Voir en tête du volume, Souvenirs et Indiscrétions
nuances! Il me semble qu’il y en a. Pas une tache d encre, est bien joli. Et cette passion dont il faut un peu pour être impartial et juste ! Voilà comme vous devriez écrire toutes les fois que le cœur vous en dit et sur tout ce qui vous reviendrait de vos impressions, de vos souvenirs, — écrire à bâtons rompus, sans autre souci que de fixer une vivacité d’impression actuelle, un retour rapide vers le passé. Au bout de quelques mois, de quelques années, cela se trouverait bien curieux. Il y aurait là aussi un album à parcourir. — Mais de quoi me mêlai-je de paraître donner des conseils quand je ne dois que remercier, être reconnaissant, et graver cette date précieuse qui résume pour moi tant de bontés gracieuses et d’indulgence? Vous-même vous venez de la graver en lettres ineffaçables.
Cette semaine ne se passera pas que je n’aie l’honneur, Princesse, d’aller porter à vos pieds mes respects.
Ce 1" août 1862 (vendredi).
Comment, Princesse, oserai-je mettre mes pieds sur ces magnificences dignes de Perse ou de Turquie et qui ont passé par vos mains ? Mes yeux du moins s’y reposeront avec reconnaissance et douceur.
Je sais trop bien que la semaine avance et que je n’ai pas eu mon bon jour. J’ai été extrêmement abattu par la chaleur. Si je le puis, je me permettrai d’arriver demain vers sept heures ; si je n’arrivais pas, c’est que je serais plus fatigué encore que je ne le suis aujourd’hui.
La conclusion de M. Renan est, en effet, fort beile et fort élevée. Avez-vous lu toute la brochure 1 ou seulement la citation des Débats? Je porterai à tout hasard la brochure elle-même. — Mais il est résulté de ce retard et de ce tâton-
i. La Chaire d’hébreu au Collège de France. — Explications à mes collègues, par M. Ernest Renan. Brochure in-8«. Paris» Michel Lévy frères, 1862.
nement à lui faire reprendre son cours, qu’il en a pris acte devant le public, pour planter son drapeau plus ferme que jamais. Que va dire le ministre de l’instruction'publique? — C’est de ce côté qu’on n’a pas de drapeau.
Agréez, Princesse, avec mes vives reconnaissances, l’expression de mes sentiments les plus dévoués et respectueux.
Princesse,
Ce 4 août.
Je me suis empressé de m’acquitter de ma commission auprès de M. Renan, lequel, étant à Paris, me répond qu’il ne manquera pas de se rendre à l’aimable, invitation de Votre Altesse impériale pour jeudi prochain.
Nous ferons route ensemble et partirons de Paris, probablement par le train de six heures pour arriver à six heures et demie.
Vous voyez, Princesse, que je suis un secrétaire des commandements très-exact et très-
précis, mais je profite surtout de l’occasion pour me redire le plus reconnaissant et le plus respectueusement dévoué de vos serviteurs.
Ce 22, mardi.
Princesse,
Je n’ai garde d’oublier mon jour de fête. Comme j’ai repris mon collier de semaine, je suis obligé de calculer. Demain mercredi sera un jour excellent pour moi. Mais, comme je ne suis pas très-sûr de l’heure où je prends le convoi et comme tout est si facile quand on va chez vous. Princesse, ne prenez pas le soin d’envoyer. Vous avez conquis M. Renan; il le disait autrement que Gavarni, mais il pensait de même. Il me semble que la petite conférence sur les Évangiles était fort nette et intéressante : il est du petit nombre des Français qui savent ce qu’on découvre ailleurs et qui, en le sachant, le perfectionnent.
Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon dévouement respectueux.
A LA P RINCESSE.
Paris, ce 15 septembre 1802. .
Princesse,
Vous êtes bonne comme je l’espérais en me faisant l’honneur de me donner de vos nouvelles et en me permettant ainsi de causer de loin, ce qui n’est pas tout à fait un dédommagement de ne pouvoir vous entendre de près. Je ne veux pas d’un vilain mot que j’ose rayer dans cette lettre tout aimable, c’est celui de démonstration de sympathie : cela mérite mieux et doit se nommer d’un tout autre nom. Mais laissons les noms, et je vois avec reconnaissance et bonheur que vous avez confiance aux choses. Ma vie est si assujettie, mon lendemain est si court, mon présent est si chargé que je n’ose arrêter ma pensée et la laisser errer à son gré sur ce qui en d’autres temps eût fait pour elle un long sujet de rêverie et de douceur habituelle. Mais je fais quelque chose de plus simple et de plus à ma portée, j’en jouis tant que je le peux en réalité,
en vous voyant et en m’accoutumant à ce que je me permets tout bonnement de trouver aimable et plein de charme.
J’ai bien pensé à ce départ qui, ce me semble, a tardé d’une couple de jours et dont il m’était venu un bruit vague qu’il pourrait bien tarder davantage. Malgré le plaisir qu’on aurait eu à vous garder. Princesse, je craignais pourtant qu’il n’en fût ainsi; et, en effet, il eût paru que c’eût été de bien mauvais augure pour la cause que nous aimons, que l’Italie ne vous vît pacette année. — Cette Suisse que j’ai habitée et que j’ai appréciée alors, a fort changé en effet depuis, et l’écume démocratique est de tout temps fort grossière, et là un peu plus qu’ailleurs. — M. Brenier, qui n’est pas Suisse dutoutetqui me paraît le plus poli des gros hommes, laisse prendre bien aisément son nom : je lis ce journal qui m’impatiente ; mais ce qui me frappe, c’est qu’on le laisse chaque jour élever commodément sa tour d'attaque contre la place où l’on est : la tour est déjà à la hauteur des remparts; il part de là des projectiles ennemis ; et pas un mot, pas un signe du Moniteur n’a remis à leur
place les impertinents et les outrecuidants. Je crains toujours qu’ils n’aient des intelligences au dedans. L’opinion du public en est toute déroutée. Triste ! triste! s’écrie quelque part un personnage de Musset, un abbé, qu’il m’a dit un jour n’être autre que moi-même.
M. Thiers m’est venu voir à l’un de ses passages à Paris : il m’a parlé de vous, Princesse ; il vous savait un peu sévère, mais il vous aime toujours. Je crois que le mot d 'infortuné *, qui est, en effet, tout ce que vous dites ét de plus une faute de ton, disparaîtra à une seconde édition.
Ce que vous me dites d’Auguste Barbier est bien fait pour m’étonner, et je ne doute pas, Princesse, que vous n’ayez eu affaire là à un de ces hommes qui se donnent pour ce qu’ils ne sont pas. Auguste Barbier, le vrai, l’auteur des ïambes , est un petit homme court et gros, très-
1. « L’infortuné Hudson Lowe. » M. Sainte-Beuve avait déjà relevé cette singulière épithète dans un article qui venait de paraître au Constitutionnel (8 septembre 18G2), et qui a été recueilli depuis au tome III des Nouveaux Lundis. II a pour titre Sainte-Hélène, et pour sujet principal le dernier volume de l’ Histoire du Consulat et de l'Empire.
myope, très-bien mis habituellement, fils de notaire et par conséquent riche ou très à l’aise, ayant passé l’âge des folies et n’en ayant jamais fait, même en temps utile ; tout occupé d’art, de lecture, n’ayant jamais retrouvé la belle veine qu’il n’a rencontrée qu’une fois; poète de hasard, mais poète : enfin, je le sais digne de caractère, et, quoique depuis des années ses yeux myopes l’empêchent régulièrement de me reconnaître quand il me rencontre, et qu’il ne me rende jamais mon salut, je n’ai pas cessé de l’estimer et de le considérer comme des plus honorables. Ainsi ce sera un faux Auguste Barbier qui aura profité de l’équivoque du nom pour escroquer à Son Altesse impériale un de ses bienfaits. — On pourra éclaircir la chose si elle vous paraît, Princesse, en mériter la peine.
J’ai envie, à l’un de mes prochains lundis, de m’occuper de M. de Cavour , à l’occasion de volumes qui ont été publiés sur lui. J’ai fait demander à M. Nigra d’en causer auparavant avec lui pour être dans le vrai du ton. Ce sera une manière d’exprimer à côté de la politique, mais d’un accent bien senti, ce que nous pensons.
Écrivez-vous vous-même, Princesse? Avezvous emporté avec vous ce petit cahier où vous
jetez vos souvenirs comme ils viennent, et où vous pourrez plus d’une fois soulager votre âme quand vous la sentirez oppressée de quelque énormité trop odieuse dans le présent? Il n’était que de commencer, et le plus fort est fait. Le fil se dévidera de lui-même.
Je suis bien languissant d’idées et bien nul de nouvelles : j’en voudrais avoir d’un peu vives et amusantes à vous raconter. Mais que puis-je en pareille matière? Je ne puis, Princesse, que vous offrir des sentiments de reconnaissance, d’affection fidèle et de désir que ces deux mois d’Italie soient pour vous aussi remplis et aussi agréables qu’ils sont vides pour nous.
Daignez agréer, Princesse, l’expression bien sincère de mon respectueux attachement.
J’envoie à l’heureuse colonie impériale de Belgirate une poignée de souvenirs.
Ce 23 septembre 1802.
Princesse,
Je comprends trop bien les sentiments que vous exprimez pour les combattre. Oui, après la première curiosité et inquiétude qui nous porte à courir en tous sens et à chercher, je ne conçois plus rien que la stabilité, l’habitude, l’activité d’esprit et de cœur dans un rayon connu, dans un cercle d’où la variété n’est point exclue, mais qu’on franchit à peine. Lamartine a fait ce beau et doux vers :
Le jour semblable au jour, lié par l’habitude I
Ce n’est point monotonie ni paresse, c’est fidélité, c’est besoin de s’attacher, de mieux posséder ce qu’on a et d’approfondir. — Aussi, Princesse, ennuyez-vous un peu là bas, — pas trop, mais un peu, ce n’est pas un mal; personne d'ici ni de nous autres ne vous en blâmera ni ne se permettra de vous en gronder ; et après la dette payée au beau ciel, au beau lac et au cœur
aussi de cette noble Italie, revenez- nous plus Française, plus Parisienne et plus Gratianaise que jamais.
— Quoique j’aie pour habitude de ne guère m’occuper des choses que je ne puis savoir qu’à peu près et où je ne puis rien, cette politique me saisit souvent malgré moi, et j’y rêve ou j’en raisonne. Il me paraît certain que le chef n’est pas fâché qu’on déraisonne en tous sens à ce sujet dans la presse : il a semblé indiquer plus d’une fois, m’a-t-on dit, à ceux qui lui touchent un mot de ces choses, qu’il n’était pas fâché que l’opinion cléricale fût représentée par un journal dans cette question. Il a dit un jour à M. de Persigny, au sujet de la fondation du journal en question et de celui qui le voulait fonder : « Il faut l’accorder; ce sera bientôt un journal clérical,... et puis, c’est un misérable... il a besoin d’argent. » C’était le geste et le sens, sinon les mots mêmes ; il paraît bien pourtant que le misérable , dans le sens de nécessiteux sans doute, a été lâché.
La situation de la presse est singulière et ridicule. Le chef gardant un parfait silence qui
laisse le champ libre aux conjectures, chacun de ceux qui y ont intérêt essaye de le tâter pour deviner le fin mot, et il y en a même qui ont l’impertinence de croire qu’il n’y a pas de fin mot arrêté et qu’ils pourront, à force de démonstrations et de tapage , en suggérer un. M. de la G. est dans ce cas; il l’a dit à Nisard, qui s’est refusé à ce vilain jeu. Selon M. de la G., le chef n’ayant pas de projet ni de résolution arrêtée, on pourrait agir sur lui et lui insinuer un projet autre que celui qu’on lui suppose: on lui ferait son opinion !
D’un autre côté, parmi les ministres, ceux qui désirent la solution que souhaite également la majeure et plus saine partie de la France, ne recevant aucune réponse du maître, essayent quelque chose pour tâter : c’est ainsi que MM. Thouvenel et de Persigny ont suggéré au Constitutionnel l’idée du retrait des troupes moyennant garanties... Ce n’était qu’un ballon d’essai : on craignait le lendemain que le chef ne se fâchât et ne trouvât qu’on était allé trop loin. Comme il y a eu silence, on a auguré qu’on n’avait pas fait fausse route.
Mais cela ne peut durer, cela devient pitoyable; M. de la G. d’un côté, avec son ours qu’il montre en charlatan, et qui dit : Prenez mon ours! — de l’autre côté, ces médecins officiels, avec leur pilule qu’ils offrent timidement et qu’ils tâchent de faire avaler comme à un malade... J’ai dit le mot, et j’en frémis aussi de colère. Un grand chef habile, et qui a tant de fois fait preuve de souverain, ne saurait prolonger indéfiniment une situation où il a l’air de douter, de ne pas savoir, d’avoir la volonté malade. Que cela finisse donc! Qu’il y ait un coup de tonnerre qui remettra tout le monde à sa place. La France n’est pas de ces nations qn’on tienne avec le système du bec dans l’eau.
Mme de la R. est une personne qui a besoin d’indulgence. Elle a toujours aspiré sans atteindre ; quand elle a cru tenir, elle n’a pas su garder. Son miroir ne l’a jamais rendue heureuse. La fin toujours assez prompte de ces demi-bonheurs a donné raison à son miroir. Aujourd’hui elle a franchi le pas que les moralistes ont de tout temps dessiné aussi sûrement que des géographes; elle a renoncé au rouge et pris le parti
de la dévotion. Le reste s’ensuit. Que les beaux, les heureux et les raisonnables le lui pardonnent! Mais il est bien vrai qu’une correspondance est difficile sur ce pied-là.
Je vais tâcher de m’éclaircir au sujet de l’Auguste Barbier, qui doit être double. Il y a du Sosie là-dessous.
Je jouis d avance de la soirée- Augier, et je serai fier, Princesse, d’applaudir sous votre bannière.
J’ai rencontré Girardin : il compte bien aller à Belgirate. Voilà, avec ses ennuis, un heureux. Il fait ce qu’il veut et ce qu’il aime.
Je mets à vos pieds, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement ;
Et je rends à l’aimable colonie tout ce qu’elle m’envoie de bienveillant.
Ce 19 octobre 1802.
J’ai reçu presque à la fois vos deux aimabies
lettres. Je serai mercredi exact au rendez-vous,
et j’arriverai avec ou avant mon confrère Augier.
Je me fais une fête de cette lecture, et j’espère que nous aurons dans cinq semaines la représentation, et sans reculade *.
J’exécuterai vos ordres, Princesse, en ce qui est de ces deux messieurs : j’en connais un à peine, Forcade, mais dans notre métier nous sommes tous connus les uns des autres. Quant à Vitet, qui est de mes amis et qui est le plus charmant et le plus instruit critique de beaux-arts, c’est, vous le savez, un personnage politique plus engagé qu’il ne devrait l’être, eu égard à ses goûts studieux. Il est avec Duchâtel comme les deux doigts de la main. Il a été le dernier président de la Législative, dans cette matinée qui a suivi la fameuse nuit. 11 ressemble, par là seulement, à ce vieux directeur, Gohier, qui disait après le 18 brumaire : « Bonaparte m’a pris la République des mains. » C’est donc forcément un adversaire de situation , et aussi, je le crains, de passion. Si sage et si dans le vrai sur la question romaine Campana, je doute qu’il soit aussi impartial sur l’autre
1. On joua en effet le Fils de Giboyer pour la première fois le 1er décembre 18G2#
question romaine catholique et papale; car on le » dit converti depuis la mort de sa femme. Je compte le voir jeudi à l’Académie, et je lui dirai tout bêtement le désir qui est si fait pour le flatter; ce sera toute ma diplomatie, je lui jetterai ce mot tout aimable de vous à la tête. Il s’en tirera comme il pourra.
Je crois comme vous, Princesse, que ce qu’on a n’est qu’un rapiéçage qui ne pourra durer. La crise, au lieu de faire éclat, fera long feu, voilà tout. Bien des ministres partiront, mais comme de la pondre mouillée, peu brillamment.
A mercredi donc, et veuillez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.
Ce lundi 10 novembre.
Princesse,
Le temps aussi nous a paru long, crovez-le bien; j’aurai certainement l’honneur de dîner avec vous mercredi.
Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux dévouement.
Ce 12 novembre.
Voici, Princesse, cette brochure qui contient le récit complet du banquet de Bruxelles1. Faitesvous-la lire ; ne vous rebutez pas de quelques • emphases et expressions ridicules : pour moi, je suis frappé de cette démonstration d’un Coblentz menaçant et triomphant. On ne se doute pas de cela à Compiègne, dans cette atmosphère isolée et dorée. Eh bien, la jeunesse qui lit ces choses, et qu’on n’a pas pris soin de rallier, s’en enflamme ; elle accepte tous ces grands mots à moitié vides, mais si sonores; des hommes graves s’y prêtent et y ajoutent de l’autorité. Sont-ce donc là nos envahisseurs de demain, nos prochains émigrés rentrants? Tel est ridicule aujourd’hui qui ne l’est pas demain. Vous m’allez trouver bien noir et bien pessimiste; mais, Prin-