‹ Lettres à m. Panizzi, 1850-1870Chapitre 31 sur 32 · Directeur du Times · texte numérisé non relu

Directeur du Times

dans un temps comme celui-ci. La conscience de son inutilité ajoute à tous les tourments qu*on éprouve.

Adieu, mou cher Panizzi. Point de nouvelles du fils de M. Tripet. Cette pauvre famille est au désespoir.

P&ri8, 25 août 1870.

Mon cher Panizzi,

J'ai été bien touché des offres généreuses que vous me faites. Je sais quel bon ami vous êtes, et que vous êtes toujours tme to ynur word. Je voudrais bien vous serrer la main avant de mourir, mais cela est peu probable avec ma déplorable santé.

Vous accusez fort à tort nos bulletins de mensonge. Nous n'avom pas de btdlctms du tout. C'est un système nouveau que je ne comprends pas plus que Tancien. A en juger par les bulletins prussiens, il y a beaucoup à rabattre de leurs victoires, et, lorsqu'ils disent qu'ils ont enlevé les positions

occupées par le maréchal Bazaine, ils ajoutent Daïvement qu'ils ont demandé une trêve pour enterrer leurs morts. Gomment se Tait-il que leurs morts fussent sur notre terrain? Ce qui parait constant, c'est qu'il y a eu des deux côtés un carnage affreux. On s'attend à voir les Prussiens sous Paris, et on s'accoutume à celte idée. Si les rouges ne perdent tout, je crois que nous gagnerons la partie. Mais nos pauvres amis de Biarritz Font perdue.

Adieu, mon cher Panizzi. Merci encore de tout ce que vous me dites de votre amitié pour moi. J'y compte, croyez- le bien, comme en l'occasion TOUS compteriez sur moi.

Paris 20 aoClt 1870.

Mon cher Panizzi,

Toujours absence complète de nouvelles. C'est bien cruel pour ceux qui ont des amis à Tarmée. Les pauvres Tripet ne savent rien de leur fils, si ce n'est que son régiment a été engagé et que le

général qui commandait sa brigade a été tué. Le père et la mère sont comme des âmes en peine depuis lors.

L'armement de Paris se poursuit avec beaucoup de rapidité. Jusqu'à présent, la population a grande confiance dans le général Trochu, malgré le mauvais style de ses proclamations. li parait que le maréchal Bazaine ne veut pas se battre avant d'être sous les murs de Paris.

Un siège me parait peu probable, car Tinvestissement exigerait plus de six cent mille hommes, qui pourraient être battus en détail par cent mille concentrés dans la place. Mais Dieu sait ce que la Chambre peut faire de sottises en présence de Tennemi.

Adieu, mon cher Panizzi. Je ne vous remercie |)as, puisque vous ne voulez pas.

Paris, 28 août 1870.

Mon cher Panizzi, On s'allend à voir la fumée d'un camp ennemi

(lu haut des tours de Noire-Dame avant le mois prochain, et, chose étrange, il n'y a pas trop d'inquiétude dans le peuple parisien. Les militaires raisonnent à perte de vue sur le siège de Paris. Scion les uns, il Taudrait huit cent mille hommes pour rinvestir, et on ne croit pas qu'ils puissent en amener plus de trois cent mille qui ne pourront s'éparpiller. Il faut au moins quinze jours pour prendre un des forts, et il leur est difficile d'amener un équipage de siège. Nous avons force canons et huit mille marins d*élite pour les. servir. Les soldats ne manquent pas, sans parler de la garde nationale, qui parait fort animée. Enfin, nous avons encore plus de deux cent cinquante mille hommes tenant la campagne et se renforçant tous les jours. Je croirais presque toutes les chances de notre côté, si nous étions unis, si nous n'avions pas dans nos murs la quatrième armée prussienne, dont je vous parlais d'après une dame de nos amies, il y a quelques jours.

Sans doute je ne peux être utile à rien ici ; mais d'abord je ne suis pas en état de voyager, et il y a, en outre, une sorte de décence qui m'obligerail seule à rester. Je resterai donc et j'attendrai la

fin, quelle qu'elle puisse être. Il est probable que, le mois prochain, la question sera décidée. Ou bien, finis Galliœ, ou bien Tennemi sera rejeté sur le Rhin, et alors nous avons une paix glorieuse. Mais, de toute façon, nous ne sommes qu'au prologue d'une tragédie qui va commencer.

Quel gouvernement peut subsister en FrancB avec le suffrage universel, compliqué par l'armement d'une partie de la population? Le moyen de changer cela? Vous représentez-vous la mauvaise humeur du pays après tant de sang versé et tant d'argent dépensé? Rien ne me parait possible, en vérité.

Je ne me représente pas davantage ce que peut devenir iiotre amie. Je crois peu probable qu'elle aille en Angleterre, et, si j'avais un conseil à lui donner sur un sujet si délicat, je ne le lui proposerais pas. J'aimerais mieux le Fanvest, je crois, ou quelque endroit ignoré de TAdrialique. Enfin, qui vivra verra. Je ne suis pas trop curieux de voir la fin, mais je ne pense pas la voir.

Adieu, mon cher ami. Portez-vous bien ; ditesmoi où vous écrire.

Paris, dimanche 4 septembre 1870.

Mon cher Panizzi,

Un mot à la hâte. Je n'ai pas la Torce de vous en écrire davantage. Tout ce que Timagination la plus lugubre pouvait inventer de plus noir est dépassé par Tévénement. C'est un effondrement général. Une armée française qui capitule; un empereur qui se laisse prendre. Tout tombe à la fois.

Je vous écris du Sénat. Je vais essayer d'aller aux Tuileries. On me dit que le prince impérial est en Belgique chez le prince de Cbimay. Le maréchal Mac Mabon est mort de sa blessure. C'est un dernier bonheur.

En ce moment-ci, le Corps législatif est envahi et ne peut plus délibérer. La garde nationale, qu'on vient d'armer, prétend gouverner.

Adieu, mon cher Panizzi ; vous savez tout ce que je souffre.

CXCYII

Cannes, 13 septembre 1870.

MoD cherPanizzi,

Vous êtes la personne à qui je m'adresserais en cas de nécessité avec le plus de confiance et le moins de confusion. Mais nous n'en sommes pas encore là. Vous me gardez quelque chose à votre banque. J'ai encore des actions au chemin du Nord, qui m'assurent quatre ou cinq mille francs par an ; enfin j*ai, en rentes françaises, un revenu d'environ seize à dix-huit mille francs. Que restera-t-il de ces rentes? Quelque chose, je crois, assez pour enterrer leur propriétaire, qui est hien malade et sur ses fins.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous suis bien reconnaissant. Je vais vivre ici en philosophe au soleil. Si je pouvais m'endormir comme Épiménide !

On assure que iiotre amie est près de chez vous, à Ilamilton palace. S'il en est ainsi, vous devriez

lui écrire et ramener à Invergarry, où elle se plairait beaucoup, je crois.

Adieu encore. Je SDuOre trop pour coutinuer ce sujet.

Page 1