‹ Lettres à M. Panizzi, 1850-1870. Publiées (volume 2)Chapitre 12 sur 32 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Paris, 3 septembre 18G5.

Jeudi, j'ai passé mon temps au Journal des Sa-

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vants et à l'Académie. Il paraît que la maladie de Ponsard * est un canard, et, si dans vingt-sept jours il n'arrive pas de mort dans le corps des immortels, je suis hors d'affaire. Vendredi, je n'ai [)U attraper madame de Montijo. Hier, je suis allé lui demander à dîner. Je lui ai fait vos compliments bien entendu.

Voici le bilan de l'aventure de Neuchalel : madame de Montebello, le bras cassé ; mademoiselle Buuvet, une côte cassée et la clavicule cassée, plus des vomissements de sang qui ont duré plusieurs jours. Elle est hors de danger à présent, mais condamnée à garder le lit pendant quarante ou cinquante jours. Le valet de pied qui a empêché la voilure où se trouvaient ces dames de culbuter celle de l'empereur (qui serait tombée d'une cinquantaine de pieds sur les toits des maisons de Neuchatel), ce valet de pied a eu le pied horriblement fracturé, et d'abord il avait été question de l'amputer; mais Nélaton a si bien fait que le pauvre diable s'en tirera et en sera

1. Aux termes du règlement de l'Académie, c'est le directeur en exercice, lorsqu'un de ses collègues vient à mourir, qui a charge de recevoir le successeur du défunt. — Mérimée était alors directeur de l'Académie.

quitte pour une quarantaine de jours de repos forcé, la jambe enfermée dans une boite inflexible de dextiine. La princesse Anna a été moins maltraitée que les autres : tout s'est borné à une forte contusion à la joue et à la tempe.

M. de Talleyrand recommandait de n'a\oir pas de zèle. Les Neuchalelois en ont eu. Ils ont donné à l'empereur des chevaux neufs qui n'avaient jamais été attelés, et, au lieu de cochers, ce sont des messieurs qui les ont menés. Aussi est-ce uu miracle qu'ils n'aient pas été précipités tous d'une soixantaine de pieds au moment où le sifflet d'une locomotive a fait emporter les chevaux. L'impératrice est revenue aujourd'hui à Fontainebleau avec la princesse Anna. Je crois que les autres blessées demeureront encore quelques jours en Suisse. Elles sont, d'ailleurs, aussi bien que possible.

Je suis fâché et content, mon cher Panizzi, que vous me regrettiez. Je vous assure que je suis bien triste à dîner tout seul. J'expédie mon repas en cinq ou six minutes ; et, puisque nous parlons de manger^ je vous diiai que je vous trouve bien cruel, après m'avoir engraissé comme on fait les

oies, en abusant de leur gourmandise, de venir me reprocher encore de n'avoir pas fait honneur à votre cuisine de Baltliazar. Au reste, tous mes amis trouvent que je lui fais le plus grand honneur. Pendant mon absence, miss Lagden m'a procuré l'arc d'un chef tarlare qui a eu le malheur d'être tué à Palikao. C'est le pendant de l'arc d'Ulysse pour la force, la roideur, etc. Eh bien, grâce à votre bœuf salé, je l'ai bandé du premier coup.

Yous aurez vu que M. Walewski a été nommé président du Corps législatif. Il a eu dans son département la presque unanimité des suffrages ; mais enfin son élection n'a pas été vérifiée par la Chambre^ et il me semble que constilutionnellemenl parlant, il n'est pas encore député. Mais il lui faut et l'hôtel et le traitement, et on ne sait rien refuser aux quémandeurs.

Il y a des cas de choléra à Paris, mais ils n'ont pas le caractère épidémique. Il fait une chaleur horrible pendant le jour, très frais le soir, les melons et les pêches sont excellents et on se donne facilement la colique. Avis au lecteur. Il paraît que le choléra de Marseille n'est pas beaucoup plus méchant.

Mon article au Journal des Savants a été voté nemine contradicente. Il paraîtra le l^"" octobre. Cousin en a été content. J'ai vu avanl-liier la duchesse Colonna, qui se rap[)elle à votre souvenir.

Madame de Montijo voit un peu mieux. Elle sort sans lunettes et est très contente du peu qu'elle a gagné.

Les fêtes de Brest et de Portsmoulh déplaisent beaucoup à l'opposition. Son cheval de bataille actuel est de rétablir les anciennes provinces et de détruire l'œuvre si utile de la Convention, qui, en inventant les départements, a fortifié l'unité nationale. Il ne se peut rien de plus fou et de plus absurde, mais la haine est aveugle. Les Broglie, Guizot e tutti quanti sont jusqu'au cou dans «ebeau projet. Thiers laisse faire sans approuver.

Tous les ministres sont à la campagne, Leurs Majestés aussi. Il n'y a plus de gouvernement, mais on est parfaitement tranquille. L'empereur partira pour Biarritz le 5 ou le 6, et, le 12, la reine d'Espagne couchera peut-être dans votre lit. Gemuitsub pondère. — Pour moi, jusqu'à ce que j'aie corrigé mes épreuves, je suis esclave.

Adieu, mon cher Panizzi ; je crains de devenir

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trop poétique ou trop ?nissish, si je vous dis combien je pense à vous et à nos deux solitudes présentes et à nos bonnes soirées passées.

Paris, G septembre 18GÔ.

Mon cher Panizzi,

J'ai reçu votre lettre ce matin. Le valet de pied, auquel vous vous intéressez et qui a sauvé Leurs Majestés, est mort avant-hier. L'empereur en a été extrêmement alîeclé, ainsi que rimpératrice. Ils partent ce soir pour Biarritz. 3Iademoiselle Bouvet ne va pas trop bien et on n'est pas entièrement rassuré sur son compte. Madame de Montebello est mieux, mais fort dolente.

A Fontainebleau, on était en bonne santé, persévérant dans les bonnes résolutions. Le résumé du plan de conduite qu'on s'était tracé était celui-ci : il n'y a plus d'Eugénie, il n'y a plus qu'une impératrice. Je plains et j'admire. D'ailleurs, renouvellement de contlance et d'amitié de part et d'autre.

L'alliance de tous les partis ennemis se resserre tous les jours, et tant qu'il ne s'agira que de renverser, elle sera très intime. Les dernières élections ont élé faites par la réunion des légitimistes, des orléanistes et des républicains. Les trois minorités l'ont emporté. 11 faut dire aussi que Persigny, en comblant la mesure dans les dernières élections générales, a rendu à peu près impossibles les candidatures gouvernementales. Les Français ne veulent pas faire ce qu'ils désirent le plus, du moment qu'on le leur commande. On dit que M. de la Valette a écrit à ce sujet un très remarquable mémoire à l'empereur. Ce n'est pas de signaler le mal, qui est difficile, c'est d'y trouver un remède.

11 me parait qu'on est assez inquiet des élections en Italie. Mazzini et votre ami Garibaldi se prépareraient, dit-on, à faire quelque grosse sottise, qui pourrait être désastreuse. Puisque l'Angleterre et la France sont plus unies que jamais, il serait bien à désirer qu'on parlât des deux côtés le même langagi; en Italie. Xe pensez-vous pas que, si les électeurs suivent la même tactique qu'en France, c'est-à-dire si les mazziniens s'unis-

sent aux papaliiis, il peut en résulter une Chambre très dangereuse? Est-il vrai que M. Lanza se soit retiré parce qu'on méditait un traité secret avec l'Autriche^ qui garantissait un désarmement réciproque ? Sartiges, qui était venu à Paris il y a quelques jours, avait bonne espérance que l'évacuation de Rome s'accomplirait sans encombre, et que le pape se montrerait traitable au dernier moment.

Adieu, mon cher Panizzi. J'ai fait vos compliments à la comtesse de xMontijo et à neveu et nièce. Tous vont parfaitement, ainsi que la duchesse de Malakof, qui engraisse seulement d'une façon un peu scandaleuse. Je vous quitte pour aller corriger mon article ^ On me dit que je dois en faire tirer un exemplaire à part pour l'offrir à Sa Majesté. Qu'en dites-vous? Toutes ces façons me semblent un peu famiUères, mais nous sommes dans une monarchie démocratique.

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