d'ici à trois mois : la Haute Banque et la Femme supérieure à la Presse, César BiroUeau et les Artistes au Figaro; publier ce mois-ci les lllusiom perdues et le troisiènœ dixain, et avoir préparé pour avril les Mémoires dCum jeuMe Mariée, san^ compter ce
que j'ai à faire dans les troisième et quatrième livraisons des Elurdes philosophiques. Croyez-moi, l'homme qui achève d'aussi grands travaux ne descend pas à de mesquins amusements. Voici trois ans que je n'ai pas pris une plumée d'encre sans voir votre nom, car le hasard m'a fait garder une de vos cartes de visite ; je l'ai placée dans mon encrier. Vous ne sauriez croire que, depuis ce temps, je ne me suis jamais blasé sur le plaisir enfantin de voir votre nom marié à toutes mes pensées. Je sais maintenant que je l'ai mise là pour pouvoir écrire correctement votre nom et votre adresse. Et vous me reprochez de mal lire vos lettres! Vous comprenez que je respecte trop la pure amitié que vous me permettez de vous porter pour vous entretenir des choses que je dédaigne; d'abord, j'aurais Tair fat, et vous savez si je puis être jamais accusé de fatuité.
Sérieusement, je vis beaucoup à Wierzchownia. Je m'intéresse à tout ce que vous m'en dites ; vos visites aux voisins, vos affaires, vos plaisirs, votre parc qui s'étend à gauche et à droite, tout cela m'occupe. Lisez-le comme je l'écris, avec l'enfantillage du cœur; ce sont mes affaires, comme, peut-être, vous et M. de Hanski, vous faites les vôtres des miennes, le soir, en déplorant mes tourments maintenant finis. Si vous êtes triste, je m'attriste; quand votre lettre est gaie, je suis gai. La solitude produit ce vif échange des affections. L'âme a la faculté de vivre sur le point qui lui plaît. Certes, il a fallu le désir d'être chez vous, au moins en peinture, pour me faire passer par-dessus la perte des trente jours qu'a voulu Boulanger. Vous seule êtes dans le secret de mes affaires, comme dans le secret de ce qu'était pour moi madame de B... Vous seule connaissez mon deuil et une perte qui ne peut jamais être reparée, car ici le ciel est înclément, est trop haut, comme vous dites en polonais, et vous êtes trop loin. Mais gardez-moi bien entière et sans diminution aucune cette affection qui me rend moins triste aux heures tristes, et plus gai aux heures gaies. Songez que je n'ai qu'une vie de travail, que je ne suis pas dans le secret du bruit que je fais, que les émotions de la gloire ne m'atteignent pas, que je vis d'un peu d'espérance et de soleil, dans un nid caché!
L'autographe de mademoiselle Mars m'est adressé. Il s'agissait de son rôle dans la Grande Mademoiselle. Voilà le mystérieux tout simplifié. Aussitôt que j'aurai du George Sand, je vous en enverrai.
Mais je voudrais avoir aussi du Aurore Dudevant, afin que vous ayez l'être sous ses deux formes.
Continuez, je vous prie, à me dire tout ce que vous pensez de moi, sans prendre souci de mes doléances. Vous avez raison ; il vaut mieux toute souffrance que de la dissimulation. Mais, sérieusement parlant, je vois que vous écoutez trop votre premier mouvement, vous êtes, pardonnez-moi, violente et emportée, et dans votre première colère vous êtes capable de casser les choses sans savoir si elles peuvent se raccommoder. J'ai mis sérieusement pour donner du poids à ma plaisanterie. Ne vous laissez donc jamais surprendre par les cancans de la calomnie, et si Ton m'était venu dire — comme à vous — que vous aviez épousé Alexandre Dumas, croyez- vous que je n'eusse pas bien ri, tout en m'affligeant de voir une vie si belle ei si noble devenir matière à cancan? Oui, sérieusement, je m'affligerais toujours de voir la calomnie passer sur un beau front de femme quand même elle n'y laisse rien. Je suis, là-dessus, aussi entier que M. de Hanski dans mes opinions. Nous autres, nous pouvons nous débattre, nous avons un vol élevé qui nous met audessus des niaiseries de la presse et des médisances de sociétés. Mais vousl vous qui vivez calmes et solitaires dans l'enceinte d'une maison, sans notre Forum et notre épée, vraiment, cela me peine quand je sais une femme qui m'est indifférente devenir l'objet d'une calomnie, même ridicule. De vous à moi, vous savez si dans mes jugements, je suis mû par les sentiments étroits qui font parler ordinairement les écrivains, les artistes, de leurs camarades. Moi, je vis loin de toutes ces affaires. Eh bien, D... est un homme taré, un danseur de corde, et, pis que cela, un homme sans talent. On m'a encore réoffert la croix; j'ai encore refusé.
Je me suis flatté que la poste vous porterait plus vite que les autres la lettre où je vous annonce la On des chagrins d'argent qui vous ont fait tant de peine. Vous ai-je assez prouvé d'amitié en vous disant ce que je cachais à la terre entière? Maintenant je n'aurai plus qu'à vous parler de mes travaux.
Quand je vous verrai, je vous raconterai bien en détail ces jours de profondes misères, ces luîtes dont vous ne connaissez que le gros, car je ne vous ai fait que des bulletins. S'il y a un peu de confusion dans mes lettres, c'est que le temps me manque exactement;
je les quitte et les reprends au gré de mes oocupations entraînantes. J'ai toujours le travail si difficile I
Je vous en supplie, lisez la lettre comme si nous étions au jour même où elle fut écrite, et sachez que rien ne prévaut contre celle à qui elle est adressée. Cela m'a fait chagrin, quand, à propos de cette joie sertie dans Tairain de cette œuvre, vous avez parlé d'espérances perdues! Mais nous expliquerons tout cela, car, si j'ai accompli mes tâches vers le mois de mai ou do juin, je prendrai mon essor vers votre grande plaine, et vous verrez votre mougik blanc autrement qu'en peinture. Alors vous le reverrez glorieux, car j'aurai publié César Birotteau, la Tor pille , le troisième dixain, les Illusions perdues, la Haute Banque, la Femme supérieure, les Mémoires d'une jeune Mariée qui seront de grandes et belles pein* tures ajoutées à celles de ma galerie.
A-t-on crié à propos de la Vieille Fille ^ t Et quand vous rirez, en lisant cela, vous vous demanderez quelles belles mœurs ont donc les journalistes en France, les hommes les plus infâmes que je sache 1
Je ne puis plus guère vous dire grand'chose de nouveau sur ma vie, car ma vie, c'est dix-huit heures de travail dans la mansarde oii il y a un lit (je n'en sors pas), et six heures de sommeil. Ma santé va exiger de grands soins, car elle commence à s'altérer grandement par le travail et par les inquiétudes auxquelles j'ai été en proie, et ce que je dis repose sur des faits graves. Il faut se soumettre à la médecine, humblement, sans quoi je serais prompte* ment détruit.
Sans fatuité d'auteur, oui, relisez le Lys; l'ouvrage gagne à être relu. Mais je ne m'abuse pas sur les taches qui y sont encore, et qui disparaîtront, quoique l'ange qui n'est plus l'ait proclamé sans défaut.
Il ne faut pas oublier, chère, que j'ai tout à peindre, et que chaque sujet veut des couleurs différentes. On ne peut pas raconter mademoiselle Cormon, le chevalier de Valois, Suzanne et du Bous* quier avec le style de madame de Mortsauf, surtout devant une
1. Publiée d*abord dans la Presse^ du 23 octobre au 4 novembre 1836, la Vieille Fille ne parut en volume qu'en féTrier 1837. Le manuscrit en fut offert à la comtesse Guidoboni-Visconti, en décembre 1836.
tourbe d'envieux qui dit que Ton vieillit si l'on ne se différencie pas soi-même.
Vous m'envoyez des vœux de bonheur; ne faites pour moi que des prières à Dieu pour qu'il m'entretienne daus ma force de travail et dans ma résignation. La solitude avec une espérance, voilà ma vie; c'est celle des Pères du désert. Le travail est le bftton avec lequel je marche, insouciant de tout, hors de la pensée placée dans le sanctuaire. Una fides. Hors cela, il n'y a que des distractions, où le cœur n'a point affaire. J'entends le cœur élevé, plein d'amertume, mais où vit un saint espoir. Vous ne le connaissez pas entièrement ce domaine immense, sanfi quoi vous ne me gronderiez pas.
Dans Illusions perdues , il y a une jeune fille nommée Eve, qui est à mes yeux, la plus ravissante création que j'aurai faite.
Allons, adieu. Voici une demi-journée volée aux épreuves, aux affaires, aux travaux. Mais en vous écrivant, je vous ai revue, comme si j'étais à étudier VAlmanach de Gothay maison Mirabaud, et quand je pense à cette halte que j'ai faite dans mes douleurs, il me semble que tout est d'or autour de moi, que je n'ai rien à faire.
Je vous parlerai une autre fois de la visite que j'ai faite à madame de Dino et à M. de Talleyrand il y a six jours, à Roche^tte, en Touraine. M. de Talleyrand est étonnant. Il a eu deux ou trois jets d*idées prodigieuses. Il m'a fort invité à le venir voir à Valençay» et, s'il vit, je n'y manquerai pas. J'ai encore Wellington et Pozzo di Borgo à voir, pour que ma collection d*S(ntiques soit complète.
Le chien d'Anna est toujours sur mon bureau. C'est vous dire que son cheval se recommande à ses souvenirs. Mille gracieusetés à tous les habitants de votre royaume; vos affaires vont-elles bien? M. de Hanski se libère-t-il? Ses opérations réussissent-elles? Vous me sevrez beaucoup de détails sur votre mécanisme de propriétaires.
Quand vous y songerez, tracez-moi donc quelques itinéraires pour aller vous voir. J'ai mes raisons pour connaître les diverses routes qui mènent chez vous.
Allons, encore adieu^ et mille tendres vœux pour tout ce qui est
VOUS. Je suis eu transes quand vous êtes par les chemins où il y a des loups et des cochers juifs.
C*est cette semaine que je donne à Boulanger sa dernière séance. Aussitôt que j'aurai fini Illusions perdues ^ je vous écrirai; jusquelà, je suis nuit et jour pris.
Je vous envoie un autographe rarissime, car Gérard n'écrit jamais ^
A MADAME HANSKA, A WIERZCHOWNIA (uKRAINE).
Paris, 27 décembre 1836 — 15 janvier 1837.
Aujourd'hui, j'ai eu un grand bonheur; il m'est venu quelqu'un que je n'avais pas vu depuis des éternités et qui m'a fait tant do plaisir, que je suis resté pendant toute la journée hébété, causant avec lui ; je ne me lassais pas. II avait fait un long voyage, mais heureux ; il n'était point changé. Ne trouvez-vous pas qu'il y a des êtres en qui réside une plus forte portion de notre vie qu'en nousmême? Vous le connaîtrez quelque jour. Je ne veux pas que vous l'aimiez mieux que moi, mais vous ne pourrez pas vous empêcher d'avoir de l'amitié pour lui, ne fût-ce qu'à cause du fanatisme que j'ai pour lui. C'est un être si bon, si persistant, si grand, d'une si