OCTOBRE-DECEMBRE
La mort de sa mère fut pour Victor une immense douleur. Sa « faculté d'aimer », dont il parle quelque part dans ses lettres, avait un premier besoin, la famille, et l'adoraiion qu'il avait vouée à sa mère lu avait donné cet aliment nécessaire, avec la douceur infinie de se sentir aussi infiniment aimé par elle. 11 avait été deux fois son enfant, il était maintenant deux l'ois orphelin. Éloigné de son père pour le moins indilférent, froidement traité par ses frères que sa supériorité offusquait, séparé d'Adèle qu'on lui refusait, il se sentit seul au monde.
Son accablement fut porté au comble par un incident douloureux ; l le racontera dans une de ses lettres, nous ne ferons que l'indiquer ici. Le 29 juin, le soir même de l'enterrement de sa mère, ne pouvant supporter la solitude de sa maison vide, il sortit, et, d'instinct, vint errer, comme il le faisait souvent, aux alentours de l'hôtel Toulouse. Les fenêtres étaient illuminée-:, c'était la fête de M. Foucher, il y avait bal au logis. Victor connaissait les êtres, il monta au second étage, entra dans une pièce déserte d'où un vasistas donnait sur la salle de bal, et, de là, put voir Adèle qui dansait et qui riait.
Plus tard elle lui prouva qu'on lui avait absolument caché la vérité et lui certifia que, si elle eût été avertie de sa présence, elle aurait tout bravé, tout laissé là pour aller pleurer avec lui. Mais sur le moment ce nouveau coup l'acheva. Était-ce vrai ? était-ce possible? Adèlel'oubliait à ce point ! Adèle ne l'aimait donc plus !
Auprès de ces poignantes angoisses les soucis matériels sont peu de chose, mais ils ne manquèrent pas non plus à l'orphelin. De sa résidence de Blois, le général Hugo l'informa qu'il consentirait à lui faire une pension, mais à la condition que le jeune poète se résoudrait à suivre une carrière plus sûre que la carrière des lettres. Victor avait devant lui tout au plus de quoi vivre quelques semaines. Il répondit à son père qu'il le remerciait de ses bonnes intentions, mais qu'il tâcherait de se suffire à lui-même.
Ce fut là, dans son existence à peine commencée, la seconde crise de désespoir, et plus grave que la première. Mais, cette fois encore, il ne voulut pas désesipérer, il ne désespéra pas. C'est à de telles épreuves que se trempent les fortes âmes. Non, il ne renoncerait pas à la poésie, il ne renoncerait pas à son amour ! Il travaillerait encore plus qu'il n'avait travaillé, voilà tout. Il accepta vaillamment la pauvreté, il accepla ces grandes et petites misères que, dans son roman les Misérables, il fera subir à Marius, et, comme Marius, il s'en trouva grandi.
Du côté d'Adèle, pour l'obtenir de ses parents, et peut-être à présent pour la reconquérir elle-même, il y aurait sans doute de bien autres difficultés à vaincre, un bien plus grand effort à faire ; mais, là, il aurait pour lui une force de plus : avec sa volonté, il aurait son amour.
Avant tout, il s'agissait, pour se rapprocher d'elle, de renouer avec les siens. Mais ceux-ci ne paraissaient guère disposés à s'y prêter.
M. Foucher avait dû faire aux fils de son ancienne amie une visite de condoléance, et Victor s'était hâté de lui rendre cette visite ; mais on ne lui avait pas laissé voir Adèle. M. Foucher lui avait même insinué qu'il ferait Lien, pour se distraire, de s'absenter de Paris. On sait que lui-même il louait chaque année pendant l'été un pied-à-terre à la campagne, d'ordinaire dans la banlieue. Mais ce ne seraient pas deux ou trois lieues qui arrêteraient Victor; le père alla, cette fois, s'installer avec sa femme et sa fille à Dreux, à vingt-cinq lieues — et à vingt-cinq francs de Paris.
Il partit le 15 juillet. Le 16, Victor se mettait en route et, en trois étapes, arrivait le 19 à Dreux. Il avait fait le chemin à pied.
Le lendemain, il alla errer par la ville et, comme la ville n'est pas grande, il ne tarda pas à rencontrer M. Foucher se promenant avec Adèle. Ici le drame tourne à la comédie. Il ne les aborda pas, mais il lit teDir aussitôt à M. Foucher une lettre. Elle est d'uue
haute invraisemblance, cette lettre, et le mensonge y devient presque touchant par sa candeur. Elle débute ainsi :
« Monsieur, — J'ai eu le plaisir de vous voir aujourd'hui, ici même, à Dreux, et je me suis demandé si je rêvais ! ... »
Là-dessus, pour expliquer o le plus bizarre de tous les hasards », il raconte qu'il est venu invité par un de ses amis habitant entre Dreux et Nonancourt ; seulement, cet ami, par une fatalité inouïe, était part l'avant-veille pour Gap ! Lui Victor, il voudrait bien repartir sur-le-champ pour Paris ; mais il est si connu à Dreux ! il a reçu des invitations, pris des engagements. . . a Ce qu'il y a de singulier, c'est que je n'ai quitté Paris qu'avec beaucoup de répugnance. Le désir que vous m'aviez montré de me voir absent pendant quelque temps a beaucoup contribué à me décider. Votre conseil a singulièrement tourné. » La lettre se termine cependant par un cri sincère : « Je ne serais pas franc si je ne vous disais que la vue inespérée de mademoiselle votre fille m'a fait un vif plaisir. Je ne crains pas de le dire hautement, je l'aime de toute la force de mon àme et, dans mon abandon complet, dans ma profonde douleur, il n'y a que son idée qui puisse encore m'offrir de la joie. »
L'excellent M. Foucher dut sourire devant cette accumulation de merveilleuses coïncidences. Mais que faire vis-à-vis d'un amoureux si tenace et d'un marcheur si déterminé"? Il fallait décidément prendre au sérieux ce jeune homme.
Il le fit venir et eut avec lui une explication en présence de sa lille.
Victor lui demanda résolument la main d'Adèle. Il peignit naturellement en beau sa situation si terriblement précaire. 11 dit qu'il avait devant lui bien assez d'argent pour attendre les événements ; qu'il avait commencé un roman dans le goût de Walter Scott, dont il comptait tirer des sommes ; qu'à raison des services rendus il avait des promesses formelles pour avoir dans un délai prochain une place ou une pension. Pour ce qui était du consentement de son père, si on ne voulait pas trop brusquer les choses, il était sûr de l'obtenir.
Ce qu'il ne dit pas, c'est qu'au contraire il doutait fort de ce consentement du général, que dominait une influence féminine hostile: ce qu'il ne dit pas, c'est que, s'il avait tous les droits possibles à une pension du gouvernement royal, il était d'humeur trop fière pour savoir faire valoir ces droits incontestables. Pour le présent, il ne tenait qu'à une chose : gagner du temps. Il comptait que sa persévérance et son énergie feraient le reste. M. Foucher, convaincu à demi, mais profondément touché de taut de vaillance et gaurné d'ailleurs par les instances de sa lille, consentit à recevoir de nouveau
Victor dans sa maison. Les fiançailles ne seraient pourtant pas officielles et déclarées. On attendrait pour cela que la position de Victor fut plus nettement et plus sûrement établie. Jusque-là, les jeunes gens se verraient toutes les semaines, mais pas seuls; on se rencontrerait au Luxembourg; on irait au spectacle en famille. Cet arrangement provisoire allait créer une situation assez fausse; mais Victor fut trop heureux de l'accepter. — On n'avait plus que faire à Dreux, tout
|e monde revint à Paris.
La correspondance qui reprit ne fut d'abord, hélas,
qu'avec le père. Victor n'y peut plus guère manifester
l'ardeur de son amour; il y montre du moins la fermeté
de son caractère. Il écrit à M. Foucher :
... Le plus cher de nos intérêts, n'est-ce pas? c'est le bonheur de mademoiselle votre fille. Si elle peut être heureuse sans moi, je serai le premier à me retirer, quoique l'espérance d'être nn jour uni à elle soit ma seule espérance. En tout cas, je n'arriverai jamais au bonhenr, s'il m'est donné d'y arriver, que par des voies larges et droites; je ne veux point qu'elle ait à rougir de son mari. Je crois sans présomption que j'y arriverai, parce qu'une volonté ferme est bien puissante. Quel que soit le résultat de mes efforts, si l'obtenir est nécessaire à mon bonheur et à ma vie. la mériter suffit à ma conscience. — (Lettre du 28 juillet.)
... Un petit échec n'abat pas un grand courage. Je ne me dissimule ni les incertitudes, ni même les menaces de l'avenir; mais j'ai appris d'une mère forte qu'on peut maîtriser les événements. Bien des hommes marchent d'un pas tremblant sur un sol ferme; quand on a pour soi une conscience tranquille et un but légitime, on doit marcher d'un pas ferme sur un sol tremblant. (Monlfort-l'Amaury, 3 août.)
A la tin de ce mois d'août, Victor est au château de son ami, le jeune duc de Rohan; mais sa sauvagerie ne l'y laisse pas séjourner longtemps. Il écrit à M. Foucher :
. . . Madame la duchesse de Berry, qui est à Rosny, doit venir visiter le château dans quelques jours. M. de Rohan voudrait me retenir au moins jusque-là ; mais je me défie de sa bienveillance. Je ne veux pas que ma position particulière m'expose à devenir le client d'un homme dont ma situation sociale me permet d'être l'ami. J'aime le duc de Rohan pour lui, pour sa belle âme, pour ses nobles manières, mais non pour les services matériels qu'il peut me rendre.
Et sur ce, Victor revient à Paris, où la grande attraction l'appelle.
Les fiancés se revoient assez fréquemment en septembre. Mais bientôt ces entrevues surveillées ne suffisent plus à Victor. Il obtient d'Adèle quelques rencontres au dehors, et la douce correspondance directe se renoue entre eux.
18âl