‹ Lettres a la princesseChapitre 72 sur 73 · Ce 18 juin · texte numérisé non relu

Ce 18 juin

Princesse,

La dame est dans tous ses états : elle a reçu avant-hier soir le paquet, accompagné d’une lettre courte, mais définitive. Elle m’a envoyé hier M. L..., que j’ai achevé d’édifier par une lecture complète du morceau. D’explication elle n’en donne pas, sinon qu’elle avait oublié avoir écrit cette belle page, et ce même oubli, elle l’invoque aujourd’hui pour le tout. Sans attendre même le retour de M. L..., elle m’a écrit une lettre où elle m’assure de son estime. Grand merci! Je ne répondrai pas : j’ai dit seulement £, M. L... que, de mon côté, je n’y pensais plus et que je me tiendrais coi; mais je ne lui ai pas laissé ignorer que je vous avais informée, Princesse. En effet, sans parler des saletés qui ne se réfutent pas, il y a sur le Sénat et ce que j’aurais fait pour y arriver des choses qu’on serait tenté un' jour de croire (si elles n’étaient rabattues), car

elles auraient tout l’air de venir de la personne la plus à même d’être informée à ce sujet.

Chassons ces vilaines odeurs, comme dirait Veuillot. — Respirons vite l’air de Saint-Gratien et qui nous en vient. J’assiste en idée à ces belles et bonnes matinées charmées et tranquilles, où Soulié et Zeller fournissent l’étoffe d’un entretien que relèvent çà et là bien des vivacités piquantes et d’éblouissantes diversions. Oh ! les beaux rayons de soleil qui percent tout à coup à la traverse! Je vois d’ici tout cela, et je mets à vos pieds, Princesse, avec mes pensées, l’hommage de mon tendre et inaltérable attachement.

Ce 20 juin 1868.

Elle est charmante, cette photographie, la physionomie animée, la lèvre parlante, la nuance de la dentelle qui couvre l’épaule est comme de la peinture : il faudrait être Gautier pour rendre

LETTRES

cela comme il faut; la chère image est déjà dans son petit cadre sur ma cheminée.

Je joins ici copie delà lettre écrite à la dame 1 ; la copie est exacte; il y avait sur l’original un post-scriptum encore, relativement à la personne qui lui avait pu dire que le monsieur disait du mal de ceux qui lui faisaient du bien ; mais la lettre peut s’en passer. A cause de ses très- bonnes et très-aimables sœurs, soyez indulgente, Princesse. M. Giraud est venu hier m'en parler : il la connaît à fond, et nous sommes tombés d’accord.

La réponse de l’empereur à Duruy a été bienveillante, pas décisive. Je crains que ce ne soit toujours la même histoire.

Les chers Goncourt sont venus me dire adieu.

Ils m’ont dit un mot de la discussion du dîner : votre lettre, Princesse, me l’explique mieux. Ce n’est pas le talent en effet qui manque aujourd’hui. Que d’essais! que de tentatives et de fragments! mais la dispersion est aussi complète que possible, et chacun ne se contente pas de

1. On vient de la lire, à la suite de l’extrait auquel elle servait de réponse.

vouloir être soi et original, ce qui serait bien, mais on ne tient nul compte du voisin; on l’ignore tant qu’on peut. Rien ne se combine.

... J’ai vu le tendre Eudore, très-heureux.

Je voudrais en vain continuer, Princesse, l’encre s’y oppose, ma plume se refuse; je reprendrai quand l’écritoire sera moins boueuse. En vain mes sentiments coulent de source, la chaleur boit tout ce qui voudrait sortir.

Daignez agréer, Princesse, l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.

CGLI

Princesse,

Ce 23 juin 1868.

Voici la lettre, intéressante et touchante de pensée : ces douleurs si prévues sont plutôt profondes que vives ; on les a pour ainsi dire souffertes longtemps avant de les éprouver en réalité.

... Il y a un roman de M. Ernest Daudet, Marthe Varades, qui n’est pas mal : vous pour-

LETTRES

riez le risquer, Princesse, entre deux livres d’histoire.

Ce bel été a ses inconvénients, et je les ressens depuis deux jours, étant redevenu s», uffrant; misère! nous sommes une machine : un seul petit ressort dérangé influe sur tous les autres.

Heureux ceux qui, réunis avec choix, groupés autour d’une affection, au sein d’une agréable nature, jouissent des douceurs de l’esprit tout en respirant le bien-être I C’est ainsi que la vie a son prix. J’envoie mes vœux au cercle fortuné de Saint-Gratien.

Daignez agréer, Princesse, l’hommage de mon

tendre et inaltérable attachement.

28 juin 1868 .

Robert Hait est un nom de guerre... Il est du Midi et a été d’abord chez des prêtres, et en a souffert, et a appris à les connaître. 11 connaît

beaucoup M ma Champseix, qui a écrit elle-même de très-remarquables romans sous le nom d’André Léo. Vous pourriez les faire demander, Princesse. Ce sont des philosophes. Robert Hait connaît beaucoup mon secrétaire Troubat, et il a même été quelque temps son professeur dans le Midi, ce qui lui donne environ quarante ans. — Eh bien, le croiriez-vous, Princesse! au ministère de l’intérieur, on a refusé l’estampille à Madame Frainex. C’est ainsi que l’empereur est servi par des idiots ou des peureux ou des hypocrites de pudeur. Voilà donc un homme de talent dont on gêne le succès tant qu’on peut : ainsi on a fait dans le temps pour Madame Bovary de Flaubert.

— On est en train de faire pour le Moniteur une grosse sottise, et on la fera. X... intrigue pour avoir 1’affaire; je n’en ferai mon compliment à personne. M. Rouher bouffi est inabordable; et puis qu'est-ce que ça lui fait, ainsi

qu’à La Valette? C’est ainsi que tout chef d’État

qui n’est pas méfiant, vigilant, toujours sur le dos des gens, toujours interrogeant, est servi! il ignore ou sait mal. En donnant à tous la li-

LETTRES

berté de la presse, le gouvernement s’arrangera pour perdre le seul organe considérable qu’il ait et où il réunit sous le drapeau des noms honorables et des plumes estimées. Pour moi, je ne resterai jamais au Moniteur de Plon, censuré par M. Norbert-Billiard. O Sire, que de sottises on commet en votre nom !

Vous voyez, Princesse, à mon pessimisme, que je suis souffrant. Ces souffrances n’ont pas diminué.

Je mets à vos pieds, chère Princesse, l’hom- . mage de mon tendre et inviolable attachement.

Soulié sera, quand il le voudra, le plus fin des critiques. Mais qu’il veuille donc ! ordonnez, Princesse I

Ce 3 juillet 18G8.

Princesse ,

En voilà bien d’une autre. Le Figaro s’est emparé de l’anecdote qui voltigeait dans l’air. Ma foi ! tant pis, je fais le mort et cela ne me

regarde pas. — Mais ce même Figaro m’apprend un mot de la Princesse, un mot bien cinglé.

J’ai reçu des Goncourt la plus aimable lettre de Vichy : nul doute que Saint-Gratien n’en ait déjà plus d’une. J’ai vu Zeller, Yiollet; on me soigne. J’ai reçu d’Eudore la plus jolie lettre pour me dire qu’il est né et qu’il mourra paresseux, tendre, rêveur, et qu’il ne peut prendre la plume pour écrire même une lettre.

Me revoilà mieux : mais que tout cela avertit, rappelle à l’ordre quand on n’anul besoin d’y être rappelé, et comme les sentiments véritables, en y acquérant toute leur sincérité sérieuse et leur profondeur, y perdent leur velouté et leur fleur! Comme la rêverie y perd son charme, et ces doux clairs de lune que vous avez à Saint- Gratien, comme on ne les a plus !

Ce qui est bien loin du clair de lune, mais ce qui est bien, le surintendant a été très-bon pour un pauvre homme que je lui avais recommandé et qu’il a introduit au Louvre. Qu’un remercîment de moi lui arrive par vous, Princesse!

Et daignez agréer l’hommage de mon tendre et inviolable attachement.

so.

LETTRES

Ce 10 juillet 1868.

Princesse,

Je crains bien de n’avoir pas sous la main la personne qu’il vous faudrait. La dame à laquelle j’avais pensé autrefois n’est plus à Paris ni voisine de Paris : elle a quitté et je ne saurais où l’atteindre. Et puis elle est un peu trop âgée et trop faite, et, quoique ayant les qualités essentielles, je ne sais si la forme y serait, et elle ne serait plus assez souple pour se faire à ce mouvement aimable et vif, mais prompt et toujours actif.

Il faudrait quelqu’un de jeune encore et déjà mûr. Je connais bien une personne capable par l’esprit, par le caractère, qui remplirait bien des conditions : je pourrai vous en paiÀer à la première rencontre. L’inconvénient est qu’elle est déjà engagée dans la littérature. Cependant la chose mérite peut-être qu’on y pense. — Nous avons cette personne sous la main.

J’ai vu hier le bon docteur Phillips, qui porte sur sa figure la joie d’être tous les soirs à Saint- Gratien.

Voilà une place de sénateur encore par la mort de M. Thayer. Oh ! notre pauvre M. Giraud !

Je lis le dernier livre de Prévost-Paradol 1 : la forme en est modérée. Je crains que ce ne soit pas assez historique pour vous en conseiller la lecture : c’est didactique, bien que trèsélégant.

Daignez agréer, Princesse, l’hommage de mon tendre et inaltérable attachement.

Ce 17 juillet 1868.

Chère Princesse,

Je suis en effet redevenu fort souffrant. C’est ma condition. Ma santé est et sera désormais une suite de va-et-vient qu’il est impossible de prévoir un jour à l’avance, et je voudrais épargner à mes amis le contre-coup de ces vicissi-

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