‹ Lettres à la fiancée, 1820-1822 (volume 2)Chapitre 4 sur 42 · MARS-AVRIL · texte numérisé non relu

MARS-AVRIL

Samedi (Commencement de mars 1821).

Ta dernière lettre était bien courte, Adèle; tu ne me permets jamais de te voir que peu d'instants, tu ne m'écris que peu de mots; que conclure de là, sinon que me voir t'importune et m'écrire t'ennuie? Cependant, Adèle, je veux m'étourdir sur cette pensée qui me désolerait, je veux croire que si tu cherches tant à abréger les moments que nous passons ensemble, c'est que tu crains d'être vue avec ton mari, et que, si tu m'écris toujours si laconiquement, c'est que tu as pour cela d'autres raisons que je ne devine pas, à la vérité, mais que je n'en respecte pas moins. Je veux tout croire, car autrement que deviendrais-je?

Quand tu me parais froide ou mécontente, je passe des heures à te chercher dans ma tète d'autres motifs que ceux qui sont peut-être les véritables, mais qui me mettraient au désespoir si je les savais tels. Non, mon Adèle, malgré les craintes qui me tourmentent quelquefois quand tu m'abordes avec trop de répugnance ou quand tu me fuis avec trop d'empressement, je me confie toujours aveuglément en toi, et ce ne sera jamais qu'à la dernière extrémité que je croirai n'être plus aimé. Car c'est sur ta constance que sont fondés tous les plans de ma vie, et, si cette base venait à me manquer, que deviendrais-je ?

Tu me réitères une demande qui est bien naturelle, et qui pourtant m'afflige chaque fois que tu me la représentes, parce qu elle me prouve que tu doutes étrangement de moi. Tu me dis que c'est moi qui ai refusé d'aller chez toi il y a un an. J'ai toujours vivement regretté, Adèle, que tu n'aies pas assisté à ce prétendu refus, tu aurais jugé toi-même s'il était possible à un homme d'agir autrement que je ne l'ai fait, et peut-être m'apprécierais-tu mieux aujourd'hui; mais tu n'en as pas été témoin et je ne te reproche rien. Cependant quelqu'un qui aurait conliance en moi serait disposé à croire, même sans l'avoir vu, que si j'ai

accepté un pareil malheur, c'est que je ne pouvais faire autrement. Je ne puis tant exiger de toi. C'est seulement un de mes plus forts motifs pour désirer un moment d'entretien avec toi, que le désir de détruire toutes les préventions qu'on a dû t'inspirer contre ton mari. Les lettres ne servent à rien, parce que, même en lisant, tu réponds en toi-même à tout ce que je t'écris, et que je ne suis point là pour répliquer.

Qu'il t'est bien plus facile, Adèle, de te justifier auprès de moi ! Tu n'as qu'à me dire que tu m'aimes toujours et tout est oublié.

Tu me dis que tu crois au moins que, si je ne cherche pas à revenir à présent chez toi, c'est que je ne le puis plus. Adèle, ma chère Adèle, si tu crois que je le puisse, indique-moi un moyen quelconque d'y parvenir et, s'il est honorablement possible, je serai trop content de l'essayer. Je serais si heureux de te revoir encore avec l'assentiment de tes parents, de passer près de toi mes soirées, de t'accompagner dans tes promenades, de te conduire partout, de te servir dans tous tes désirs; conçois-tu avec quelle joie j'échangerais contre tant de bonheur ma perpétuelle solitude!

Le grand obstacle est l'éloigneinent de nos familles. Nos parents se sont en quelque sorte brouillés sans que je sache trop pourquoi *; et il me semble aujourd'hui bien difficile et même impossible de les rapprocher. Vois, réfléchis, peut-être finiras-tu encore par penser qu'il faut attendre; et c'est ce qui me désespère. Aussi je veux avant peu être assez indépendant par moi-même pour que les miens n'aient rien à me refuser. Alors, mon Adèle, tu seras à moi, et je veux que ce soit avant peu; je ne travaille, je ne vis que pour cela. Tu ne conçois pas avec quelle ivresse j'écris ces mots tu seras à moi, moi qui donnerais toute ma vie pour un an, pour un mois de bonheur passé avec ma femme.

• Il ne le sait que trop, mail il ne veut pas accuser sa mcre. C'est pour ne pas nommer sa mère qu il dit les miens, qu'il dira une autre fois ma famille.

Je ne réponds pas à ce que tu me dis de mon mépris, etc. Comment as-tu pu écrire cela? Si tu m'estimais loi-méme un peu, me croirais-tu capable d'aimer un être que je mépriserais? Apprécie-toi donc toimême, songe combien tu es au-dessus, et par l'âme et par le caractère, de toutes les autres femmes, si coquettes et si fausses. Comment n'aurais-je pas, mon Adèle bien-aimée, la plus profonde estime pour toi! Si mou âme et ma conduite ont toujours été pures, c'est ton souvenir, c'est la volonté ferme de rester digne de toi qui m'ont constamment protégé. Adèle, toi que j'ai toujours vue si noble, si modeste, ne te crois pas coupable, je t'en supplie; car il faudrait alors que je me crusse un scélérat, et cependant je n'ai commis d'autre faute que celle de l'aimer, si tu veux que c'en soit une.

Crois-moi, Adèle; si lu m'aimes, c'est peut-être un malheur (pour toi, non pour moi), mais ce ne sera jamais un crime. Il n'y a que la tendresse que je t'ai vouée qui puisse égaler mon respect pour toi.

Adieu, mon Adèle, il est bien tard et le papier me manque. Excuse mon griffonnage. Adieu, je t'embrasse.

Ton fidèle mari.

J'avais perdu, Adèle, l'habitude du bonheur. J'ai éprouvé en lisant ton trop court billet toute la joie dont je suis sevré depuis près d'un an. La certitude d'être aimé de toi m'a sorti violemment de ma longue apathie. Je suis presque heureux. Je cherche des expressions pour te rendre mon bonheur, à toi qui en es la cause, et je n'en puis trouver. Cependant j'ai besoin de t'écrire. Trop de sentiments me bouleversent à la fois pour que je puisse vivre sans les épancher.

D'ailleurs, je suis ton mari et tu ne peux avoir de scrupules en correspondant avec ton mari. Nous sommes unis d'un lien sacré. Ce que nous faisons est légitime à nos yeux et le sera un jour aux yeux du monde entier. En nous écrivant, nous usons d'un droit, nous obéissons à un devoir.

Aurais-tu d'ailleurs le courage, mon Adèle bienaimée, de me priver si vite d'un bonheur qui est aujourd'hui tout pour moi? Il faut que nous lisions tous deux mutuellement dans le fond de nos âmes. Je te le répète, si tu m'aimes encore, tu ne dois avoir aucun scrupule à m'écrire, puisque lu es ma femme.

Ecris-moi donc, écris-moi souvent. Quand je tiens en mes mains un de tes billets adorés, je te crois près de moi. Ne m'envie pas au moins cette douce illusion. Marque-moi tout ce que tu penses, tout ce que tu fais. Nous vivrons ainsi l'un pour l'autre; ce sera presque comme si nous vivions encore l'un avec l'autre. Je te

donnerai également un journal de mes actions, car elles sont telles que tu peux toutes les connaître. Depuis un an, j'ai continuellement agi comme si j'avais été devant toi. Je serais bien heureux, Adèle, si tu pouvais m'en dire autant! Tu me promets, n'est-ce pas, de me parler à l'avenir de tes plaisirs, de tes occupations, d'initier ton mari dans tous tes secrets? Cultive ton talent charmant *, mais que ce ne soit jamais pour toi qu'un talent charmant, jamais un moyen d'existence. Cela me regarde. Je veux que dans la vie, ce soit toi qui aies tout le plaisir, toute la gloire; moi, toute la peine ; elle me sera douce, soufferte pour toi. Tu seras mon âme, je serai ton bras.

J'ignore si tu pourras lire tout ce griffonnage. Hélas! tout mon bonheur, à présent, consiste dans une espérance, celle que tu me répondras !

Ton mari.

19 mars (ISSU.

Ton billet m'a profondément affligé. J'avais écrit quelques lignes amères, je les ai brûlées. De quoi ai-je droit de me plaindre? Ta lettre est prodigieusement raisonnable. Moi je t'aimais assez pour en perdre la raison. Je suis un fou, un cerveau brûlé. Je me serais jeté pour toi dans un précipice. Tu m'as arrêté avec une main de glace.

Tu as même eu le courage de me railler. J'ai éludé à merveille, selon toi, la demande que tu me faisais. Sais-tu qu'éluder veut dire tromper et conçois-tu tout ce qu'il y a de mépris dans cette pbrase? Moi, te tromper, Adèle!...

Tu vois que nous ne nous connaissons plus. On a élevé un mur de fer entre nous.

Tu ne sais pas, tu ne sauras jamais, Adèle, à quel point je t'ai toujours aimée. A présent que tu vois les choses si raisonnablement, tu ne le comprendrais pas, l'expression t'en semblerait fausse ou ridicule, à toi qui n'as plus pour moi que des expressions d'amitié à demi éteinte. Si tu les connaissais, tu blâmerais sans doute les sacrifices que j'ai faits pour rester dans le même pays, dans la même ville, dans le même quartier que toi. A quoi bon tout cela?

Tu es heureuse sans moi, ai-je jamais voulu autre chose que ton bonheur? De quel droit irais-je donc t'entraîner de force dans mon avenir de tristesse et de malheur? De quel droit irais-je jeter les agitations de ma vie à travers le calme de la tienne? Non, sois heureuse. Pardonne-moi de t'avoir troublée un moment.

Adieu, je ne t'écrirai plus, je ne te parlerai plus, je ne te verrai plus. Il n'y aura que moi de puni, comme

* Adèle dessinait très agréablement.

il n'y eut que moi de coupable. Cependant, tant que tou bonheur ne sera pas à jamais assuré, je veux vivre, car il faut que si jamais tu as besoin de moi, tu puisses encore me trouver là. Adieu.

Si, par impossible, tu avais encore quelque chose à •ne faire savoir, comme lu n'auras plus d'occasion de me parler, tu pourras m'écrire par la poste, à cette adresse :

A il. Victor Hugo, de V Académie des Jeux floraux poste restante, au Bureau général, rue Jean- Jacques- Rousseau, à Paris.

Ce vain titre m'aura au moins servi une fois ; grâce à lui, tu seras sûre que ta lettre ne tombera qu'entre mes mains. Je passerai pendant huit jours, du 22 au 30 mars, une fois dans la journée, à la poste. Si dans cet intervalle on ne me remet pas une lettre de toi, c'est qu'alors tu n'auras plus eu rien à me dire.

Adieu, j'aurais peut-être déjà dû cesser de te tutoyer. Je l'aurais dû, mais je ne l'ai pas pu. Adieu.

Un mot de toi, Adèle, a encore changé toutes mes résolutions. Oublie ma dernière lettre comme j'oublie ce que la tienne contenait de douloureux pour moi. N'est-il pas vrai que tu ne me condamnes pas à ne plus te revoir ? Oui, je te reverrai puisque tu veux bien, mon Adèle bien-aimée, persister à m'écrire encore.

J'espère même trouver quelque moyen de concilier ce que tu dois à ton mari et ce que tu dois aux bienséances que tu te fais.

Je t'écrirai plus au long là-dessus, la prochaine fois. Pour le moment je n'ai que le temps de t'écrire quel. ques mots où je cherche en vain à l'exprimer ma reconuaissance et mon bonheur.

Adieu, mon Adèle adorée. Écris-moi et aime-moi un peu.

Je t'embrasse.

Dimanche (23 mars).

J'ai été désolé, mon Adèle, de n'avoir pu te voir hier matin, comme je l'espérais. Si tu avais reçu sans rien me dire de consolant ma dernière lettre, nous ne nous serions plus revus; mais tu m'as donné en ce momentlà même une preuve d'affection qui m'a profondément touché, tu as consenti à m'écrire encore. Je voulais reprendre ce que je t'avais écrit dans un instant de colère et de découragement. Tu n'as pas voulu me le rendre et tu as lu ce que j'aurais déjà désiré que tu eusses oublié. Il était donc important que je te visse samedi matin pour effacer l'impression de ce triste billet.

Je t'avais écrit quelques mots que tu trouveras cijoints. Un contre-temps fâcheux m'a empêché de te les remettre. Pardonne-moi donc ma précédente lettre, comme je te pardonne la douleur que la tienne m'avait causée.

Tu veux bien m'écrire encore : cependant je ne dois pas abuser de ta générosité ; tu t'exposes, m'as-tu dit, à être rencontrée avec moi ; tu crains les yeux de toutes les commères du quartier; et je voudrais trouver un moyen d'accorder toutes ces misérables convenances avec le bonheur de te voir, auquel je ne puis renoncer. Prononce toi-même. Si tu veux que nous ne nous voyions plus qu'une fois toutes les semaines, tous les quinze jours, tous les mois même... je t'obéirai, et cette pénible obéissance sera la plus grande preuve que je puisse te donner d'un attachement sans bornes. Alors nous nous écririons chaque fois que nous nous verrions, et tu me parlerais beaucoup de toi, car c'est le seul sujet qui puisse m'intéresser.

Quant à revenir ehez toi, je n'en vois pas de moyen possible, à présent du moins. Ma famille est ambitieuse pour moi comme je suis ambitieux pour toi. Un jour, j'espère que si je parviens à être son soutien, si je lui donne du repos et de la fortune, elle me permettra d'être heureux; autrement, j'aurais ma volonté. Alors, Adèle, tu seras à moi. Voilà mon unique espérance. Ceux qui voudraient m'enlever à toi ignorent que sans elle je ne serais rien.

Adieu, mon Adèle, tâche de répondre en détail à ma lettre et arrange tout dans ton intérêt, auprès duquel le mien n'est rien.

Ton fidèle mari.

Je t'ai vue aujourd'hui à Saint-Sulpice et chez M. Leymerie. J'allais dans une maison d'où je t'ai vue un jour danser.

Jeudi, à 1 neure du matin (29 mars).

encore un root, de grâce, mon Adèle. Sais-tu que je me résigne bien difficilement à rester un mois sans te parler, un mois éternel? Permets-moi du moins cette consolation de te voir encore une fois avant une si longue absence.

D'ailleurs, puis-je être un long mois tout entier sans te remercier du dou charmant que tu me fais, en même temps que tu m'imposes une bien cruelle obligation. Je ne sais, mon Adèle adorée, quelle expression employer pour te peindre ma joi e en recevant ce gage de notre éternelle union. J'ai fait mille extravagances. Ces cheveux sont à toi, mon Adèle, c'est une partie de toimême que je possède déjà ! Comment te payer de tout ce que tu fais pour moi ? Je n'ai qu'une misérable vie, mais elle t'apppartient, c'est encore bien peu de chose. Fais donc de moi tout ce que tu voudras, je suis ton mari et too esclave.

Cependant, je commence, diras-tu, par te désobéir ; Adèle, songe qu'il faudra ensuite attendre tout un mois. Un mois ! Dieu 1 quinze jours n'auraient-ils pas suffi ? Quinze jours sont déjà si longs! Je t'en supplie, réfléchis et tâche de m'annoncer, le 28 avril, qu'à l'avenir nous nous verrons tous les quinze jours; j'obéirai pour le triste mois d'avril, puisque l'arrêt est porté ; mais tâche que, cette épreuve passée, l'obéissance ne soit plus si dure.

Adèle, je le vois, je suis plus égoïste que je ne croyais; cependant, songe à la longueur d'un mois. Que deviendrais-je en ton absence, grand Dieu, si je ne pouvais presser sur mon cœur cette boucle de cheveux qui ne me quittera plus.

Adieu, ma femme, ma bien-aimée Adèle, pardonnemoi de t'avoir écrit. Je t'embrasse tendrement.

Ton mari fidèle.

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