CCII
Princesse,
Ce vendredi.
Je reçois les odorantes et savoureuses primeurs dont je remercie votre bonne grâce.
J’ai beaucoup pensé mercredi : je ne me suis pas trouvé, à moi, les trois heures nécessaires pour le petit voyage de la rue de Courcelles. La durée même et la fixité de mon état sont le contraire d’un mieux.
Je n’étais pas hier à l’Académie. Si je voulais mourir sur un champ de bataille, je vous avoue que j’en choisirais un autre. Je suis avec une certaine anxiété ces choses qui m’ont l’air de s’enchaîner comme fatalement et qui sont peut-être prévues et préparées par une volonté taciturne. Que veut-oii au fond et que sortira-t-il de là? — La beauté du soleil, le printemps dans toute sa fleur et son honneur, l’émulation des arts qui s’étalent de tous côtés à qui mieux mieux et rivalisent, semblent vouloir la paix, la confiance et appeler la joie... Et pourtant... — J’ai tout le temps de rêver et de réfléchir, et je réfléchis trop.
Daignez agréer, Princesse, l’assurance de mon tendre et inviolable attachement.
Princesse,
Ce 4, samedi.
Je suis toujours dans un assez mauvais cas, non pas pour la gravité actuelle, mais pour les conséquences si cette bêtise qui nous arrête ne cesse pas.
Ricord dit que mon vrai nom devrait être : Noli tangere , ce qui se traduit par : Gare à qui me touche ! En effet, mon organisation s’irrite et se trouve lésée de ce que d’autres supportent aisément.
Gautier, du moins, a eu un joli chiffre de minorité. J’espère qu’une autre fois il passera d’emblée *.
Il faudra pourtant tâcher que Berthelot, grand
1. L’Académie française avait à donner un successeur à M. de Barantc (2 mai 1807). Au premier tour de scrutin, M. Théophile Gautier eut onze voix ; au second tour, douze. Le père Gratry fut nommé. — Le même jour, M. Jules Favre succéda à M. Cousin.
inventeur , ne s’épuise pas à faire des cours : un cours suffit. Duruy ne pourra jamais; mais, si l’empereur, si digne de comprendre les hautes sciences et de les maintenir, le veut, Duruy pourra.
Je mets à vos pieds, Princesse, l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.
Je mets ici la lettre qui indique à Votre Altesse un bienfait à achever, à compléter.
GCV
Mardi 7 mai.
Merci. — Depuis hier soir, notre inquiétude (celle de mes médecins et la mienne) a cessé et je sens un mieux notable de ce matin. S’il ne revient pas d’anicroche, je serai bientôt comme je l’étais avant cette recherche par trop de curiosité.
Ce séjour de Rome fera du bien à vos jeunes amis.
Quel beau temps et quel regret de n’en pouvoir jouir dans votre compagnie !
Agréez, Princesse, l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.