L’Avenir et les Bonaparte
passent auprès de vous, — autant qu’elles le sont peu à ceux à qui vous manquez.
Agréez, Princesse, l’assurance de mon respectueux dévouement et attachement.
Ce vendredi.
Je n’avais pas lu l’homélie *, me contentant de lavoir des yeux, vous me l’avez fait lire. C’est décidément une faiblesse chez cet excellent homme. Sa personne vaut mieux, et sa conversation a une certaine chaleur sincère qui nous permet de nous passer de ses écrits.
J’ai repensé à cette soirée, à ces conversations d’avant-hier; la décadence me trotte dans la tête. La décadence mexicaine, j’en prends mon parti et nous en voilà quittes. Mais la décadence française, je ne puis l’accepter si tôt et en faire si bon marché. Pourquoi crier qu’on a
1. Une préface de M. de Sacy, sur Saint François de Salest dans le Journal des Débats (jeudi 15 décembre 1804).
perdu la bataille quand on a encore de bonnes troupes dans les mains? Pourquoi risquer de les décourager en disant les choses perdues à l’avance? Pourquoi, quand on est soi l’un des chefs, marquer qu’on a si peu confiance, au lieu de prêcher d’exemple et de lutter vaillamment? — Croire qu’on est vaincu, à la guerre, c’est déjà être vaincu. —
Voilà ce que je pensais, moi, athée et païen, à ce qu’on dit ! J’avais besoin de sentir que vous étiez, Princesse, mon alliée secrète pour ne pas me juger tout à fait battu. Mais Dieu et vous aidant, je me sens encore du cœur au ventre.
Quel sombre aujourd’hui ! Que de neige dans l’air! Pourrez-vous prendre vos crayons? — Pour moi, je vais dicter et griffonner jusqu’au soir.
Je suis à vous, Princesse, de tout mon cœur et de tout mon respect.
XGV
Ce jeudi 22 décembre 1864.
Princesse,
Souffrez que j’achève une pensée qui a été interrompue. Hier, vous aviez tellement raison que je voudrais ne point paraître avoir tout à fait tort, d’autant mieux que, si je sembîais différer d’avec Votre Altesse, ce n’était pas sur le même point. Voici ma pensée : il faut toujours du temps et passer par plus d’un degré pour embrasser et comprendre Y ensemble d’un grand homme. En littérature, nous avons éprouvé cela pour Dante, Shakspeare, Goethe. En politique, nous avons eu quelque chose d’analogue à faire par rapport à Napoléon. Daignez vous mettre au point de vue d’un public si morcelé, si travaillé en sens divers, et qui n’était point placé iomme vous-même, Princesse, au cœur de la tradition et dans la lignée directe de l’homme. Le génie n’était une question pour personne ; assez de monuments, de victoires et
<Ie grandeur civile étaient debout. Mais les débris de la chute jonchaient le sol autour de la statue, même relevée, et empêchaient d’en faire le tour. — La Restauration, un régime contraire, avait succédé avec des théories constitutionnelles qu’avaient sucées des générations nouvelles, favorables en partie, en partie contraires à l’idée impériale. Le régime de Louis- Philippe n’avait pas infirmé cette contradiction de jugements. Vaulabelle, que vous goûtez, passait pour un homme de parti, et il n’avait pas dans le talent ni dans sa position personnelle assez d’autorité pour se faire compter selon son mérite auprès de bien des lecteurs. Le service qu’a rendu l’historien provisoire (je l’admets)
— provisoire et non définitif — duConsulatet de l’Empire a été de développer avec étendue et clarté les motifs de son admiration au triple point de vue militaire, administratif, civil. — 11 a tâtonné lui-même, il a faibli en bien des endroits.
— Il y a quelques-uns de ses volumes publiés entre 1851 et 1860 où il a semblé revenir sur ses premiers jugements; — mais, somme toute, il a permis aux lecteurs curieux et patients de se faire
une vaste idée, une idée continue du génie et de la force complexe de son héros. Il a facilité l’étude, l’intelligence. Après l’avoir lu, on était tout préparé à lire la Correspondance , cette grande source directe, qui a fait sentir les tiédeurs de l’historien et a donné la mesure exacte de son délayage. Mais, en attendant, le service était rendu, et quantité d’esprits rétifs, prévenus, qui croyaient d’abord à un génie pareil à un volcan ou à un tonnerre et procédant par éruptions et par éclairs, s’étaient insensiblement guéris de leur idée incomplète et s’étaient accoutumés à saisir l’ensemble de cette pensée et l’unité souveraine de son développement : ils - avaient fait en cela plus de chemin que l’historien lui-même, mais celui-ci les avait aidés à le dépasser.
Je ne sais si j’exprime bien ma pensée, Princesse; elle n’est pas autre, et les critiques que vous exprimiez si vivement et que vous avez droit d’éiever mieux que personne, sont devenues sensibles à tous et se justifient de jour en jour, à mesure qu’on peut lire les pièces si originales que l’historien a eues entre les mains, et dont
il n’a pas fait tout l’usage ni tiré le parti qu'il aurait pu. Il avait l’eau du Styx, et il n’y a pas trempé son style ni son glaive. Aussi cela se refera-t-il un jour ! Ce qui n’est pas écrit ne dure pas.
Pardon, Princesse, de ma dissertation. Je vous offre bien vite l’expression de mon respectueux et sincère attachement.
Princesse,
Soyez assez indulgente pour vouloir bien agréer ce Cicéron comme vous avez accueilli le Platon l’année dernière. Cicéron est le Platon des Latins, et plus accessible pour nous que l’autre. Son traité De l'Amitié , son traité Des Devoirs , le commencement de son Dialogue sur les Lois, grand nombre de ses Lettres vous feront plaisir à parcourir : vous en aurez une suffisante idée. C’est le plus grand littérateur qu’il y ait jamais eu, le plus élégant, le plus
instruit, le plus spirituel, le plus honnête (avec son grain inévitable de vanité), et aussi le plus philosophe : lisez, pour vous en convaincre, quelques pages de son traité De la nature des Dieux.
Daignez agréer, Princesse, avec mes vœux, l’assurance de mon respectueux et fidèle attachement.
J’ai oublié de vous dire que M. de Calonne a une idée qui me semble heureuse et pratique : il désirait que Votre Altesse en fût informée par moi. Mais je n’ai pas trouvé le moment l’autre soir.
Ce samedi 31 décembre 1804.
Princesse,
Non, c’est trop : à peine étiez-vous sortie, j’ai vu toutes ces magnificences. Ma maison est montée par vous ; je ne puis ni marchei , ni regarder, ni me retourner, ni m’asseoir sans être en pleins cadeaux. Cette lampe est splendide, et
même sans être allumée, elle éclaire ce salon sombre. Cette petite table est une merveille de dessin turc ou persan. Vous avez semé les boutons d’or, et mes ménagères n’ont pas même eu le loisir de vous dire toute leur reconnaissance. Princesse, nous allons être obligés de dire comme dans ce journal : « La bonne Princesse; » mais non, nous dirons comme toujours : « La belle et bonne Princesse. »
Je voulais ce soir aller vous porter de vive voix mes remercîments et ceux de la maisonnée. Mes yeux brûlés s’y refusent. Ce sera pour demain.
Je mets à vos pieds, Princesse, mes hommages et mes vœux, mes sentiments de respectueux et tendre attachement.
Ce mardi (18G5).
J’ai eu moi-même bien des regrets de manquer ainsi' et le plaisir de vous voir et une étude .
dernière de mon module1. Cette neige qui me traite moi et mes misérables organes comme un baromètre en est cause. La voilà fondue. Je ne suis pas libre samedi, mais j’aurai l’honneur, Princesse, de vous aller saluer vendredi dans la soirée. — Daignez, je vous prie, agréer l’expression de mon respectueux attachement.
Ce vendredi.
Princesse,
Le discours est parfait. Deux phrases seules me paraissent laisser à désirer. Je propose pour la première quelque chose comme ceci ou d’approchant :
« Mais elle soulage d’autant les familles affligées et leur épargne des soins que le plus souvent leur misère les empêcherait de pouvoir donner , »
1. Allusion au cours parliculier do M. Zeller, que suivit assidûment, tant qu'il le put, M. Sainte-Beuve, et au sujet duquel il préparait des articles, recueillis depuis au tome IX des Nouveaux Lundis.
ou des empêcherait de donner n ; c’est plus court.
L’autre phrase demande un léger complément, et je propose ceci ou quelque chose dans ce sens :
« Personne ne peut se dire exempt de souffrance ou de chagrin, soit dans le passé, soit dan l’avenir; mais même, avec son lot de douleurs,
chacun peut et doit tendre une main secourable à
son prochain. » Il faut expliquer le mais, et c’est pour cela que je crois entrer dans la pensée en mettant : même avec son lot ou sa part de douleurs.
Ce sont mes seules remarques, Princesse ; je vous quitte pour passer à Bossuet 1 .
Agréez, je vous prie, l’assurance de mon respectueux attachement.
1. Le premier article sur M. Zeller, Entretiens sur l'histoire (IG janvier 1805), débute par une critique du Discours sur l'histoire universelle de Bossuet.
Ce lundi, 30 janvier.
Princesse,
J’ai bien à m’excuser, mais j’ai été hors de service vendredi dès le soir, et voici qu’il faut que je réclame votre indulgence pour les nécessités et assujettissements de la vie nouvelle dans laquelle j’entre et je suis entré. En allégeant ma chaîne du Constitutionnel , je ne fais que m’obliger plus étroitement ailleurs. Je vais avoir plus de charge que par le passé. Depuis quelques mois, je suffis à peine à la vie double, à celle du travail et du monde. La soirée n’existe plus pour moi quand j’ai travaillé un peu vaillamment le jour. Aussi je sens le besoin de couper court et de rassembler mon reste de forces pour la nouvelle carrière que j’entreprends et à laquelle je destine les trois ou quatre années de vigueur d’esprit et d’activité qui me restent. J’ai donc à demander à Votre Altesse toute indulgence pour mes irrégularités de relation et mes lacunes. Ainsi je ne puis plus suivre même ce
cours du lundi si agréable. Décidé à refuser tout dîner de cérémonie, je serai obligé de cacher et de dérober le plus possible ma bonne fortune du mercredi ou de celui des jours choisis par vous où j’aurai l’honneur de dîner rue de Courcelles. J’ose compter pour tout cela, Princesse, non seulement sur votre indulgence, mais j’ose dire sur votre confiance en une amitié fidèle et inviolable. Je vous prie d’en recevoir ici la nouvelle assurance respectueuse et celle de mon attachement le plus vrai.
J’ ai retrouvé au Moniteur 1 ces simples et dignes paroles, que j’avais lues en manuscrit : c’est bien le ton qui sied à une Napoléon devant un archevêque : s’incliner, mais pas trop !
Ce mardi.
Princesse,
Certainement je compte bien demain être des vôtres. — Ma lettre n’a fait que vous dire l’état