M. Dufaure a remplacé le duc Pasquier à l’Académie
Je suis bien malade des yeux, et, si cela dure, je serai contraint de me constituer malade, car la souffrance aiguë s’en mêle à une certaine heure. Je resterai dimanche tant que je ne serai pas forcé d’arborer devant tout ce monde élégant mes lunettes d’aveugle. Il n’y a que le petit comité qui me les permette. Quand vous êtes malade, cachez-vous!
J’en suis à Girardin 1 : je m’inspire de votre pensée sur lui. Je voudrais être juste pour un homme très-calomnié, et ne donner dans aucun
faux jugement. Ce métier est difficile, et j’en se-
rais bien las si je ne lui devais l’honneur de quelques amitiés et de quelques estimes qui, seules, valent tout le reste et en dispensent Vous savez bien, Princesse, que la vôtre est la première pour moi et, si j’osais dire, la plus chère.
Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.
1. A cette date, M. Sainte-Beuve préparait son étude sur M. Emile de Girardin, recueillie depuis au tome VII des A Cuveaux Lundis .
Ce 14.
Princesse,
Je suis parti trop tôt, mais je souffrais un peu, et je suis très-patraque pour le moment.
Je n’avais aucune envie de parler d’un personnage politique si délicat à toucher : je vois bien que ceci me mettra tout à fait à l’aise, et je laisserai l’éloquence s’épancher sur l’éloquence.
M. Giraud en sait aussi long que personne, et, comme il est honnête, il gardera pour lui ce qui le faisait étouffer de rire en dedans.
Nous venons de faire dix et onze tours de scrutin sans accoucher 1 ! il n’y a aucun des candidats de nommé, et l’élection est remise. Nous avons fait bataillon carré, et avons été battus aussi peu que possible, puisqu’il n’y a pas de
i. Il s’agissait de donner à l’Académie française un successeur à M. Alfred de Vigny. Les concurrents étaient MM. Autran, Camille Doucet, Jules Janin. Cette journée , qui resta indécise, est celle du il avril 18Gi.
vainqueur. — M. Lebrun n’a pu venir, étant malade.
J’ai reçu une invitation pour la soirée des Tuileries, lundi soir. J’ose vous consulter, Princesse : ce sont des foules où l’on est perdu. Est-il convenable que j’y aille? Je vous le demanderai lundi, au cours.
Je vous envoie , Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.
Ce 29
Princesse,
Je prévoyais bien qu’il n’était pas lundi de Pâques impunément, mais je tentais la fortune. — Je crois que cette mort d’Ampère 1 doit arranger les affaires des candidats qui ont des chances : on pourra s’entendre pour peu qu’on en ait envie. — J’ai les yeux toujours bien brûlés et qui me piquent; ils n’ont plus cette
i. Jean-Jacques Ampère est mort le 27 mars 1804.
douce et souriante Madame Lenoir pour se consoler 4. — A mercredi matin, sans faute.
Veuillez, Princesse, agréer l’expression de mon respectueux attachement.
Ce lundi 2 mai.
Princesse ,
Me voilà pris cette après-midi par ma Commission de la Correspondance de Napoléon, par conséquent privé d’une de mes rares et bonnes heures. — M. Zeller m’a communiqué une idée que je crois excellente : ce serait, à l'aide de ses notes et de sa très-bonne mémoire, d’écrire la série de tableaux et de discours qu’il a déroulée devant vous et d’en faire un volume qui conduirait l’Étude jusqu'au xvc siècle. Si Votre Altesse le trouvait bon et le désirait, il continuerait l’hiver prochain les xvc et xvic siècles , si riches
1. On vient déjà de rappeler, page 90, que le portrait en question avait été emprunté à M. Sainte-Beuve pour le Salon.
et qu’il sait si bien. Ainsi ce qui n’a été qu’une instruction à huis clos, deviendrait un livre excellent pour tous. Je crois que, si vous avez pu trouver d’abord, Princesse, qu’il procédait un peu lentement, vous avez, depuis, apprécié la raison de cette marche et les bons résultats : on arrive aux choses modernes ou du moyen âge avec un contingent de vues accumulées et de termes de comparaison très-utiles ou même indispensables.
J’ai encouragé M. Zeller dans cette idée de rédaction ultérieure et delivre. Vous aurez ainsi provoqué, Princesse, un ouvrage utile et qui formera, d’une manière moins ambitieuse, moins grandiose, mais aussi plus vraie et plus exacte, un Discours sur l'histoire universelle . Si vous souriez à cette idée, votre sourire sera pour cet excellent homme le rayon.
Daignez agréer, Princesse, l’expression de mou respectueux attachement.
Ce IG mai
Princesse,
Voici un lundi que je viens de passer en Commission, et qui, je le crois, n’a pas été un jour de cours, à cause de la demi -fête : j’ai donc moins de regret. J’ai toujours une secrète ambition; savez-vous, Princesse, que j’oserais encore (bien que, cette fois, je n’y sois point encouragé par Girardin) désirer de vous posséder à dîner dans ce petit salon qui a gardé et qui conserve tant de souvenirs de vous?
Ce mois-ci est un mois vague, qui n’est ni campagne, ni Paris. Vous voudriez bien choisir votre jour, votre heure, et quatre convives, Votre Altesse comprise; moi. je ferais le cinquième, nombre qu’on ne peut excéder. Veuillez, Princesse, y songer comme au plus grand honneur et plaisir que vous me pourrez faire, et à la joie
de la petite maison, qu’on n’osera plus songer à
démolir lorsque vous y serez revenue la consacrer.
Daignez agréer, Princesse, l’expression de mon respectueux dévouement.
Ce mardi.
Princesse,
En effet, cette Commission, assemblée dès trois heures et demie, n’a été congédiée qu’à cinq heures et demie sonnées, et je me suis vu trop en retard pour espérer de retrouver les élèves réunis. Ce n’est pas là vivre, c’est bourrer la vie. Je suis las d’ailleurs et saturé de ce travail intense. Je prendrai une quinzaine de répit d’ici à peu. Puis je courrai mes cinq ou six derniers mois de traité : après quoi je modifierai mon régime, qui, à cet état de tension, me devient insupportable. Je me permets de vous donner ce détail, Princesse, sachant l’intérêt amical que vous me portez, et aussi pour invoquer votre indulgence dans ces mois forcés que
j’achève, et où ma pensée se dégage souvent de sa tâche pour regretter ou rêver un emploi meilleur i.
Daignez agréer, Princesse, l’assurance de mon respectueux attachement.
LXXYI
Ce 22.
Princesse,
Je crois, en effet, que M. Zeller pourrait être plus détaillé et plus explicite en preuves; mais veuillez penser qu’on lui a demandé de courir le plus possible sur les Grecs et les Romains. Il en avait besoin pour arriver à son invasion des Barbares et à son Époque moderne. Je voudrais
1. M. Sainte-Beuve regrette ici un emploi meilleur de son temps, c’est-à-dire celui où il aurait pu, au lieu de morceler sa pensée en articles à la semaine, faire un livre de longue haleine. C’était là son rfivc: il l’a en partie réalisé, quand il a eu des loisirs, par son étude sur Proudhon, mais il n’a pas même eu le temps d’achever cet ouvrage. La maladie le surprit comme il terminait la première partie, et puis il ne pouvait renoncer, quoi qu’il en eût, à ses articles hebdomadaires. Trop de sujets le tentaient, et le critique ne voulait pas abdiquer.
aussi qu’il indiquât à la fin de chaque leçon quelques lectures à faire et s’y rapportant. Ditesle - lui. Princesse, et moi-môme j’en causerai avec lui. La leçon, pourtant, avait un caractère élevé.
(Lire encore, dans le volume publié par Marchand, de Napoléon, Précis des guerres de César , le dernier chapitre sur cette idée de César roi, à quoi Napoléon ne croyait pas.)
Agréez, Princesse, l’expression de mon respectueux attachement.