MARS — OCTOBRE
Après le consentement obtenu du père, la première 1 étire qu'écrit Victor sera un grand cri de oie. Il est doublement heureux : l'obstacle sérieux à son mariage est levé, et son Adèle vient de lui donner la preuve la plus irrécusable d'amour qu'il pût souhaiter. La petite bourgeoise si timorée d'autrefois s'est élevée, ou, mieux, a été élevée par lui à la passion la plus magnanime. Elle a vu la sombre résolution avec laquelle Victor attend l'arrêt de son père ; si la réponse est négative, il mourra! Et elle ne veut pas qu'il meure! Alors elle lui a fait part de la détermination qu'elle a prise : elle sera au désespoir d'aflliger ses parents qu'elle aime, mais ils ont d'autres enfants, et lui, Victor, il n'a qu'elle au monde; si le consentement paternel lui est refusé, qu'il l'emmène, qu'il l'enlève, elle est toute prête à le suivre.
Mais le consentement est donné et le généreux sacrifice est inutile. 11 n'y a plus à attendre pour arrêter le jour du mariage que cette malheureuse pension royale qui doit fournir un fonds un peu fixe à l'établissement du jeune ménage. Mais cette pension va être encore bien lente à venir, elle n'arrivera qu'au bout de quatre longs mois. On ne sait s'il n'y aura pas là un peu de la faute du pensionné; ce n'était guère son humeur de faire des démarches et de « courir les ministères ». On en veut néanmoins à ces éternels « bureaux » d'avoir fait languir ainsi ces pauvres enfants amoureux.
En attendant, voilà Victor officiellement reconnu enfin pour le fiancé d'Adèle. Même, sur ses instances,
on lui fera sa place dans la villégiature annuelle de Mme Fouclier. On loue un appartement à Gentilly et, dans le jardin qui en dépend, il y a un ancien colombier en forme de tourelle où s'installera Victor. Il pourra prendre ses repas avec la bien-aimée, la voir à tous les instants du jour. . .
Ils n'en continuent pas moins à s'écrire. Il semble que maintenant l'intérêt va un peu manquer à ces lettres : au contraire, le bonheur et l'attente du bonheur inspireront à l'amant poète ses effusions les plus éloquentes et les plus passionnées, de moins en moins spiritualistes, il faut le dire, à mesure que s'approche l'heure où va se réaliser le long rêve. D'ailleurs il restera encore, pour l'exciter et l'enflammer, bien assez d'empêchements et de gènes. Par exemple, Mmo Foucher exigera qu'habitant sous le même toit, Adèle et Victor ne soient jamais seuls. Ce qu'il ne peut lui dire, il est donc forcé de le lui écrire, et cela nous vaut la lettre lyrique du 23 mars. Et puis, à défaut de chagrins venus du dehors, est-ce qu'il n'y a pas les querelles des amoureux entre eux, les brouilles pour un oui, pour un non, pour un oubli, pour un regard, parce qu'elle a été gaie, parce qu'elle ne s'est pas aperçue qu'il boudait. N'ayant plus de raisons pour pleurer, ils se font pleurer l'un l'autre. Il semble que les amants, lorsque rien ne devrait troubler leur bonheur, éprouvent le besoin de faire euxmêmes souffrir leur amour, peut-être afin de le mieux sentir.