‹ Lettres à la fiancée, 1820-1822Chapitre 6 sur 14 · V.-M. Hugo · texte numérisé non relu

V.-M. Hugo

Dans le cas où, ce qu'à Dieu ne plaise, nos relations éprouveraient quelque obstacle, tu peux écrire en toute sûreté à l'adresse que je t'ai donnée. Adieu pour ce grand mois.

Songe surtout qu'il me faudra, le 28 avril, une longue lettre, une espèce de journal de toutes tes pensées, de toutes tes actions. Adieu.

26 avril.

Sais-tu, Adèle, te rappelles-tu que c'est aujourd'hui l'anniversaire du jour qui a décidé de toute ma vie ? C'est le 26 avril 1819, un soir où j'étais assis à tes pieds, que tu me demandas mon plus grand secret, en me promettant de me dire le tien. Tous les détails de cette enivrante soirée sont dans ma mémoire comme si c'était d'hier, et cependant depuis il s'est écoulé bien des jours de découragement et de malheur. J'hésitai quelques minutes avant de te livrer toute ma vie, puis je t'avouai en tremblant que je t'aimais, et après ta réponse, mon Adèle, j'eus un courage de lion. Je m'attachai avec violence à l'idée d'être quelque chose pour toi, tout mon être fut fortifié, je voyais enfin au moins une certitude sur la terre, celle d'être aimé. Oh ! dis-moi que tu n'as pas oublié cette soirée, dis-moi que tu te la rappelles. Je ne vis au bonheur et au malheur que depuis ce moment-là. N'est-il pas vrai, mon Adèle bien-aimée, que tu ne l'as point oublié ?

Eh bien, par une fatalité bizarre que j'admire dans mes moments d'humeur contre Dieu (par-

donne), ce fut précisément cet anniversaire de mon bonheur, permets-moi de dire du tien, qui fut choisi pour tout renverser : c'est le 26 avril 1820 que nos familles apprirent ce que nul n'avait le droit de lire dans nos âmes, excepté nous. C'est d'un 26 avril que dataient mes espérances, c'est d'un 26 avril que data mon désespoir ; je n'ai eu qu'une année de bonheur et voici la seconde année de malheur qui commence. Arriverai-] e à la troisième ?

Tu ne sais pas, Adèle, et c'est un aveu que je ne puis faire qu'à toi, tu ne sais pas que, le jour où il fut décidé que je ne te verrais plus, j'ai pleuré ! oui, pleuré véritablement, comme je n'avais point pleuré depuis dix ans, comme je ne pleurerai sans doute plus. Je supportai une discussion pénible, j'entendis même l'arrêt de notre séparation avec un visage d'airain ; puis, quand tes parents furent partis, ma mère me vit pâle et muet, elle devint plus tendre que jamais, elle essaya de me consoler ; alors je m'enfuis et, quand je fus seul, je pleurai amèrement et longtemps.

J'étais resté impassible et glacé tant que je n'avais vu dans ma séparation de toi que la nécessité de mourir ; mais lorsqu'un peu de réflexion m'eut démontré que mon devoir était de te conserver un défenseur tant que tu pourrais en avoir besoin, je pleurai comme un lâche, et je n'eus plus la force de considérer de sang-froid l'obligation de vivre loin de toi, et de vivre.

Depuis ce jour, je ne respire, je ne parle, je ne marche, je n'agis qu'en pensant à toi. Je suis comme dans le veuvage ; puisque je ne puis être près de toi, il n'y a plus de femme au monde pour moi que ma mère ; dans les salons où j'ai été jeté, on me croit l'être le plus froid qu'il y ait, nul ne sait que j'en suis le plus passionné.

Ces détails ne peuvent t'ennuyer, je rends compte de ma conduite à ma femme ; je serais bien heureux si tu pouvais me dire les mêmes choses de toi.

Je t'ai vue ce matin et ce soir ; il fallait bien que je te visse pour qu'un tel anniversaire ne passât pas sans quelque joie. Ce matin, je n'ai pas osé te parler, tu m'as tout défendu avant le 28 ; je respecte ton ordre, mais il m'a bien affligé. Adieu pour ce soir, mon Adèle, la nuit est avancée, tu dors et tu ne songes pas à une boucle de tes cheveux que, chaque soir, avant de s'endormir, ton mari presse religieusement sur ses lèvres.

27 avril.

A la tristesse qui, depuis un an, est devenue ma seconde nature, il se joint depuis quelques jours une fatigue, un épuisement de travail qui me jette, par intervalles, dans une apathie singulière. Je n'ai de plaisir qu'à t' écrire. Alors tout mon embarras est de trouver des mots qui rendent mes idées et mes émotions. Tu dois trouver quelquefois, Adèle, le langage de mes lettres bizarre ; cela tient aux difficultés que j'éprouve à t 'exprimer, même imparfaitement, ce que je sens pour toi.

J'attends de toi une longue, très longue lettre qui me récompense de mon mois d'attente, un journal détaillé où tu m'inities au secret de toutes tes actions, de toutes tes pensées ; je t'aurais écrit aussi de mon côté, jour par jour, si j'avais été aussi sûr de ne pas t'ennuyer que tu es sûre de m'intéresser. Au reste, mon journal quotidien se réduirait à ces mots : J'ai pensé à toi tout le jour dans mes occupations, toute la nuit dans mes songes.

Que te dirais-je de plus ? Que je t'ai vue deux fois à Saint-Sulpice seule, et que deux fois tu m'as

refusé la permission que le bon Dieu semblait nous donner de passer une heure ensemble ? Que je t'ai rencontrée un soir près de ta porte et que le seul de nous deux qui ait reconnu l'autre, c'est moi ? Que je t'ai vue au Luxembourg le 23 avril et que j'ai réfléchi amèrement que, le 23 avril 1820, je t'avais donné le bras pour la dernière fois?

Te dirai- je combien de fois, le soir, en revenant de mes promenades solitaires, je me suis arrêté à l'extrémité de la rue d'Assas, devant la lumière de ta fenêtre ? Combien de fois j'ai pensé, en revoyant les nouvelles feuilles, aux heures que nous passions ensemble dans ton jardin ; si tu t'asseyais, c'était près de moi, si tu marchais, ton bras s'appuyait sur le mien ; ta main ne fuyait pas ma main, nos regards se rencontraient toujours, et, si j'osais quelquefois te presser sur mon cœur, tu ne me repoussais qu'en souriant. Adèle, Adèle, voilà tout ce que j'ai perdu !

Je suis trop agité de ces souvenirs pour continuer ; brisons là. Je reprendrai ce soir.

Minuit.

Ainsi, dans quelques heures, Adèle, je te verrai, je te parlerai, je recevrai une lettre de toi ; ces heures vont passer bien lentement, plus lentement encore peut-être que l'éternel mois d'avril. Dismoi, mon aimée, t'a-t-il semblé aussi long qu'à

moi, ce mois d'isolement ? As-tu songé, comme moi, avec délices au 28 avril ? Hélas ! pourvu que tu y aies quelquefois pensé avec plaisir, c'est tout ce que j'ose espérer.

Du moins, tu as sans doute adouci la rigueur excessive de ta première décision, tu as eu pitié de moi. Nous nous verrons désormais une fois par semaine, n'est-il pas vrai ? et tu tâcheras que nous puissions passer quelque temps ensemble. Tu ne sais pas ce dont je me flatte en ce moment-ci même, peut-être follement ? c'est que demain tu n'auras pas le courage de me quitter aussi vite qu'à l'ordinaire. Nous pourrons entrer un instant dans le jardin des Bains, qui est désert, pour que ton bras repose encore une fois sur le mien, pour que je puisse te contempler à mon aise, bonheur dont il y a si longtemps que je n'ai joui. N'est-ce pas, Adèle, que tu ne me refuseras pas ?

Je suis un fou ! Tu ne me regarderas seulement pas, tu me donneras en cachette un billet que tu auras écrit à regret, tu m'adresseras à peine trois paroles, comme un ange qui parlerait à un diable, et tu disparaîtras sans que j'aie eu la force de t' adresser une prière pour obtenir un moment d'entretien, prière que tu te ferais un bonheur de prévenir, si tu pouvais m'aimer comme je t'aime.

Vois, Adèle, le hasard ou mon bon génie s'intéressent plus à moi que toi ; tu m'avais interdit de te voir tout ce mois-ci ; eh bien, ils m'ont plusieurs

fois conduit près de toi malgré toi. C'est ainsi que le 16 juillet dernier, je te rencontrai au bal de Sceaux. J'avais à plusieurs reprises opiniâtrement refusé d'y aller ; enfin je cédai à l' importun ité, ou plutôt aux conseils de mon bon ange, qui me conduisit à mon insu vers celle que je cherchais partout. Tu parus contrariée de me voir, et moi, j'eus toute la soirée le cruel bonheur de te voir danser avec d'autres. Tu vois, Adèle, que je t'aime plus que tu ne m'aimes ; car, pour tout au monde, je n'aurais pas voulu danser. Nous partîmes du bal avant toi. J'étais bien fatigué, cependant je voulus revenir à pied, espérant que la voiture où tu reviendrais nous atteindrait ; en effet, une demiheure après, je vis passer un fiacre dans lequel je crus te reconnaître, croyance qui me dédommagea de la poussière et de la fatigue de la route.

Adèle, pardonne-moi, je t'ennuie ; mais m'aimestu ainsi ? Permets-moi de te parler de mon dévouement, 'je n'ai en perfection que le mérite de bien t' aimer. Adieu. Je suis pourtant bien reconnaissant de tout ce que tu fais pour moi.

Adieu, mon Adèle adorée, pour peu de temps sans doute. Dors tranquille, et souffre que je t'embrasse bien tendrement, mais bien innocemment.

Ton mari.

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