‹ Lettres à m. Panizzi, 1850-1870Chapitre 11 sur 32 · Sur la Vie de César, pour le Journal des Sauant · texte numérisé non relu

Sur la Vie de César, pour le Journal des Sauant

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Paris^ 10 septembre 1865.

Mon cher Panizzi,

Vous apprendrez avec plaisir que le valet de pied <le Tempereur n'est pas mort, coaime on me Tavait dit nu ministère d'État. Il va mieux et on ne l'amputera pas. Les autres blessés sont aussi bien que possible. La princesse Anna est à Paris. Je suis allé m'inscrire chez elle, et j'ai mis une ligne pour dire la part que vous avez prise à son accident. Ai-je bien fait?

J'ai des compliments à vous faire d'une autre princesse, la princesse Mathilde, chez qui j'ai dîné jeudi.

Ce que vous me diles de lord Palmerston est triste. Mais pourquoi vouloir mourir sur le champ de bataille? Croyez-vous que sa gloire gagne à faire encore une session ? Peut-être e>père-t-il que sa présence sera un appui pour le parti libéral. Cela me rappelle le poème d'Antar, Lorsque le héros est mort, ses amis l'attachent sur son

<;beval et effrayent ainsi les ennemis. Je vous i*emercie de m'avoir rappelé à milady.

Le comte de Navas est parti pour Madrid. Je ne sais pas encore ce que fera la comtesse de Montijo ; je pense qu'elle ira à Biarritz dès que la reine sera retournée à Zarauz.

11 n'y a plus un chat à Paris, mais en revanche les étrangers y regorgent. A chaque instant, des gens vous demandent le chemin du Palais-Royal dans un baragouin germanique ou britannique.

M. de Goltz, le ministre de Prusse^ est à Biarritz, brûlant des mêmes ridicules feux. Je ne sais pas trop comment on le reçoit depuis que le neveu de son ministre a fendu la tête d'un Strasbourgeois, cuisinier de votre reine. Dans d'aulres temps, la façon dont la justice se rend en Prusse pourrait amener de drôles de complications.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et buvez frais ; c'est assurément le bonheur suprême par le temps qui court.

Paris, 13 septembre 1865.

Je suis allé hier, avec madame de Montijo, voir la princesse Anna. Ses joues sont redevenues symétriques. Elle a encore une rougeur sur la pommetle qui a reçu le coup, et un œil encore un peu violet. Elle nous a raconté son aventure d'une façon très gentille. Elle ne se rappelle pas comment elle est tombée, mais seulement d'avoir vu en Tair assez haut, au-dessus de sa tète, le colonel suisse qui menait les chevaux. Lorsqu'on Ta ramassée^ elle était à genoux, tenant sa tète à deux mains. Puis on Ta emportée dans une boutique, où Duperrey est venu la chercher; elle est allée, à pied, trouver Timpératrice et lui a parlé; mais, tout cela, on le lui a dit, elle n'en a pas conscience; ce n'est que trois ou quatre heures après qu'elle a compris ce qui était arrivé.

Les médecins suisses ont voulu changer l'appareil de mademoiselle Bouvet ; quoi faisant, ils

lui ont recassé la clavicule que Nélaton lui avait arrangée. On craint qu'elle n*ail une légère saillie à rentrée de deux fort belles bosses que vous avez vues et admirées. Elle ne va pas mal, d'ailleurs, et on pense que, dans une quinzaine de jours, elle pourra être transportée à Paris. Madame de Montebello est en bonne voie de guérison. La princesse Anna ira probablement à Biarritz dans quelques jours.

Le frère de la comtesse X..., garçon d'une trentaine d'années, je crois qu'il était votre compagnon dans l'ascension de la Rune, s'est coupé la gorge l'autre jour. Il allait se marier et avait choisi lui-même une assez jolie femme. II a pris la précaution de communier, puis il s'est couché avec un crucifix dans la main gauche et un rasoir dans la droite dont il s'est coupé le cou. Salute a noi.

Hier, j'ai présenté M. Cousin à madame de Montijo. Il me semble qu'ils se sont plu l'un à l'autre. 11 est toujours dans de très bonnes idées, déplorant les bêtises de ses anciens amis.

Que veut faire M. de Bismark à Biarritz? Il imraît certain qu'il y va. Les Alsaciens se consi-

dèrent comme tous offensés dans la personne du cuisinier à qui le comte d^Eulembourg a fendu le crâne. Ils font une pétition au Sénat, qui sera embarrassante. Si nous étions plus jeunes^ cela pourrait devenir sérieux. Je pense que si Tempereur disait quelque mot aigre à M. de Goltz, de nature à inquiéter les Prussiens, il aurait un grand succès dans le populaire.

J'ai vu hier M. de Sartiges. 11 craint que^ aussitôt après révacuation, les Romains el les mazzinistes ne fassent quelque sottise. Selon lui, tout dépend des élections qui vont avoir lieu et dont Tissue lui parait un peu incertaine. Le grand malheur est le manque d'hommes, maladie qui parait générale au xix*" siècle.

On dit que Télection de Walewski sera vivement contestée, et qu'elle a eu lieu avant qu'il eût donné sa démission de sénateur. L'animal aime tellement l'argent, qu'il n'a pas donné sa démission, de peur de perdre ses trente mille francs, s*il n'était pas nommé.

Le comte X..., mort à Rome, cardinal ou je ne sais quoi, a laissé toute sa fortune à son secrétaire qu'il aimait comme Shakspeare aimait le comte

<le Pembroke. Grand ennui de ses sœurs.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous ai mis aux pieds des princesses, comtesses, etc., etc. Elles vous font leurs remerciements et compliments.

Biarritz, 31 septembre ISCâ.

Mon clier Panizzi,

J*ai été mandé ici par le télégraphe, et j'ai eu tant de choses à faire avant de partir, que je n'ai pu vous écrire un mot avant de me mettre en roule. J'ai voyagé avec M. de Persigny, qui va en Espagne.

Tout le monde se porte bien, excepté Timpéralrice, qui souffre toujours un peu de la gorge. Je crains que Tair de la mer ne soit pas très bon pour elle. L'empereur et le prince impérial sont parfaitement bien. Le prince a grandi, sa figure s'est un peu allongée. Il est toujours aussi actif et aussi gentil que vous l'avez connu. Il m'a demandé de vos nouvelles, ainsi que Leurs Majestés, €t cent cinquante pourquoi? h l'occasion de votre

retraite. J'ai dit que vous éliez devenu philosophe et paresseux, mais que cela ne vous empêcherait pas de venir faire votre cour quand vous passeriez par la France.

Madame de Labedoyère et madame de Lourmel sont de service avecVaraignes, de Caux, etc. On attend la princesse Anna demain ou après.

Le temps, qui était magnifique au moment de mon arrivée, s*est brouillé cette nuit, et nous avons un peu de pluie aujourd'hui. Nous serions cuits, si elle n'était pas tombée. M. Fould est venu hier et occupe votre chambre.

Les *** sont dans la ville et m'ont aussi demandé des nouvelles de leur compagnon de voyage à la Rune. Leur fille se marie prochainement ù un secrétaire de légation^ de six pieds de haut. Le frère de la comtesse ***, à Madrid, allait se marier, et cette perspective, ou les reproches d'une ancienne maîtresse Tont déterminé à se couper la gorge, après s être confessé et avoir communié, précaution que vous eussiez peut-être négligée en semblable occasion.

Je pense qu'on est ici pour tout le reste du mois. Puis il y a des projets. Dieu sait lesquels.

Peut-être d'aller en mer, les médecins disent qu'un voyage de quelques jom's sur l'Océan pourrait faire du bien aux bronches malades.

M. Fould a été guéri de cette manière, lorsqu'il était déjà abandonné par la Faculté comme poitrinaire. Pour moi, je pense être à Paris dans les premiers jours d'octobre.

Il paraît que le choléra est assez vif à Toulon, et peut-être ira-t-il jusqu'à Cannes et à Nice. Pour ma part, je n'en ai aucune peur, persuadé que je suis qu'on Tévite très facilement avec quelques précautions fort simples; mais vous savez que j'ai charge d'âmes, et je ne sais trop ce que je dois faire. Pourtant, selon toute probabilité, la maladie, si tant est qu'elle vienne dans nos montagnes, aura dit son dernier mot en novembre, el nous y gagnerons peut-être d'avoir un peu moins de visiteurs. Jusqu'à présent, le choléra n'a pas dépassé Toulon. Après les chaleurs exceptionnelles d'août et de septembre, il n'est pas surprenant que beaucoup de gens aient attrapé la dyssenterie, qui, augmentée par l'imagination et la peur, devient du choléra.

Adieu, mon cher Panizzi. Dites-moi ce que

veut éiv(^. paladansentum. Il n'y a pas ici de Forcellini. L'empereur dit manteau; moi, je dis casaque, cuirasse j armure.

Biarritz, 3 octobre IflCS.

Mon cherPanizzi,

Nous quitons Biarrilz, le 7 ou le 8 de ce mois, pour Paris. Leurs Majestés sont en très bonne santé.

La fille d^Émile de Girardin vient de mourir d'une angine couenneuse. L'impératrice lui a envoyé son médecin, malgré le danger, et est même allée voir la malade, un enfant de cinq ans.

Girardin paraît avoir été très touché de cette marque d'intérêt, plus généreuse que prudente. J'espère qu'il n'en résultera rien de fâcheux.

Le temps est toujours admirable, et je n'ai jamais vu d'été comparable à ce dernier mois.

Adieu, mon cher Panizzi; poitez-vous bien et pensez, avant de passer le Rubicon, à y laisser un

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porit. La poste du malin va partir, et je ferme ma lettreàlahâle.

Paris, 13 octobre 18C5.

Mon cher Panizzi,

Je suis arrivé ici hier soir avec Leurs Majestés ^ui m'ont quitté à la gare d'ivry, où nous nous embarquâmes avec elles, il y a trois ans. Elles ^ODt en parfaite santé. J'ai passé une nuit abominable à étouffer, ce qui ne m'était pas arrivé depuis plusieurs mois. C'est le ivelcome de ma terre natale.

Il y a eu entre l'empereur et M. de Bismark une grande conversation, mais dont ni l'un ni l'autre ne m'ont rien dit. Mon impression a élé qu'il avait été poliment mais assez froidement reçu. Il m'a paru homme comme il faut^ plus spirituel qu'il n'appartient à un Allemand , quelque chose comme un Humboldt diplomatique.

Madame de "*, en sa qualité d'Allemande, ad-

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mirait fort M. de Bismark, et nous la tourmentions en la menaçant des hardiesses de ce grand homme, qu'elle semblait encourager. Il y a quelques jours, j'ai peint et découpé la têle de M. de Bismark très ressemblante^ et^ le soir, Leurs Majestés et moi, nous sommes entrés dans la chambre de madame de ***. Nous avons mis la tête sur le Ut, un traversin sous les draps pour représenter la bosse formée par un corps humain, puis Timpératrice a mis sur le front un mouchoir arrangé comme bonnet de nuit. Dans le demi-jour de la chambre, Tillusion était complète. Quand Leurs Majestés se sont retirées, nous avons retenu quelque temps madame de ***, pour que l'empereur et Timpératrice allassent se poster au bout du corridor; puis chacun a fait mine d'entrer dans sa chambre. Madame de *** est entrée dans la sienne, y est restée, puis en est sortie précipitamment et est venue frapper à la porte de madame do Lourmel, en lui disant d'une voix lamentable : « Il y a un homme dans mon lit! » Malheureusement madame de Lourmel n'a pas gardé son sérieux, et, à l'autre bout du corridor, les rires de l'impératrice ont tout gâté.

LETTHES A M. PANlZZi lU

Le bon csl ce que nous avons appris plus tard. Un des valets de pied de Tempereur était entré Jans la chambre de madame de ***, et, apercevant la tête, s'était retiré avec de grandes excuses. Puis il était allé dire qu'il y avait un h onime dans le lit. Quelqui^s-uns avaient émis l 'opinion que c'était M. de *", qui venait pour coucJier avec sa femme; mais cette hypothèse avait ^Ic* rejetée comme improbable. Eugène, qui m'avait vu fabriquer le portrait, a empêché qu'on 'ï'itllât vérifier Taffaire.

-cVdieu, mon cher Panizzi. Écrivez-moi le jour *'<^ x-Qire arrivée.

Paris, 17 octobre 18G5.

Mon cher Panizzi,

'avais deviné jusle, et jusqu'à l'objection que

^^^wjs vous êtes faite. Elle ne me semble pas

6^*5^ve. Lord Wellington était pensionné de TEs-

^'^îjne et probablement d'autres pays, et jamais on

^^ le lui a reproché. Il e»t fort peu probable

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qu'une question s'élève de notre vivant clans le Sénat italien qui vous place dans une situation embarrassante. L'Angleterre se retire de plus en plus de toutes les affaires du continent. En admettant que cette question se présentât, et qu'on vous nt un reproche de votre pension, vous auriez une belle réponse à faire en style cicéronien : « Verumentmvero , vous m'avez proscrit, vous m'avez pendu ; TAngleterre m'a accueilli, m'a récompensé de longs services, et, pendant mon exil, j'ai été bien souvent à même de partager, avec beaucoup d'entre vous, les guinées britanniques, etc. etc. » Vous termineriez par cette péroraison qui, pour n'être pas dans Cicéron, n'est pas moins belle :

J'ai raison et tu as tort!

A mon point de vue, le grand avantage que je trouvais pour vous au Sénat, c'est une occupation. Vous savez que je crains pour vous l'oisiveté après de si longues occupations. Vous trouveriez là un travail sérieux et l'occasion d'être utile. Vous avez appris beaucoup de choses avec les Anglais, dont on a besoin sur le continent.

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Vous les importerez dans votre pays, vous tâcherez de les naturaliser. Enfin, et c*est là peutêtre le point capital, vous pourrez soutenir les mesures sages et combattre les folies dont le gouvernement italien aura pendant longtemps encore à se défendre. Tout cela, ce me semble, vous convient et vous pouvez le faire sans vous exterminer.

Reste un point à examiner. Vous avez fait votre installation à Londres un peu vile. Vous auriez dû peut-être vous attendre à cette chaise curule que bien dt^s gens prévoyaient Tout cela, c'est de l'argent perdu si vous allez en Italie. Il vous sera à peu près impossible d'avoir à Londres voire principal établissement et de vivre sénaloiiquement à Florence. Je ne vous y engagerais pas. Cela serait plus difdcile à défendre que la pension peut-être, si la force des choses ne vous obligeait pas de vivre en Italie. Mais ne regretlerez-vous pas votre logement, votre club, vos amis anglais? Pour moi, la seule difficullé que j'aurais, si j'étais dans voire position, serait précisément ce changement d'habitudes.

Si vous étiez un peu plus intrigant, je vous ferais ir. 10

remarquer que M. d'Azeglio * parle de sa retraite et

que vous seriez rhomme que le roi d'Italie de-

vrait avoir à Londres, s'il voulait bien réellement être servi, et utilement. Je crains que vous n'ayez pas d'ambition politique et que vous ne manquiez de goût pour les cours et Tétiquclte. Quant à la réponse que vous ne recevez pas, j*en suis moins étonné que vous, parce que j'ai vécu avec des ministres et que je sais leur inexactitude. Si l'Excellence qui vous a écrit a quelque journal après ses chausses, s'il a quelque tracas politique, ou si la danseuse qu'il entretient sans doute, réclame un trimestre, en voilà assez pour lui troubler la mémoire. Peut-être seulement ce silence tient-il à ce qu'il faut consulter le roi, qui court çà et là, et qu'on n'attrape pas facilement.

L'empereur me demandait, il y a quelque temps, si vous n'entreriez pas dans le parlement italien? Savait-il quelque chose del'affaire, ou me parlaitil ainsi, parce qu'il jugeait la chose convenable? Nescio.

Adieu, mon cher Panizzi; vous n'avez qu'à dormir sur les deux oreilles et réfléchir aux corn-

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