‹ Lettres à l'étrangère (volume 4)Chapitre 74 sur 105 · La comtesse Potoçka, cousine de madame Hanska · texte numérisé non relu

La comtesse Potoçka, cousine de madame Hanska

veuf de cette âme qui avait élevé, suivi, fortifié mes essais, la seule en qui j*aie foi. Oui, les personnes dont le cœur est aussi noble que la naissance, qui ont contracté l'habitude des beaux sentiments et des choses élevées en tout, celles-là seulement sont mes critiques. Voici déjà quelque temps que je me suis habitué à penser avec vous, à vous mettre en second dans mes idées, et vous ne sauriez croire quelle douceur j'éprouve àrecommencer, après cette lacune de voyage, à vous écrire la vie de ma pensée, car, quant à celle du cœur, il n'en est pas besoin ; malgré certains passages mélancoliques, vous savez bien que les âmes haut situées changent peu. Comme les âmes que je viens de voir, tantôt les nuages les couvrent, le jour les éclaire différemment ; mais leur neige reste pure, éclatante.

Je suis allé hier chez Boulanger. Le tableau est revenu chez lui du Musée. D demande encore vingt et quelques jours pour faire la copie que je veux donner à ma mère, et, dans la première quinzaine de juin, la toile partira pour Berditchef, ainsi vous l'aurez avant le marbre.

Allons, adieu pour aujourd'hui, car il faut que je compulse mes pensées sur le théâtre et que je me mette à voyager dans les limbes dramatiques, pour savoir à quoi je donnerai la vie ou la mort. Cette affaire est de la dernière importance pour mes intérêts financiers, et grave pour ma réputation d'écrivain. Demain, je fermerai ma lettre et vous l'enverrai. Si j'ai manqué à vous écrire pendant mon voyage, vous vous apercevrez à la fréquence de mes lettres que je réparerai les omissions.

Voici la veille de ma fête, une pauvre fête encore, car mes affaires financières ne sont pas belles. La loi sur la garde nationale va me faire prendre un p«arti violent, celui de me mettre dans une campagne à deux lieues de Paris ; mais, cette fois, je me mettrai dans une maison à moi. Puis me voici obligé très sérieusement à travailler mes seize heures par jour, pendant trois ou quatre mois. Si au moins les signatures de complaisance données à celte pauvre bête de Werdet ne me causaient pas de chagrins, je serai jpresque tranquille sous le rapport financier.

Allons, adieu. A bientôt. Vous aurez encore une lettre celte

semaine. Mille tendres choses à vous, et mes souvenirs à tout ce qui vous entoure.

Je répondrai cette semaine à M. de Hanski.

A MADAME HANSKA. A WIERZGHOWNIA (uKRAINE)

Paris, 20-29. mai 1837.

Je vous écris en me levant, car c'est mon jour de naissance, et je serai toute la journée chez ma sœur et ma mère.

Mon Dieu, je voudrais bien savoir de vos nouvelles, et m'en voilà privé par ma faute, car vous mettez la loi du talion dans la correspondance, en ne m'écrivant pas pendant le môme temps que je ne vous ai pas écrit. Mais cela est très mal. Je suis homme et sujet à des crises. Dans ce moment, par exemple, je travaille des jours et des nuits entiers à sortir de Tembarras où je me suis mis. Werdet a déposé son bilan , et je me vois poursuivi pour les signatures de complaisance que je lui ai données, comme il m'en avait donné, à moi, avec cette différence que j'ai payé les billets qu'il m'a fait, et qu'il ne paie pas ceux que j'ai garantis.

Vous ne sauriez croire combien cette dernière infortune est écrasante. Mes gens d'affaire me disent tous : c'est le moment de faire un voyage.

Faire un voyage lorsque je dois à M. de Girardin, pour la Presse : 1** la Haute Banque, 2** la Femme supérieure ; au Figaro : 3^ César Birotteau, 4" les Artistes ; S® Gambara, à Schlesingor pour la Gazette musicale ; 6^ la fin du troisième dixain au capitaliste de Werdet ; six ouvrages, également réclamés par les quatre personnes auxquelles je les dois, et qui représentent quinze mille francs d'argent, dont tout est reçu, moins cinq mille francs.

Pour payer mes dettes les plus pressantes j'ai pris tout l'aident que m'ont donné mes nouveaux libraires ; ils ne commencent leurs

payements avec moi, par chaque mois, que quand je leur donnerai deux volumes in-octavo, inédits, et il faut au moins trois mois pour faire les six ouvrages dus, puis trois mois pour leur faire leurs deux volumes, en sorte que me voilà six mois sans ressources, sans aucun moyen d'avoir de l'argent. Heureusement que la cervelle est en bonne santé, grâce au voyage.

C'est une mauvaise journée de naissance. J'ai commencé par ^/^

renvoyer mes trois domestiques, donner congé de mon appartement rue des Batailles ; mais je ne sais pas si le propriétaire voudra casser mon bail. Enfin, j'ai héroïquement pris la résolution de vivre, s'il le faut, comme je vivais rue de Lesdiguières, et de voir enfin la fin d'une misère intérieure, déshonorante pour la conscience.

A propos de misère, je vous ai écrit à Florence sous l'impression des plaintes d'un de vos compatriotes ; par grâce, ne m'en veuillez pas ; dites à M. de Hanski, si vous lui en avez parlé, que depuis ce qui m'arrive en ce moment, j'ai pris la bonne résolution de ne répondre de personne, ni pécuniairement, ni moralement. Qu'il regarde tout ce que j'ai dit au sujet de cet homme comme non avenu, et que, par cela même que je le lui ai recommandé par votre gracieuse bouche, je le prie de ne rien faire en sa faveur. Ne m'accusez pas de légèreté, mais d'ignorance. Plus tird, je vous expliquerai, de vive voix, la raison de ce changement. C'est le présent, qui me fait revenir sur le passé.

23 mai.

Boulanger m'a écrit une lettre horrible d'ingratitude et de laisseraller. 11 ne veut pas faire la copie qu'il s'était engagé à faire, ce qui vient de désoler ma sœur et ma mère. L'emballeur fait en ce moment la caisse pour le portrait ; il va partir sous quelques jours, et je l'adresserai, suivant la lettre de M. de Hanski à MM. Halperine. à Brody, par les diligences, directement, car ni Rothschild, ni Rougemont de Lowenberg ne voudront se charger d'une caisse aussi embarrassante, et le marchand de couleurs, qui se charge de l'emballage, m'a assuré avoir expédié ainsi les tableaux les plus précieux. En voilà assez sur mon effigie. C'est un des plus beaux morceaux de l'école. Les peintres les plus jaloux l'ont admiré. Je suis heureux que vous ne soyez point trompée dans votre attente. Je vous dirai par un petit mot le jour précis où je le mettrai à la diligence et

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la voi6 par laquelle je renverrai, car je suivrai les avis de Texpédileur.

J'ai décidé ma mère à aller vivre pendant deux ans en Suisse, à Lausanne. Le spectacle de ma lutte et celui de celle de mon beaufrère la tue. Elle nous voit toujours travaillant sans aucun résultat pécuniaire, et elle souffre horriblement» sans avoir le combat matériel qui donne des forces.

Si vous saviez tout ce que j*ai fait pour Boulanger, vous ressentiriez uin peu de Tamertume qui s'est épanchée dans mon âme à cette trahison, car s'il ne m'avait pas lanterné pendant une année, vous auriez eu le portrait depuis six mois, et c'est devenu une chose ridicule.

24 mai.

Me voici donc comme vous avez souvent désiré me voir. J'ai rompu avec tout le monde, et je vais, dans quelques quinzaines, être dans une mansarde inconnue, ayant rompu tous les chemins autour de moi. J'ai fait la récapitulation de mes travaux, et j'en ai pour quatre ans sans pouvoir même avoir achevé toutes les séries des Études de Mcsurs, Il ne faut pas que ma robe de moine soit un mensonge ^ Je n'ai plus que deux choses qui me fassent vivre : le travail et l'espérance de trouver tous mes désirs secrets réalisés au bout de ce travail. A qui peut vivre par ces deux puissantes idées, la vie est encore grande, et si je ne retrouve point dans la solitude où je rentre cette grande madame de B..., que Laure appelle aujourd'hui ma Joséphine, du moins ce n'est pas Marie- Louise qui la remplace, mais la sublime espérance, la seule compagne d'un poète en travail. Ce voyage, en me rafraîchissant la cervelle, m'a rajeuni, m'a redonné de la force, il en faut pour accomplir mes derniers travaux.

Je viens d'achever une œuvre qui s'appelle Massimilla Dont et dont la scène est à Venise. Si je puis réaliser toutes mes idées comme elles se sont présentées dans ma tête, ce sera, certes, un livre aussi étourdissant que la Peau de Chagrin, mieux écrit, plus poétique peut-être. Je ne veux vous en rien dire. Massimilla Doni et Gambara sont, dans les Études philosophiques y l'apparition de la

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