Diminutif affectueux du nom d'Anna, en polonais
2. Au mois de juillet précédent, Balzac avait déclaré : « Le salon sera massacà. » [Lettres à VÉtrangèrey III, 337).
3. La Dernière incarnation de Vautrin, qui forme la quatrième et dernière partie de Splendeurs et Misères des courtisanes, parut pour la première fois du 13 avril au 4 mai 1847, dans la Presse qui l'avait achetée au journal défunt VÊpoque.
4. Le Cousin Pons (l'un des romans qui composent les Parents. pauvres), parut dans le Constitutionnel du 18 mars au 10 mai 1847. Voir plus haut, p. 40
5. Les trente-deux mille francs encore dus à Pelletreau, l'ancien propriétaire de la maison achetée par Balzac, rue Fortunée.
viens dès qu'elle ne pourra dans aucun cas être compromise par le voyage, et je te promets un incognito absolu. Compte sur l'activité, les talents de ton loup^ et sur son amour que tu connais. Je ne pense qu'à toi, je ne me tourmente que pour toi, absolument comme toi pour moi. Je suis bien fermement décidé à ne pas dépenser un liard au delà de ce que j'ai fait. Les fournitures de Paillard viendront de mars à fin septembre, lorsque je pourrai les payer. Le mobilier nécessaire viendra pendant cette année-ci, de manière à ce que notre chez soi soit complet à ton retour, en octobre ou en septembre de cette année. Tout cela est calculé.
Allons, adieu. Je vais aller, ou plutôt me traîner à la poste^. Hier, ma sœur, ses deux filles et le futur sont venus ^. Pas de mère^, elle est indisposée et j'irai après-demain. Je ne veux plus compromettre mon pied. Ma sœur a eu vent de la maison par un courtier d'assurances qui, dit-elle, est venu proposer l'assurance de la maison rue des Martyrs *. Cela me contrarie énormément, vu l'indiscrétion ^ de ma famille; mais je n'y ferai pas la moindre attention.
Allons, mille tendresses, ma chère petite fille, mille caresses, mille bons baisers de Cannstadt et surtout de Francfort ^ ! Oh ! Francfort est l'objet d'une reconnaissance profonde, comme tout le reste. Je ne serai cependant heureux que quand ta gentille écriture me dira de venir à Erfurth rejoindre mon Eve, mon bijou, mon cher trésor! Allons, adieu. Tu vois que je t'accable de lettres; oh! si c'était de la copie, tout cela, nous serions quittes avec les entrepreneurs.
A demain; mais tu ne recevras plus que quelques mots.
1. Balzac ne voulait confier à personne le soin de mettre à la poste les lettres destinées à M™e Hanska ou d'y aller chercher celles qu'il recevait d'elle.
2. Laure, sœur de Balzac, avait épousé, à dix-neuf ans, en 1820, un ancien polytechnicien, âgé de vingt-neuf ans, Eugène-Auguste-Louis Midy de Lagreneraye, dit Surville, ingénieur des ponts et chaussées; de ce mariage deux filles étaient nées : Sophie et Valentine. Il s'agissait d'un prétendu pour Sophie.
3. Née Anne-Charlotte-Laure Sallambier (1778-1854) veuve, depuis 1829, de Bernard-François Balzac, ancien secrétaire au Conseil du roi, puis directeur des vivres militaires (1742-1829).
4. Laure Surville et sa famille habitaient au n" 47 de la rue des Martyrs.
5. Balzac redoutait si fort les indiscrétions que Th. Gautier, le félicitant sur l'ameublement luxueux de sa nouvelle maison : « Je suis plus pauvre que jamais, répondait-il, en prenant un air humble et papelard, rien de tout cela n'est à moi. J'ai meublé la maison pour un ami qu'on attend. — Je ne suis que le gardien et le portier de l'hôtel. » (Th. Gautier, Honoré de Balzac, Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1859, in-8, p. 170).
6. Cannstadt et Francfort où Balzac avait villégiaturé ou passé avec M™» Hanska entre juin et août 1845.
A MADAME HANSKA, HOTEL DE SAXE, A DRESDE
[Passy, 3-4 janvier 1847.] Dimanche 3 [janvier].
Hier j'ai trouvé, ma chérie, ta foudroyante lettre sur l'économie et j'y ai vu la preuve de cette chère et unique affection qui est mon premier, mon seul trésor.
Je t'y réponds en trois mots : « J'économiserai, je payerai, et le
^ départ ^ de mon louloup sera adouci dans ses chagrins par la dernière quittance de ma dernière dette. » Viens à la fin de février, si tu ne peux venir qu'à la fin de février; mais viens. Écoute-moi bien : tu sais, ma bien-aimée, que je n'ai pas l'ombre d'une pensée d'intérêt dans notre mariage. Ainsi, sois sûre que tout ce que tu feras pour ta fille est dans mon cœur comme dans le tien. Ainsi, ne me parle jamais de ce que tu as ou n'as pas; je suis sûr de ma fortune, et veux ton bonheur sous les deux espèces.
Laisse-moi te dire que tu ne connais point Paris, ni ses exigences, ni son luxe, ni ses nécessités. Je n'ai pas le moindre goût au bric-à-brac; j'achète chez les marchands de curiosités de belles choses à cinquante pour cent de moins que si j'en faisais faire de laides neuves, car le beau est hors de prix à faire fabriquer. Exemples : je parle d'un feu^ à M. Paillard, pour une cheminée : cinq cents francs, fort ordinaire. Je ne le commande pas; je vais chez les marchands; j'en trouve un superbe : cent francs! Telle est la différence. Une lanterne pour l'escalier? — Mille francs, répond M. Paillard! Je vais chez un marchand, et la plus belle que j'aie vue dans mes courses : deux cent soixante
I francs ! Je te l'ai dit à satiété : une fois que mon ménage sera monté, complet, je n'achèterai rien. Tout ce que je fais est économie, et économie bien entendue. Les lanternes d'escalier, c'est pour fixer l'éclairage. Le calorifère, qui coûte fort cher, c'est pour fixer le chauffage et le rendre de quatre-vingts pour cent ^ moins dispendieux. Tout est l'objet et l'effet d'un calcul profond et profondément réfléchi. Ne crois pas à des folies. La seule, c'est la restauration des peintures. C'est vrai, mais c'était nécessaire. Tu me parles d'ajourner les réparations; était-ce possible avec l'obligation de reculer un mur, et, en le refaisant, il a été démontré qu'il allait tomber? Je t'ai envoyé le 1, Le départ pour l'Ukraine, pour retourner à Wierzchownia, 2. C'est-à-dire d'une garniture de foyer.
chiffre des dépenses l'autre jour. Je serai logé à deux mille cinq cents francs de loyer. Était-ce possible de me loger à moins de frais? Aussi devrais-tu venir à Paris par intérêt et curiosité, si tu n'y venais pas pour être heureuse et donner le bonheur, deux ou trois mois. Nous avions décidé l'affaire Salluon, où je m'enfournais dans une ruine. C'était cent cinquante mille francs, sans meubles! Ici, c'est cent mille francs, tout meublé.
Tu rêves, avec la Chouette. Elle s'en ira le mois de février, et toi tu ne logeras pas à la glacière ^ pendant le premier mois, attendu que tout ne sera fini qu'en mars. J'y serai, car je veux y habiter en février pour renvoyer la Chouette. Elle ne mettra jamais le pied là. J'aurai une femme de charge ^ payée et solide.
Je t'explique que si tu venais à la maison Beaujon ^ les petits appartements sont invisibles. Il faut qu'on les montre pour qu'on les découvre. C'est une merveille *.
Je t'ai expliqué que l'embarras ne sera rien. Je l'ai déjà bien surmonté. Sais-tu que voici neuf mille francs de payés sur les travaux, et neuf mille ce mois-ci, cela fera dix-huit mille. Sois calme, ô louloup^ on ne fait pas de dettes, on paie ^.
J'ai baisé ton homélie, car elle dépose d'un amour si tendre, si craintif, si maternel, que je t'aurais mangée de caresses de la tête aux pieds, si tu m'avais dit cela devant moi au lieu de l'écrire! On n'est pas plus adorable, et qu'est-ce que ce sera donc que ta tendresse quand même^ lorsque tu verras que j'ai été le plus économe, le plus intelligent loup de la terre, et que je n'achète point de bric-à-brac? Je crois bien que les gens meublés, rentes, à châteaux pleins, n'achètent plus rien! Mais, cher amour de grondeuse, quand il faut acheter une table ou un lit, parce qu'on n'en a pas, il me semble que celui qui achète un lit en Boule pour moins d'argent qu'un lit d'épicier un lit d'acajou, n'est pas un dissipateur, ni un fou de bric-à-brac. J'achète un cabaret de Sèvres, pâte tendre, pour le prix d'un cabaret commun : est-ce de la prodigalité? J'ai une cheminée, qui est une merveille, pour le prix d'une cheminée ordinaire, et il me fallait une cheminée. Est-ce de la prodigalité? Ainsi de tout. Notre salon aurait coûté dix-huit
1. La solidité de la maison de la rue Fortunée, que M™« Hanska nommait avec mépris : la Glacière, venait (du moins Balzac le prétendait), de ce qu'elle était construite sur l'ancienne glacière bâtie par le financier Beaujon.
2. Les mésaventures de Balzac avec une gouvernante non payée, comme M™e de Brugnol, lui ayant amplement démontré les inconvénients des services gratuits.
3. C'est-à-dire la maison de la rue Fortunée (devenue rue Balzac), ancien pavillon de plaisir du financier Beaujon, la Folie Beaujon. Construite en 1781, elle fut acquise en 1882 par la baronne Salomon de Rothschild, qui la fit démolir pour édifier, 11, rue Berryer, l'hôtel actuellement existant.
4. L'une des pièces de cet appartement secret avait un plafond en coupole d'où pendait, au temps de Beaujon, un magnifique berceau où le financier prenait place pour se faire balancer par de belles amies aussi peu vêtues que lui-même.
5. Mais on ne paie jamais complètement. Ce fut en effet M™» Hanska qui acheva le paiement, après la mort du grand homme : environ 150.000 francs de dettes en francs-or.
cents francs à tendre en étoffes qui auraient passé. J'y mets pour dix-huit cents francs de boiseries qui donnent une énorme valeur à l'immeuble. Est-ce une folie?...
Oh! louloup^ si tu n'étais pas si délicieusement mère, et mère amoureuse, dans ta lettre, je me plaindrais de la défiance injurieuse que tu as de moi. J'ai quarante-huit ans, et les cheveux blancs arrivent ; je veux une fortune et j'en prends les moyens. Je ne veux plus recommencer ni les Jardies ^, ni aucune faute, et tu crois que je vais donner, tête baissée, dans les mêmes sottises ! Tu fais de moi un vieil enfant ! un poète à illusions !... Sois calme, ô loup chéri; il y a plus de gens qui me croient avare que de gens qui me croient prodigue. Le mois de mai dira si je suis un bon financier. Encore quelques romans comme la Cousine Bette, et je serai sur mes pieds, et je te montrerai les rentes que me vaudra la glacière Beaujon.
Mille gentilles caresses, et à demain. Ta lettre m'a fait excéder les bornes de ma licence d'écrire. Je ne puis te donner qu'un quart d'heure et voilà une heure.
Lundi [4 janvier].
Si tu me vois si joyeux, mon bon loup, c'est que ta lettre m'annonce ton retour à la santé, c'est que dans les phrases, dans la mercuriale, j'ai retrouvé mon Évelin, mon bon cher compagnon, et mon Évelette de vingt-cinq ans, alerte, pimpante, etc.
Hier je suis allé rendre mes devoirs à l'auteur de mes jours, que j'ai trouvée plus grimaude que jamais. J'étais allé chez Bertin pour m'entendre à prendre les Débats en février. Ainsi, me voilà avec le Constitutionnel, la Presse, les Débats et V Époque à moi ^. Ah ! si les copies étaient prêtes! Mais tout est à faire. Aussi, vais-je travailler, et de bonne encre, et de bon cœur, car tu ne sais pas comme ta maladie pesait sur moi. Non, tu ne sauras jamais combien je t'aime !
Après ma mère, je suis allé chez le docteur, à cause de l'enflure de la jambe, et il m'a dit que ce n'était rien, que c'était la faiblesse des dssus relâchés, et qu'en mettant une compresse qui fit guêtre, en nx jours ce serait terminé. De là je suis allé chez ton honorée sœur, [ui vit à Paris comme dans un bocal. Elle sort peu, elle fait apprendre fe polonais à Pauline, et elle veut mettre Ernestine au Sacré-Cœur, îe dont j'ai tâché de l'éloigner. Il y avait près d'un mois que je n'étais lié la voir, et il y aurait eu impolitesse, sans mon accident; mais elle m avait dû entendre parler, car elle a entendu parler de la noce des
1. Les pavillons que Balzac possédait à VilIe-d'Avray, au Chemin vert, sur l'emplacement actuel de la maison de Gambetta. Voir t. III, p. 22; voir plus haut p. 28, et plus loin p. 262.
2. Le Constitutionnel publia le Cousin Pons, du 18 mars au 10 mai 1847; la Presse publia, du 13 avril au 4 mai 1847, la Dernière incarnation de Vautrin; les Débats ne publièrent rien, l Époque non plus, car elle cessa d'exister peu après.
Chlendowski par je ne sais qui. Elle ne voit âme qui vive, elle veut trop économiser. Je t'assure qu'elle est perdue comme dans un trou. Paris, vois-tu, c'est une effrayante immensité. Elle est moins à craindre là que partout ailleurs. La question de venir chez moi a encore été remise sur le tapis; mais je lui ai dit que je déménageais et que lorsque ma nouvelle maison serait digne de la recevoir je me ferais un plaisir, un honneur, de la recevoir, etc. Elle est très curieuse de voir mon établissement, mais j'ai parlé d'avril ou de mai. Elle ne connaît pas Paris du tout, ni personne. Elle a écrit à son gouverneur ^ pour avoir une permission de rester deux ans à Paris, et elle est allée à l'Hôtel Lambert 2, à la vente des fanandelsl Je n'y comprends rien. C'est étonnant comme ta sœur ressemble à la mienne. Elle a voulu absolument consulter M. Nacquart, et elle m'a demandé si c'était un bon médecin, qu'elle le croyait une ganache! Non, c'est incroyable de légèreté. Quand elle m'en a parlé, je lui ai dit : « C'est un bon médecin pour moi, parce qu'il connaît mon tempérament et qu'il m'a donné des soins depuis trente ans. Mais ce n'est pas un médecin célèbre. » J'ai fait tout pour la détourner de le prendre.
Allons, adieu, ma gentille prêcheuse. Sois sûre que tu peux venir passer mars, avril et mai jusqu'au 20, sans inconvénient à Paris, dans la rue Neuve-de-Berry^. Personne ne te saura là; nous y resterons comme deux tourtereaux, et tu peux habiter même, à Beaujon, l'appartement caché, sans que personne t'y trouve jamais. J'irai voir où l'on en est aujourd'hui probablement. Aurai-je une lettre de toi? Voilà toute la question.
J'essaie aujourd'hui un roman sur Georges Cadoudal*, car mon esprit est très inquiet; il ne peut se fixer à rien. Je touche à tous les sujets et je m'en dégoûte. Adieu, mille tendresses et prends bien garde à ton retour à la santé; prends bien toutes les précautions; soigne-toi bien.
Note.
Je crois en effet que Eugène Sue ^ a eu quelque velléité de se moquer de moi dans le personnage dont on t'a parlé, et qu'il a été
1. Le général russe dirigeant le gouvernement de Minsk, dont dépendait Pinsk où elle avait son domicile.
2. Ancien hôtel du président Nicolas Lambert de Thorigny, construit par Le Vau (1640) et décoré par Lesueur, Lebrun, etc. Il était situé, 2, rue de Bretonvilliers, dans nie Saint-Louis. Depuis 1842, il était habité par la famille Czartorisky.
3. Au n» 12 his où Balzac lui avait loué un appartement meublé' Le Bottin de 1847 nous l'indique ainsi : « Commençant avenue des Champs-Elysées, finissant faubourg du Roule, 23 et 25. »
4. Ce roman porte pour titre : Mademoiselle du Vissard, ou la France sous le Consulat. Il n'est pas terminé; on trouvera, signalés, pages 214, 218, 221, quelques feuillets d'essais que Balzac utilisera pour écrire ou envelopper ses lettres comme il l'avait déjà fait précédemment. Cf. Lettres à V Étrangère, III, 159, 376.
5. Dont le Constitutionnel publia en feuilleton la troisième partie de Martin ou Venjant trouvé, du 4 décembre 1846 au 5 mars 1847. Cf. Lettres à VÉtrangère, III, 71, 302. 329. 354.
effrayé de sa tentative. Je le saurai, d'ailleurs, et je ne m'en apercevrai jamais, comme bien tu penses. Ces sottises-là mènent ces messieurs à d'étranges palinodies. Tu sais ce que Frédéric Soulié a fait dans la Closerie des Genêts; il y a là, au dénouement, un éloge furibond de ton Noré ^. A la troisième représentation, il y avait un monsieur qui me ressemblait, dit-on; toute l'assistance, à l'éloge, s'est retournée et a battu des mains par trois fois. Il faudra que je mène une fois ta sœur au spectacle, et je la mènerai à l'Ambigu voir cela.
Je suis allé à la noce de Chlendowski en pantalon noir, en habit bleu à boutons d'or, en gilet de soie, in fiocchi^. Je suis tombé en allant prendre une voiture au bas de la montagne de Passy et ta sœur m'a dit : « On dit que vous étiez venu tout crotté à cette noce. » Qu'en dis-tu, Goucy^? — « C'est cassé ou brisé qu'on vous a dit, lui ai-je répondu, car je venais de tomber et de me luxer la cheville. » Il en est de tout ainsi. Ce que je déplore, c'est que les calomnies agissent sur des esprits distingués^ qui me disent : « Après Beaujon, ce sera Moncontour; ce sera à recommencer. J'aime un prodigue incorrigible! » Ahl moi, j'aime une petite personne bien crédule au mal, bien vive à la réprimande! Mais j'ai de sûres vengeances : c'est l'avenir qui me verra thésaurisant. Je t'avoue que je ne conçois pas qu'on thésaurise dans un taudis. Il faut avoir toutes ses aises, mais rien de plus.
A MADAME HANSKA, HOTEL DE SAXE, A DRESDE
[Passy, mercredi 6-7 janvier 1847.
Mon bon louloup, il m'est impossible de t'écrire, car je travaille dix-huit heures, et je ne fais plus les toilettes les plus nécessaires. L'inspiration, le travail sont accourus, fidèles à la nécessité. Je suis au
1. Acte V, scène ii, la Closerie des Genêts, à la page 132 du Magasin dramatique paru en supplément du Constitutionnel, n» du 3 décembre 1846, se trouvent ces paroles adressées par Montéclain à l'aventurière Léona qu'il a démasquée : « Vous ne voulez pas croire que vous êtes ici entre les mains des héros de M. de Balzac? » Tels Montriveau et la duchesse de Langeais dans YHistoire des Treize. La Closerie des Genêts avait été représentée pour la première fois le 14 octobre 1846, à VAmhigUy et Balzac, dès le 18, annonçait fièrement à M™« Hanska : « Il y a une immense réaction en ma faveur. J'ai vaincu. Tous par une acclamation générale me mettent à la tète. Ceux -qui luttaient ne luttent plus. Soulié a fait amende honorable publique dans son nouveau drame de l'Ambigu. »
2. Fiocchi, les houppes ou glands qui retombent de chaque côté d'un chapeau de cardinal, en costume de cérémonie; par extension : être en grande toilette.
3. Expression que Balzac emploie volontiers; c'est une citation tirée du dernier acte à'Adélàide du Guesclin, tragédie de Voltaire. Cf. Lettres à VÉtrangêre, t. III, p. 152. Voir plus haut p. 49, et plus loin p. 222, 307.
désespoir d'être allé avant-hier 4, hier 5 et aujourd'hui 6 janvier, sans rien trouver de toi à la poste, car il faut faire le versement.
Tu ne réponds pas à mes lettres; je t'en ai écrit au moins autant qu'Anna. Je ne sais pas si j'en trouverai demain 7 une de toi; le délai fatal est le 15, et je n'ai que onze mille francs!
Pour avoir de l'argent, il faut de la copie; et tu sais combien j'ai écrit de pages inutiles ! (Cinquante-cinq à cinquante-six ; une valeur de trois mille francs). Enfin, je suis en selle, et ne veux pas m'arrêter, même pour te dire que je t'aime, car il faut payer.
J'achève [la Dernière incarnation de] Vautrin^ et, après, j'achèverai [le Cousin] Pons; cela ne fera que sept mille francs et il faut en trouver quatorze mille. Ainsi, mort au papier blanc l
Je te baise mille fois. Si j'ai une lettre de toi, aujourd'hui 7, je te répondrai un petit mot demain.
Figure-toi que je travaille de minuit à neuf heures sans arrêter (ma jambe enfle toujours), et je mange un morceau, puis je travaille et cours aux affaires.
Allons, adieu, ne t'inquiète pas si tu n'as pas de lettres de moi; je travaille à esprit et corps perdus I
Mille tendresses 1.
UI
A MADAME HANSKA, HOTEL DE SAXE, A DRESDE
[Passy, 8-9 janvier 1847.] Vendredi 8 [janvier].
JVla chérie, je suis allé hier à la poste, au retour de mes courses, et je n'ai pas trouvé de lettres. Dans les circonstances où je suis, c'est à me donner une maladie de foie! Gomment, moi, si occupé de mes manuscrits à faire, d'ouvrages à composer, des ennuis que me donne la maison, des inquiétudes du versement, des affaires de ma liquidation ^^ de tout ce monde que je supporte, je t'écris régulièrement, et toi, tu m'écris à peine, et tu as tout ton temps ! 0 louloup! Non, ce n'est pas bien.
1. Lettre pour laquelle ont été utilisés des versos de feuillets de Mademoiselle du Vissard, ainsi qu'il a été dit plus haut (p. 212).
2. La liquidation de ses dettes, opération fort compliquée. Il avait dû en confier la direction, dès 1843, à un homme de loi, Sylvain. Pierre-Bonaventure Gavault, avoué de la ville de Paris, qu'il appelait son bon tuteur et auquel il dédia Les Paysans. Cf. Lettres à V Étrangère, t. II, p. 156, 157, 208; t. III, p. 18. Picard, qui, en 1845, succéda à Gavault dans sa charge d'avoué de la ville, lui fut adjoint à cette même époque, comme conseil supplémentaire de Balzac [Lettres à V Étrangère, t. III, p. 133).
Je ne sais plus que faire; il faut trouver, d'ici à sept jours, cinq mille francs pour compléter le versement, et je ne vois que mon travail; je me tue à travailler. Mais voici cinq ou six jours que je n'ai reçu de lettres de toi; comment veux-tu que je ne sois pas inquiet ! Cela influe sur mon travail, car je t'aime plus que mes nécessités ne me pressent, et, des deux inquiétudes, c'est tout ce qui te concerne qui m'occupe et m'envahit.
Je t'en supplie, écris-moi au moins autant que je t'écris, que je sache ce que tu fais, ce que tu penses. Je crois que tu ne m'aimes plus, lorsque je me vois si fort abandonné. Je crois que mes ennuis te découragent et que tu te dis : « Ce cher Monsieur est incorrigible; il est réellement prodigue et sera toujours sans un sou. C'est un panier percé; sa fureur d'acheter des bric-à-brac n'a pas de bornes. Ça le mène à des brutalités comme à Rotterdam i. Il m'aime, mais ne me préfère-t-il pas le bric-à-brac? » Voilà les innocentes pensées que tu dois rouler contre ton Noré, malgré les mille explications qu'il te donne sur ses acquisitions et sur ses actions les plus indifférentes l Tu ne te dis pas : « Mon Noré est sans linge, sans meubles; il a préféré pendant ces six années vivre de privations, avec une méchante serv^ante, pour payer trois cent mille francs de dettes et, à l'heure qu'il est, il ne doit plus que soixante à quatre- vingt mille francs. Au lieu d'employer le trésor-louloup à payer ce reliquat, il a préféré le conserver pour avoir une modeste habitation et la meubler, et continuer à payer par lui-même ses dettes. Enfin, comme il a beaucoup d'intelligence, il achète cent francs chez les marchands d'occasion ce qu'on lui ferait payer cinq cents francs neuf. Il a tout son mobilier à compléter, sa maison à meubler, et il le fait avec prudence. » Oh! petit Évelin, ô cher camarade, ô ma Linette, mon Évelette, ma petite fille, vous serez bien furieuse contre vous-même un jour, de voir que vous vous êtes laissée aller à penser comme le bête de public sur votre Noré, que votre Noré est joueur, libertin, dissipateur; quand vous trouverez qu'il a travaillé nuit et jour, qu'il ne touche pas une carte, qu'il ne pense qu'à vous, qu'il est économe, qu'il a une maison admirablement meublée et montée, et qu'il ne doit pas un sou qu'il a consers^é notre trésor-louloup, que vous l'avez grondé mtilement et qu'il a tout fait pour le mieux, et, qu'à la fin de 1847, sera en train de se faire des capitaux! Et que le secret de tout îla, c'est l'amour insensé qu'il a pour sa grosse Eve, si adorable si adorée!
1. Où Balzac séjourna avec M"« Hanska au cours de l'été de 1845. Ils y eurent le dispute à propos d'une armoire en ébène de 375 florins que Balzac voulait acheter : Cette belle chose, écrivait Balzac, quelque temps plus tard, le 3 septembre 1845, été la cause d'une vivacité, dont le germe était trop de thé. Tu m'as dit sur le liai de Rotterdam des choses bien dures; je ne peux pas empêcher ces paroles de îvenir dans ma mémoire. C'est acheter trop cher un double remords, en ébène. » ^{Lettres à VÉtrangère, t. III, p. 74.)
Adieu, pour aujourd'hui. Il faut faire vingt-quatre feuillets sous peine de mort, et demain autant.
J'ai fait inutilement cinquante feuillets, comme tu dois le voir^, avant d'arriver à l'inspiration sur ce que j'avais à faire.
Quant à la maison, je crois qu'on la démolit! Elle recule au lieu d'avancer. Les délicieuses sculptures de mon salon ne seront posées que dimanche 10. Les peintures n'avancent pas; on brûle des forêts; les bouches de calorifère sont toujours à placer, et il y a encore des fenêtres qui ne sont pas vitrées ! L'humidité y fait des pluies tropicales. Je suis au désespoir, car je ne crois pas pouvoir y mettre les tapissiers avant le 20 février. Tu seras forcée de te loger dans l'appartement garni que j'avais trouvé. Viens au moins, sois ici pour les premiers jours de marsl Je serai le 25 février à Erfurth.
Allons, à demain, il est deux heures et demie du matin.
Samedi 9 [janvier].
Hier, à quatre heures, j'ai eu ta dernière lettre, où tu me dis que tu n'enverras rien. J'aime mieux cela que l'affreuse incertitude où j'étais. Mais comment veux- tu que je trouve, dans la crise actuelle, trois mille francs en six jours, car je comptais là-dessus? Mais, n'en parlons plus que pour une dernière fois. Gela va me mettre dans l'obligation de vendre quelques manuscrits à cent pour cent de perte, à me lier, à faire une sottise, car les actions (du Nord) ont baissé; elles sont à six cent trente-sept francs. C'est près de deux cents francs de perte, et il faut donc attendre. Trouver cela, quand les entrepreneurs me pressent, c'est afîreux!
De ceci, plus un mot; les hommes sont faits pour porter ces misères.
Mon cher petit Évelin, je suis si heureux de te savoir en bonne santé que ça a été un baume sur la plaie financière, et c'est te dire en une ligne combien je t'aime. Ah! Dieu, penser à ne pas être toute ta vie à mes côtés. Penses-y bien. Si tu veux vivre auprès d'Anna, c'est à le délibérer bien sensément, car je vais vivre auprès de vous; je ne veux pas d'autre vie, et je mourrais heureux à Wierzchownia ou à Pawoufka ^. Quant à ceci, c'est bien arrêté.
Maintenant, aussitôt ton domestique venu 3, dis que tu as des;
1. M™o Hanska put en effet s'en rendre compte, Balzac, ainsi qu'il a été dit plus haut, ayant utilisé pour lui écrire les versos de quelques-uns de ces feuillets manques.
2. Le domaine de Pawlowka dont Balzac transcrit le nom d'après la prononciation polonaise, était situé dans le gouvernement de Kievv, district de Machnowka. Cf. Lettres à V Étrangère, t. III, p. 54.
3. Nommé Wilhelm. C'était un serviteur de grand style qui se désolait à la pensée de retourner en Ukraine, derrière la vieille voiture de M™e Hanska : « Il est tout honteux, écrivait sa maîtresse à sa fille Anna, de voyager derrière une vieille patraque, comme ma fidèle amie qui nous a si bien et si longtemps servis. » Cf. M. Bouteron, la Véritable image de M""^ Hanska, p. 17. Voir plus loin p. 308.
affaires à Francfort^, dis que tu vas revenir à Dresde; mais reviens promptement à Francfort, et, de là, rétablis-toi à Mayence, ou reste, si tu veux, à Francfort. Je t'irai prendre.
Je te le répète, tu auras à Paris, rue Neuve- de-Berry, un charmant appartement que je prendrai sous mon nom, et qui ne sera pas cher, et personne au monde ne saura que tu es à Paris, à moins que tu ne le veuilles expressément. Mais tu sortiras peu, tu prendras des précautions. Nous ne nous montrerons pas ensemble. Nous resterons, là, sans en sortir. Tu auras un jardin, tu pourras te promener. Enfin, tu n'as rien à craindre, et, si tu étais à toute force rencontrée, tu serais chez toi. Fie-toi à moi pour ta tranquillité.
Dans ce cas, le plus tôt est le mieux; si tu peux partir, aussitôt cette lettre reçue, pars, et dis-moi quand tu pars et quand tu seras à Francfort, car je t'irai voir à l'instant et te ramènerai.
Adieu, ma chère petite fille; mon Dieu! comme je t'aime 1 Tu me plongerais un poignard dans le cœur que je dirais : « Il parmt que cela lui fait plaisir! » (Ce qui est déjà arrivé à Tourtemagne), car en lisant ta lettre et les raisons que tu me donnes pour ne pas aider au versement, qui est impitoyable, dans l'intérêt des dix-huit mille francs de mars, dont le créancier est plus humain, je n'ai ressenti que le plaisir de la certitude et je me suis dit : « Elle verra plus tard quelle faute! en voyant ce que je vais être obligé de faire! » Et pas une impatience! Quel charme a ton écriture! Six ^ jours sans avoir rien reçu ! Six jours sans nouvelles ! Oh ! que jamais je ne te fasse connaître ce supplice. Mon Dieu! si je te dis que ces inquiétudes, ces anxiétés d'argent, m'ont fait fondre? J'ai maigri; je suis plus maigre qu'à Genève 3, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Depuis que je me bande la jambe, que je me traîne sans trop d'efforts.
Allons, mille tendresses, mille baisers et mille caressantes choses, surtout au minou. Oh ! reviens à Francfort, que je reaye un Francfort *. Tu me le dois, louloup, et cette scélérate profonde d'Évelette, qui, coquette, me fait bondir sur mon fauteuil en me contant combien elle est gentille et désirable et revenue blanche, fraîche, etc. Non, à un pauvre Noré qui sèche à se débattre avec des questions financières, et de mauvais sujets littéraires, et qui passe les nuits, c'est une cruauté ! On dit : « Je suis laide, mais les jours où nous nous verrons, je serai jolie. »
Allons, adieu, bien gentille et adorée Eve; adieu, Linette. Aimemoi comme je t'aime, et tu seras en route pour Francfort le 16 jan-
1. Où M"« Hanska séjourna en mai 1847 pour surveiller la confection du trousseau de sa fille Anna. Cf. M. Bouteron, op. cit., p. 3-20.