‹ Lettres à m. Panizzi, 1850-1870Chapitre 18 sur 32 · II · texte numérisé non relu

II

nislre actuel de la guerre, denicure en place. De {grandes dépenses seront nécessaires pour réorganiser Tannée et surtout pour renouveler son armement en lui donnant des fusils à aiguille. Par suite de cela, je crains fort pour notre ami 31. Fuuld, dont le système économique s'arrange mal avec la nécessité de payer cher et \ile une grande quantité de fusils. 11 trouverait, je pense, le moyen de faire les changements indispensables avec un peu de temps et sans emprunt, ni taxes nouvelles; mais on veut ne pas attendre, et ne pas interrompre les travaux publics. D'un autre côté, il ne manque pas de gens qui Tallaquent en secret et ouvertement auprès du maître, 11 y a quelque temps que je vois Torage se former et grossir, et je l'ai averti. Je ne sais quelle résolution il prendra. S'il quille le ministère, ce sera une chose très fâcheuse pour le gouvernement : car il n'est pas facile à remplacer et les successeurs qu'on lui donne déjà sont des plus effrayants. Tout cela est fort liîste. La session prochaine s'annonce assez mal el l'oppobition aura beau jeu, à coup sur.

Je voudrais bien qu'à Rome les choses se passassent en douceur. Je sais que le gouvernemeiU

italien et même Ricasoli oat les meilleures intentions du monde; mais le pape fera tant de bêtises, il est si à court d'argent, et ses fidèles sujets sont tellement travaillés par Mazzini et consorts, que je ne vois pas moyen d'empêcher une catastrophe. Elle aurait chez nous un retentissement du diable et augmenterait encore nos embarras.

Nous partons d'ici dimanche prochain, après le saint sacrifice de la messe, et nous serons le 22 dans la nuit à Paris. Je pense y rester au moins une huitaine de jours et puis prendre mon vol pour Cannes. Il me parait difficile qu'on aille à Compiègne cette année, car on a tant de choses à faire ! D'aillejrs, je suis bien déterminé à quitter pour cette année le métier de courtisan. Vous ne vous doutez pas combien il est fatigant.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles à Paris.

m LETTRES A H. PANIZZI

Paris, 25 ociobre 1866.

Je reviens à rafiaii e de lady ***. Elle a tort, cela saule aux yeux ; niais permellez-moi cependant de vous dire que vous attribuez parfois à méchanceté, de sa part, ce qui, à moi, me semble n^ètre que la sottise d'une pauvre femme livrée aux prêtres, ayant peur du diable, et prête à tout faire pour n'avoir pas affaire à lui. La dame a toujours prétendu aux grands sentiments et à Teffet. Je trouve qu'un juge impartial s'élonnera que vous vous en preniez à des mots de jargon de belle dame. Une femme en faisant l'amour dit qu'elle meurt. Tout cela n'est que forme de style. Le fond de l'affaire est celui-ci : Une amie que vous avez connue libérale, bonne enfant, philosophe, est devenue grincheuse, dévote outrée, vouée aux prêtres et à la racaille courtisanesque. Ce n'est plus la même femme, laissez-la.

A propos de différends, il parait qu'il y en a eu

de graves entre Sa Majesté et notre ami Fould. Je pense que cela est raccommodé à présent, et j'y ai travaillé selon mes petits moyens. Il me semble que tout le monde y gagnera, particulièrement le maître.

Adieu» mon cher Panizzi. Je suis revenu ici en pas trop mauvaise santé, sauf un rhume qui est une mauvaise affaire pour moi. L*air de Biarritz est vraiment très bon. Je regrette de ne pouvoir en dire autant de la cuisine.

Paris, 98 octobre 186C.

Je conçois parfaitement tout le chagrin que vous donne cette triste affaire. Elle me rappelle dei souvenirs encore pénibles. Lorsqu'on perd restime qu'on avait pour un amiy et surtout « pour une amie^ cela vous gâte tout le passé. On n'a plus même les souvenirs du bon temps, qui n'est plus. Pourtant, je tiens toujours à mon opinion. «Il me semble que vous attachez à des

f«< LETTâES ± m. P^SIZZl

pbra54K£ de melodraiiie, une împortaDce qu elles se mênteiit pas. llilady a é:é toujours portée à .a dc<lamatk4i. et c^est, d^ailleurs, le défaut dr b plupart des femmes. Tant qu'elles sont jeunes et j lîe^. cela ne ta pas mal. On ne s'en af^ffYoit que k>r$qo>lles TîeiJissent. Il y a une douiaîne d'années qu'un malheur semblable au TÔtre m'est amnê. Seulement il n'y avait pas de f-olitlqne et pas trop de religion dans Taffaire. J'en ai été hornbkment afTeclé, d'abord pour le fait en lui-même, ensuite par rindignalion que me causai! l'injustice avec laquelle on m'avait trailé. Je me mets à votre place et je vous (ilains de tout mon cœur.

Je crois complètement arrangée l'affaire de Fould, ce qui me réjouit. La session ne sera pas des meilleures, à ce que je crains ; mais, sauf laffiiire du Mexique, il me semble qu'on pourra s'en tirer heureusement.

Je compte partir pour Caunes, dès que la crémaillère sera pendue dans mon logement, c'est-à- ' dire d'aujourd'hui en huit, à peu près. Je ne serai donc pas à Paris quand M. Gladstone J viendra ; mais il verra sans doute M. Fould, qui

se fera un plaisir de le présenter. Si vous écrivez à M. Gladstone, vous pourrez le lui dire. Je suis persuadé que l'empereur aura beaucoup de plaisir h le voir.

On m'a fait, dans un journal belge, successeur de Bacciochi, et, dans un allemand, ministre de I*înslruction publique. Je ne réclamerai que lorsqu'on me fera évêque.

Adieu, mon chnr Panizzi ; je sui^ bien fâché de vous savoir souffrant. Je voudrais vous édifier au sujet de Cannes; mais la place me manque, je reprendrai ce sujet à ma première lettre.

cm

Paris, 30 octobre 1 860.

Mon cher Panizzi,

Je vous l'ai dit dès le commencement, vous exigez beaucoup de lady ***. Une femme qui se convertit a peur du diable ; elle est menée dès lors par les gendarmes du bon Dieu, chargés de réprimer le diable, id est les prêtres. Vous

autres, philosophes, vous êtes parfois trop sévères pour les dévots. Vous les trouvez méchants; ils ne sont que faibles. Il faut peut-être se tenir à distance d'eux, mais ne pas les juger comme vous jugeriez un philosophe, votre confrère. Enfin, ce qui est fait est fait. Le temps adoucira tout.

J'ai fait ma visite d'adieu à Saint-Cloud. J*ai trouvé le maître de la maison en excellente santé et très gai, madame aussi. Le prince impérial était aussi très gaillard. Il est probable qu'il n'y aura pas de Compiègne cette année.

Miss Lagden et mistress Ewer sont parties ce soir pour Cannes. Elles me chargent de vous dire, une fois pour toutes, que vous y seriez le bienvenu et qu'elles auraient soin de vous comme de moi. J'ajouterai que nous avons à notre disposition le docteur Maure, qui est un bon médecin et des plus dévoués ; qu'il y a, de plus, un médecin anglais et un italien, le docteur Buttura, tous les deux intelligents, outre le soleil, l'air de la mer, la vue des bois et des Alpes, et de très bonnes selles de moutons. Des fiacres pour les gentlemen qui ne veulent pas se promener à pied ; des barques pour voguer sur le golfe presque

toujours uni comme une glace; la présence d'Edouard Fould et de sa cuisinière, artiste sublime, et des grives aux baies de myrte^ chez le docteur Maure, complètent le tubleau de Cannes. Le drmjuback est l'absence de belles dames, peu ou point de soirées, et manque absolu de livres.

Adieu; porlez-vous bien et soignez-vous. J'ai prévenu M. Fould du passage de M. Gladstone.

Non seulement il fera plaisir à M. Fould en allant le voir, mais je crois qu'il lui ferait de la peine en n'y allant pas.

Paris, 2 novembre 1866.

Mon cher Panizzi,

Voilà le pape en train de faire des bêtises. C'était à prévoir: comme un prunier pousse des prunes, tout de même, un niais fait des niaiseries. Il parle de fuite lorsqu'il n'est plus question de lo mettre à la porte. Il a le goût du martyre, mais où ira-t-il? Je ne puis pas trop concevoir que le gou-

vernement anglais ait un intérêt quelconque à attirer le pape à Malte. Autant vaudrait introduire des rals dans sa maison. Pourtant, ici nos politiques de Topposition croient que M. Odo Russell travaille à cela depuis plusieurs années, et ils disent que ce serait un grand malheur pour la France. Pour moi, je tiens que le grand malheur serait si Sa Sainteté venait chez nous. Ce serait assurément un hôte très incommode. Je ne mo représente pas trop ce que M. Gladstone est allé lui dire. Probablement la conversation a été plutôt lilléraire que politique.

Je vois ici quelques Anglais très effrayés des progrès que fait la réforme en Angleterre, entre autres lord Cowley. Vous vous rappelez qu'il y a longtemps que nous notions les progrès de la démocratie dans voire pays. Aujourd'hui, ce n'est plus par des fentes qu'elle se glisse, elle fait des brèches, et Dieu sait où elle s'arrêtera. Il me semble voir des enfants qui jouent avec des allumettes phosphoriiiuos dans un bâtiment plein d'étoupes.

Je suis désolo de la maladie de lord Ashburton ; dit-on qu'il y ail quelque espoir de guérison ou s'il y a danger de morl? Ce serait une sorte d'es-

poir aussi. Je plains sa pauvre femme de tout mon cœur. L^accident arrivé à votre ami au club est bien moins triste. Après un boulet de canon, qui vous tue glorieusement, c'est assurément ce qui peut arriver de mieux à un honnête homme. Je trouve qu'il n'y a rien de si embêtant que la douleur et, quand on peut l'éviter^ c'est un grand point. Bien entendu, qu'on ait le temps de dire un m manuSj ou qu'on ait dans sa poche une absolution inarticulo mortis de notre saint-père.

Pour quitter ce vilain sujet, je suis charmé de voir que vous ne faites pas tout à fait fi de mes gigots de Cannes. Nous allons nous mettre en quête d'un appartement convenable à votre grandeur avec un waler-closet, comme vous dites si chastement, à proximité. La fréquenlation des Anglais a beaucoup augmenté votre modestie naturelle. Vous rappelez- vous des maisons à Rome, où le water- closet, sans water et sans clôture^ est sur l'escalier^ le trône caché par un rideau très court, en sorte qu'on voit les jambes de la personne assise? Je me souviens d'avoir vu de très jolies jambes de cette façon^ et je fus si bête, que je hâtai le pas.

Adieu, mon cher Panizzi; portez- vous bien et soignez -vous. On dit qu'on va vendre la collection Blacas. Le Briiish Muséum esUil en fonds pour acheter? Il y a de bien belles choses.

Paris, 7 noTombre 18C6.

J(i reçois votre lettre, qui me fait beaucoup de peine pour beaucoup de raisons ; la première, à cause de vous ; la seconde, à cause de moi ; la troisième parce que je vois avec chagrin votre nature originale modifiée, et permettez-moi de le dire, un peu pervertie par le contact des Anglais. Rien n'est plus désagréable que d'avoir cette maladie peu poétique qu'on appelle la courante ; mais se rendre malade pour la dissimuler serait la pire chose du monde. Il est possible, je pense, de remédier à cela. Je ne sais si je vous ai donné un remède arabe, dont nos gens se trouvent très bien en Afrique. On met dans un bol de la gomme arabique pulvérisée, une once ou une demi-once, et

LETTRES A M. PANIZZI i53

on y ajoute de Teau, goutte à goutte, de manière à en former une pète assez épaisse, qu'on avale. Joignez-y un peu de sucre, si vous voulez. Cela opère de deux manières : médicalement et physiquement. Cela calme Tinflammation du tube intestinal, et cela le revêt d'une sorte de couche solide qui le met à Tabri des irritations pendant quelque temps. Je sais force officiers qui s'en sont trouvés merveilleusement. Permettez-moi d'espérer, mon cher ami, que vous ne renoncez pas tout à fait à vos projets et que vous vous appliquerez à concilier Vuttle dulci, les soins de votre ventre et ceux de votre santé générale. J'ai d'assez mauvaises nouvelles de Rome. Il parait qu'on s'agite beaucoup. Le pape, de son côté, ne manque pas une sottise, à faire ou à dire. On parait craindre que, aussitôt après le départ du corps d'armée, il y ait une révolution. C'est Tespoirdes mazziniens, et il y a, dit-un, à Rome^ un parti qui y pousse. On prétend ici que Ricasoli y aide de tout son pouvoir, tant parce que c'est son opinion, que par esprit d'hostilité personnelle contre l'empereur. Il me semble qu^il y a un peu d'exagération.

S'il arrivait quelque calastro^ihc, cela nous mettrait d.ins la position la plus difficile et la plus dangt mise; car il est triste de le dire, mais c'est la \ élite, le papisme est ici presque général. Voltaire a fait un fiasco solenne, et Tinfâme est plus puissant que jamais. Vous noterez que toutes les inspirations déplorables quoQ donne au pape lui \ienneut de France.

Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi promptement de vos nouvelles. Je pars ce soir. L^impératrice est très enrhumée; Tempereur est parfaite* ment bien.

Cannes, 18 noTembre 18C6.

Mon cher Panizzi,

Je connais votre maladie et je la crois très remédiable. 11 vous faudrait de deux choses Tudc: ou bien un médecin, homme d'esprit et assez patient pour vous écouter souvent sur le sujet gastrique. Cela ne se rencontre que très raremeni, les docteurs habiles ne donnant pour Tordinaire leur attention qu'à des cas graves. Ou bien, il

faut élre votre médecin h vous-même, à l'exemple de votre compatriote Tibère, empereur calomnié par ce polisson de journaliste nommé Tacite. Il s'agit, et cela vaut la peine qu'on y réfléchisse très sérieusement, de rechercher par des expériences, ce qui convient et ce qui ne convient pas à votre estomac. Essayez d'abord de boire à vos repas de Teau de Saint-Galmier ou de Teau de Condillac. Il est très probable que vous vous en trouverez bien. Essayez encore de prendre un peu de carbonate de soude, avant de manger. Enfm, essayez encore quelque chose de plus simple, c'est de changer les heures de vos repas.

Soyez convaincu qu'après un mois d'étude, vous aurez trouvé le régime qu'il vous faut suivre, et alors ce n'est plus qu'une affaire de fermeté pour persévérer et ne pas manquer à la loi qu'on se sera prescrite et dont on ne doit jamais s'écarter sous peine de retomber dans la série des petits maux innomés, qui sont, en réalité, très lamentables, bien qu'il ne se trouve personne pour vous plaindre.

Je désire beaucoup que ce que vous me dites

256 LETTRES A M. PANlZZI

de Ricasoli soit vrai ; je croyais qu'il avait une (lent contre nous et particulièrement contre l'empereur. Il est bien naturel qu'il agisse dans l'intérêt de son pays ; la seule chose qu*on puisse lui demander, c^st de ne pas susciter gratuitement des embarras aux autres, sans avantages pour lui-même.

Autant qu*on en peut juger par les dernières nouvelle?, il semble, au reste, que le gouvernement italien soit bien d'accord avec le nôtre sur la question romaine. Il veut empêcher qu'il n'y ait du tapage à Rome tant que le pape vivra, et c'est, je crois, ce qu'il faut souhaiter pour la France et pour l'Italie.

Vous savez quelle est ma façon de penser sur le pape et les prêtres. Je déplore tous les jours que François I" ne se soit pas fait protestant. Mais, puisque nous avons le malheur d'être cathoUques, il nous faut dix fois plus de prudence pour vivre en paix. Si une excitation religieuse venait s ajouler à tous les ferments que nous possédons, nous irions assurément et très rapidement à tous les diables. Le pouvoir de ces gens-là est encore immense, malgré Renan et tous les philosophes, et

LETTRES A M. PANlZZl 257

ils ont encore bien des couleuvres à nous faire avaler.

Adieu, mon cher Panizzi. iMédilez la partie médicale de ma lettre. Veuillez vous souvenir, de plus, qu'il y a dans le monde une petite ville nommée Cannes, où, depuis huit jour^, on ne voit guère un nuage, et où il fait presque trop chaud; où enfin il y a des gigots de mouton excellents que nous serions charmés de vous faire manger.

CYII

Cannes, 29 novembre 1866.

Mon cher Panizzi,

J'espérais que nous achèterions la collection Blacas. Je trouve que vous la payez cher ; mais, à tout prendre, vous faites une très bonne affaire. Vous n'aviez rien de très beau en fait de camées et de pierres gravées, et vous gagnez un certain nombre d'objets admirables, quoique plusieurs des signatures des pierres gravées soient fausses (ceci inter nos). Les vases ne sont guère remar-

Page 1