‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 2 sur 194 · M. JEAN REYNAUD ET LES FONDS SECRETS · texte numérisé non relu

M. JEAN REYNAUD ET LES FONDS SECRETS

sommes assez considérables. Je me mis à rire d’abord; mais, voyant que M. Eeynaud ne riait pas, et qu’il faisait des appels réitérés à ma mémoire, je le pressai de questions à mon tour; je lui demandai s’il avait vu la Liste où j’étais nommé, — la somme, précise, r— enfin toutes les circonstances d’un fait qui m’était si parfaitement inexplicable. Il ne put entrer dans aucun détail bien net, mais il m’assura que la chose était certaine, qu’il l’avait vérifiée de ses yeux ; et comme c’était son amitié qui s’en alarmait avant tout pour moi, je ne pus douter de la réalité de ce qu’il me disait.

Je crois que je le convainquis d'abord, par la manière dont je lui répondis à l’instant, qu’il y avait là-dessous erreur ou fraude ; mais j’entrevis que d'autres auprès de lui, derrière lui, et qu’il ne me nommait pas, seraient moins aisément convaincus; et, rentré chez moi, j’adressai au rédacteur du Journal des Débats, qui voulut bien l’insérer, une lettre de dénégation, un défi à la calomnie, sur un ton qui n’est naturel qu’aux honnêtes gens et à ceux qui se sentent sûrs d’eux-mêmes. Cette lettre, je le sus depuis, soulagea le cœur de M. Reynaud ; il eut la bonté de m’en remercier comme d’un service ; pour preuve qu’il en acceptait le sentiment et les termes, il la üt même insérer dans lé Moniteur du 31 mars 1848. Je compris que c’était une arme que je lui avais fournie contre des dénonciateurs du dedans.

Cependant je n’étais point satisfait ; je voulus tirer au clair cette affairé; je fis des démarches pour me procurer la Liste en question et pour m’assurer par mes yeux du corps du délit. Cela me fut impossible : j’allai chez ftL Taschereau, mon ami de vingt ans, et qui' publiait ces fameuses Listes dans sa Revue rétrospective ; il m’assura n’avoir point vu la pièce où mon nom était porté; je vis M. Landrin, procureur de la République ; je vis

M. Carnot; je fis môme questionner à Londres les anciens ministres, dont j'avais l’honneur d’être particulièrement connu. Rien; je ne pus obtenir aucun éclaircissement; personne ne savait de quoi on voulait parler. Je me lassai, et, tout en y songeant toujours, je ne m’en occupai plus.

J’oubliais de dire qu’en même temps que j’écrivais à la date du 30 mars 1848, jour de mon entretien avec M. lteynaud, et au sortir de son cabinet, la lettre insérée d’abord au Journal des Débats, puis au Moniteur, j’adressais à MM. Reynaud et Carnot ma démission de la place de Conservateur à la Mazarine. Je ne voulais pas m’exposer, avec d’autres qui eussent été-moins bienveillants et dont j’eusse été moins sûr, à de pareils interrogatoires, à des explications semblables.

J’irai au fond. Il y avait là, au ministère de l’Instruction publique, un homme tout nouvellement produit au pouvoir, et qui m’honorait d’une inimitié dé$. ancienne. Je n’ai j’amais rencontré une seule fois dans ma vie M. Génin, et je n’ai pas vu son visage; mais le fait est qu’il m’a toujours détesté, souvent raillé de sa plume, et ridiculisé dans ses articles de critique tant qu’ilapu. Je n’agréais point à cet écrivain, que tous ses amis ont appelé un homme de tant d’esprit; je lui paraissais précieux et maniéré, et à moi, il ne me paraissait peutêtre ni aussi fin, ni aussi léger, ni aussi neuf qu’il le semblait à d’autres. Esprit disputeur et proprement acerbe, il avait besoin de thèmes- arides et secs pour paraître avoir son agrément; il n’a commencé à briller que quand il s’est fixé à des sujets de grammaire. C’est quand il est en pleines broussailles ou broutilles philologiques qu’il se met le plus à scintiller. Mais il ne s’agit point de cela en ce moment. Un jour qu’un des articles de M. Génin avait été refusé par le directeur de .

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