‹ Lettres à la Princesse (volume 3)Chapitre 24 sur 90 · Voici cette lettre essentiellement littéraire · texte numérisé non relu

Voici cette lettre essentiellement littéraire

« Sire, Votre Majesté a daigné, à la veille même de son départ, me conférer un grand honneur et, j’ose ajouter, un grand bienfait.

» En couronnant par une faveur si haute une carrière purement littéraire, Elle semble avoir voulu honorer la profession même : les Lettres, je me plais à l’espérer, lui en seront reconnaissantes.

» En ce qui m’est plus particulier, Sire, la bonté de Votre Majesté va me permettre de consacrer ce qui me reste d’activité et de force à des études plus suivies, plus élevées et de nature à répondre moins imparfaitement à l’idée d’un grand règne.

» De nouveaux devoirs me sont imposés : je m’efforcerai tPètre à la hauteur de ces obligations nouvelles et pour cela j’aurai à me pénétrer surtout des pensées de Votre Majesté, qui ne sont pas distinctes de la grandeur et de la sagesse de la France.

» Veuillez agréer, Sire, l’hommage de ma profonde reconnaissance et de mon dévouement le plus respectueux. »

La littérature témoigna sa satisfaction à M. Sainte-Beuve par de nombreuses marques de sympathie et des félicitations qui lui arrivèrent de toutes parts, même de l’étranger. Nous retrouvons cet intéressant fragment d’une lettre de Mme Louise Colet, sur lequel M. Sainte-Beuve avait écrit : « A joindre à

A LA P111NCESSE.

le rappeler. — Aujourd’hui, Académie et Sénat, °h ! c’est trop. Mais demain, vendredi, je serai

mon article Fauriel sur le poëte Manzoni, — tome IV des Portraits contemporains.)

« Villa-Reale-di-San-Lucio, pr^ Caserte (Italie méridionale), 9 mai 1865.

" Votre nomination avait été annoncée, il y a près d'un al,i par les journaux italiens. Manzoni, que je voyais chaque jour à Milan (au mois de juillet dernier), me dit à cette occasion combien il vous aimait, et combien il se félicitait de tout ce qui pourrait vous arriver d’heureux. Il vous était pour toujours reconnaissant, ajoutait-il, de la manière dont vous aviez parlé de lui ; il vous devait d’ètrc connu en France sous un jour favorable. Il me disait tout cela à la campagne sous les beaux ombrages d’un parc qu’il a planté lui-même, il y a soixante ans. 11 me parla aussi beaucoup de M. Fauriel ce jour-là et aussi du philosophe (VI. Cousin), à qui il en veut un peu de ne pas être meilleur Italien à l’heure qu’il est, après l’avoir vu si fougueux pour la même cause en 1821. Manzoni est resté immuable; il veut la liberté et l’unité italienne complètes. Quel grand esprit et quelle admirable tête de vieillard ! La conversation revint sur votre compte pendant le dîner. « Si vous avez » occasion d’écrire à M. Sainte-Beuve, me dit-il, ne man- ” quez pas de lui répéter mes sentiments pour lui et la joie * que j'aurais de le voir et de le recevoir ici. » Je voulais vous écrire tout cela à cette époque, en vous félicitant de votre nomination au Sénat; mais les journaux la démentirent quelques jours après. Cependant, désirant que les paroles de Manzoni v°us parvinssent, je les adressai à M. Camille Doucet pour v°us les lire, et j’espère qu’il n’y aura pas manqué. »

libre, j’espère, un peu plus tôt, et je pourrai arriver à Saint-Gratien, délivré de tous soins et heureux, Princesse, de vous saluer.

J’envoie devant mes hommages avec l’expression de mon respectueux et tendre attachement.

Ce vendredi 23 juin.

Princesse,

J’écris à M. Giraud lui-même pour lui demander une explication. Je soupçonne que c’est seulement une mesure d'âge. Le coquet ne nous en aura rien dit. Si c’est cela, la loi est absurde qui inutilisé de tels hommes dans la chaire avant le temps.

La jeunesse, de tout temps, a été outrecuidante, mais de nos jours, et littérairement, cela passe tout. Le plaisant est qu’ils veulent faire d’une pierre deux coups et mettre leurs plaisirs en art, leurs polissonneries en pièces de vers ou de comédie, pour qu’on les applaudisse pardessus le marché et y gagner honneur et argent. C’est trop. Lejeune de M... est un charmant

jeune homme, mais ses vers que j’ai lus sont l’enfance même. L’autre joli jeune homme aux gants blancs ne doute de rien. C’est un fat. Eh bien, nous, critiques, nous avons à nous démêler avec ces mêmes prétentions qui nous reviennent en livres : et nous devons être attentifs, car il peut y avoir dans le nombre de vraies semences de talent. Mais je suis incapable d’entendre de telles lectures jusqu’à la fin : non, je ne le puis. En livres, passe ! on lit du pouce ; en face et en personne, c’est trop !

<3 le pousse tant que je peux toutes mes corvées, en aspirant au jour où je serai libre : ce Discours sur les prix de vertu 1 est mon cauchemar pour le moment. Aura-t-on donc toujours un cauchemar? il me semble qu’on ne fait qu’en changer.

Sacy a été galant pour moi aussi, Princesse ! je lui ai dit hier que j’avais lu une page de sa lettre.

Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon respectueux attachement.

I. Voir Nouveaux Lundis, tome IX, le Discours sur les prix de vertu, lu par M. Sainte-Beuve à la séance annuelle de l’Académie française le 3 août 1805. — Il commençait à le préparer.

Princesse,

Ce 20 juin.

J’ai vu M. de Calonne, qui a été bien reconnaissant de l’accueil et de l’attention qu’il a obtenus de Votre Altesse. L’attention ! c’est la chose la plus rare, la plus précieuse souvent à obtenir. Dans le cas présent, si le ministre écoute et veut bien y songer, il reconnaîtra :

Que détruire ce qui essaye de se fonder depuis dix ans est le parti le plus court, non le meilleur;

Que ne laisser subsister qu’une seule et unique Revue, c’est en quelque sorte consacrer le monopole qu’elle affecte déjà;

Que, si bien faite que soit cette autre Revue, elle n’est pas aux mains des amis; qu’il y a quantité de sujets qui ne sauraient y être traités qu’à un point de vue opposé à celui du gouvernement;

Que réduire les écrivains amis du gouvernement et qui ont un travail un peu étendu à

publier, à n’avoir pour asile que le foyer même de l’adversaire, c’est les décourager, leur rendre la tâche impossible, déclarer en quelque sorte qu’il n’y a pas d’école gouvernementale possible, qu’il n’y a que l’opposition, et que bien sot est celui qui ne choisit pas ce cadre, etc., etc.

Pareille chose a eu lieu dans l’instruction publique. M. Duruy à son début a agi absolument comme s’il y avait eu dans l’Etat un changement par en haut du tout au tout.

Et les choses vont pourtant, et le pavillon est glorieux et flottant, et la marche presque triomphale; mais, pour qui voit de près et réfléchit, que de remarques qui font naître le sourire de l’ironie! — 11 faut se dire que presque de tout temps il en a été ainsi.

Cette session s’éternise : le soleil est de plus en plus ardent. On a des besoins de calme, de fraîcheur, d’eau vive et de fontaine. — Je vais ce soir entendre pour la première fois V Africaine : voilà un singulier remède. Nous aussi, simples humains, nous commettons nos petites absurdités.

Je m’oublie à raisonner et à déraisonner,

Princesse ; à mercredi, une heure de fraîcheur. Je mets à vos pieds l’hommage de mon respectueux et fidèle attachement.

Princesse,

7 juillet.

Quoi qu’on puisse dire, j’étais hors de combat hier encore : l’orage m’a averti que tout simplement je suis un baromètre. Heureux ceux qui, comme ce jeune M. Lebrun, se moquent du soleil et font la pluie et le beau temps! Je l’enviais hier en le voyant si allègre et si alerte au départ.

Sacy a été un messager de Votre Altesse, des plus aimables et des plus pathétiques.

Mais je croyais, Princesse, que vous aviez lu ces livres de MM. Erckmann-Chatrian. Je m’étais même avancé jusqu’à dire à ce dernier, M. Chatrian, que Votre Altesse le verrait avec plaisir. J’étais bien un peu étonné que le Conscrit de iSiS eût passé si coulamment ; mais je m’é-

tais dit que la Princesse prise le talent et la vérité avant tout. Ce M. Chatrian est très-bien et, attaqué à fond, il aurait de quoi se défendre : il est de Phalsbourg même, et ce premier roman doit être une réalité.

Renan est revenu avec une teinte de soleil, et amoureux d’Athènes.

Le Sénat travaille à force, j’ai Pair de m’en mêler.

Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon respectueux et tendre attachement.

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