CLXXXIII
Paris, 7 juin 18"0.
Mon cher Pauizzi,
Merci de vos photographies. Je conçois très bien qu'on se soit trompé. La plupart de ceux à qui je les ai montrées y ont été attrapés. Mais est-il vrai que ces messieurs appartiennent à un certain monde comme il faut? C'est, au reste, un vice 1res aristocratique, à ce qu'on dit.
J'ai déjeuné dimanche avec l'empereur et l'impératrice, tous deux en bonne santé, l'empereur très engraissé et de très bonne humeur. Le prince impérial est un peu grandi et très embelli.
11 a changé de costume et a pris luniforme dinfanterie de ligne, qui lui va très bien. L'impératrice a rapporlé d'Egypte un gi'and singe, qui est devenu favori. Il monte sur le dos de l'empereur, lui tire les moustaches et mange dans son assiette. C'est le vrai portrait des singes qu'on voit sur les monuments égyptiens.
Je suis toujours bien souffrant. Pour ne rien négliger, je veux essayer de Chepmell ; ainsi veuillez lui écrire. S'il a la bonté de me donner son heure et son jour, j'irai chez lui ; s'il préfère venir chez moi, je l'aimerais encore mieux. L'important serait de savoir quand il viendrait. Je ne sors guère; cependant je vais au Sénat, et, dans quelques jours, je me propose de reprendre les bains d'air comprimé. Je n'ai pas besoin de vous dire que, si j'étais prévenu, j'attendrais M. Chepmell à quelque heure que ce fût. Yous m'avez dit qu'on lui donne vingt francs^ cela me semble peu pour une consultation. Ne vaudrail-il pas mieux lui donner quarante francs ?
La pauvre comtesse de Montebello est morte enfin ce malin, après avoir beaucoup et longtemps souffert.
42 2 LETTRES A M. l'AMZZI
J'ai acheté, à la veille de Sainte-Beuve, les lettres trHoraee AValpole, qui m'amusent beaucoup. Je regrette qu'on n'ait pas inséré, en note, les passages, indiqués au crayon, qu'on nous a montrés, lors de notre visite à Strawberry liill. C'était beaucoup plus un Fraiiçais qu'un Anglais, ce me semble ; mais, de toute façon, un homme très aimable et exempt de tous les préjugés modernes. A quelle époque remonte le despotisme biblique dans la société anglaise?
Le docteur Maure sera ici dans une huitaine de jours. Son élection au conseil général est assurée; mais il est bien aise to make it sicker, comme disait le grand ancêtre de l'impératrice.
Adieu, mon cher Panizzi; j'ai fait vos compliments avant-hier : on désirerait beaucoup que vous vins>iez passer quelque temps ici. J'ai répondu que vous étiez devenu fort paresseux. Au fait, comment vous trouvez-vous de l'électricité? Portez-vous le mieux possible, et buvez frais.
LETTRES A M. l'ANIZZl 423
Paris,: juillet 1870.
Mon cher Panizzi,
Notre belliqueuse nation a pris fort mal l'idée «liine guerre. Vous avez vu quelle panique il y a eu hier à la Bourse après la déclaration de M. de Gramont ! Je ne comprends pas qu'il y ait possibilité de guerre, à moins que, pour quelque raison à moi inconnue, M. de Bismark ne la veuille absolument. Bien qu'en laissant le champ libre aux carlistes et aux alplionsistes, nous pouvons allumer la guerre civile en Espagne, et, avec un peu de bien joué, je crois qu'il serait possible de détacher les provinces basques du reste de la Péninsule et d'en faire un petit État indépendant sous notre protection. Ce qiii me parait probable, c'est que l'atîaire avortera par Tinlervention de toutes les puissances. Le rôle de notre opposition est bien vilain.
Adieu, mon cher Panizzi ; je suis si patraque, que je me sens tout fatigué de vous avoir écrit ce
424 LETTRES A 51. l'AMZZI
petit mot. Miss Lagdeii et mislress Ewer vous envoient tous leurs compliments. Vous ne sauriez croire toutes leurs bontés pour moi. Elles me veillent jour et nuit.
Paris, 17 juillet 1870.
Mon cher Panizzi,
Je n'ai pas approuvé plus que vous le premier discours de M. de Gramont, La seule excuse était la mauvaise humeur que devait donner la répétition des mêmes mauvais procédés. Cette affaire d'Espagne venait après la non-exécution du traité de Prague, l'affaire de Roumanie, celle de Luxembourg et celle des chemins de fer suisses. Si j'avais été appelé au Conseil, je me serais borné à proposer une dépêche ainsi conçue : « Dans le cas où le prince de Ilohenzollern serait élu roi, je laisserai entrer en Espagne, carlistes et alphonsistes, fusils, poudre et chevaux. »
LEÏTliES A M. l'ANlZZl 425
Ici, pour le moment, la guerre est très populaire. Il y a beaucoup d'enrôlements volontaires ; les soldats partent avec joie et sont pleins de confiance. On prétend que nous avons pour l'armement la même supériorité que les Prussiens avaient en 1866. J'ai peur que les généraux ne soient pas des génies. Celui qui m'inspire le plus de conllance est Palikao, et je vois avec plaisir qu'on lui donne un commandement important.
Adieu, mon cher Panizzi; recommandez-moi à votre saint patron.
CLXXXYI
Paris, 25 juillet 1870.
Mon cher Panizzi,
Tout le monde me dit que je vais mieux, mais je ne m'en aperçois guère. J'ai des nuits très mauvaises, je tousse toujours et les forces ne reviennent pas. Le temps exceptionnel que nous avons ne vient pas à bout de ma bronchite. Que deviendra-t-elle cet hiver ? Je ne suppose pas que
4 26 LETTRES A M, PANIZZl
je pourrai en voir un second. Parmi les choses que je regrette le plus, c'est de partir sans vous dire adieu ; je veux dire, sans avoir passé avec vous une bonne soirée à causer de rébus omnibus et quibiisdam al Us.
Nous avons ici un grand enthousiasme guerrier. Depuis huit jours, il y a eu près de cinq mille enrôlements volontaires. La garde mobile part avec beaucoup d'ardeur, et on voit des jeunes gens qui passaient leur vie sur le boulevard en gants jaunes, avec des lorettes, passer un sac sur le dos pour se rendre aux gares du Nord. Les carlistes mêmes vont à l'armée, ou y envoient leurs enfants, et, proh pudor ! hoiTesco referens ! des zouaves pontificaux quittent Rome pour aller au bord du Rhin.
Il paraît que dans l'Allemagne du Nord l'enthousiasme anlifrançais est non moins vif. Dans le Sud,' ce n'est pas avec la même ardeur qu'on se prépai'e. Mohl, que vous connaissez, je crois, — c'est un de nos grands orientalistes, ^Vurterabergeois de naissance et Français d'adoption, — Mohl revient de Stuttgard, et sa conclusion est que tout cela avance la République
de vingt ans en Allemagne ; on peut ajouter : et en Europe.
Si, comme je l'espère, nous avons l'avantage, ne croyez pas, comme quelques journaux le disent, que la liberté en souffrira. Elle en deviendra plus impérieuse et plus puissante. D'un autre côté,, une défaite nous met en république d'un coup, c'est-à-dire dans le plus abominable et inextricable gâchis.
Je ne sais si la paix quand même, que le cabinet anglais a pris pour premier principe, tournera à son avantage. L'Angleterre a perdu son prestige en Europe. Il y a quelques années, elle aurait pu empêcher la guerre. En s'unissant à la France, elle aurait pu diviser à jamais l'Amérique en deux États rivaux ; elle aurait pu prévenir la scandaleuse invasion du Danemark, et, aujourd'hui, nous serions probablement tranquilles.
Tenez ceci pour certain. Le secrétaire qui a porté la déclaration de guerre est allé prendre congé de M. de Bismark, avec lequel il avait eu de très bonnes relations, M. de Bismark lui a dit : « Ce sera pour moi le regret de toute ma vie
de n'avoir pas été à Eins auprès du roi, lorsque M, Benedelli y est venu. »
Les gens du métier disent que les hostilités ne commenceront pas avant une quinzaine de jours. Nos soldats sont pleins de confiance dans la supériorité de leurs armes. Ils ont tué un Badois en tirant de la rive gauche sur la droite, et ont vu les balles ennemies tomber dans le Rhin.
Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et tenezmoi au courant de vos faits et gestes.
CLXXXYII
Paris, 27 juillet 1870.
Mon cher Panizzi,
Est-ce M. de Bismark ou quelque rédacteur du Times qui a inventé le traité pour l'annexion de la Belgique ? Comment M. Gladstone n'a-t-il pas dit qu'il ne savait de quoi il avait pu être question entre la France et la Prusse après Sadowa, mais que les diplomates des deux pays ne traitaient pas par écrit de la peau de l'ours, môme
ayant envie de la vendre? La chose est démentie ce matin au Mojiiteur.
L'empereur part demain à six heures du matin pour l'armée. Toujours grand enthousiasme. Cent quinze mille enrôlements volontaires. Les militaires ont grande confiance; mais, moi, je meurs de peur.
Adieu, mon cher Panizzi; je viens d'envoyer cinq cents francs pour les hlessés, et je vais eii donner mille pour tuer des Prussiens.
CLXXXYIII
Paris, 11 août 1870.
Mon cher Panizzi,
Accusez-nous de folie, d'outrecuidance, de poltronnerie même, nous avons mérité tous les reproches, mais ne croyez pas à cette absurde histoire de la Belgique. Avez-vous lu la lettre du général Turr? Admettant qu'on eût voulu s'emparer de la Belgique, qui aurait pu s'y opposer avec la connivence de la Prusse?
J'ai vu avanl-hier l'impératrice. Elle est ferme comme un roc, bien qu'elle ne se dissimule pas toute l'horreur de sa situation. Je ne doute pas que l'empereur ne se fasse tuer ; car il ne peut rentrer ici que vainqueur, et une victoire est impossible. Rien de prêt chez nous. Tout manque à la fois. Partout du désordre. Si nous avions des généraux et des ministres, rien ne serait perdu; car il y a certainement beaucoup d'enthousiasme et de patriotisme dans le pays. Mais, avec l'anarchie, les meilleurs éléments ne servent de rien. Paris est tranquille; mais, si on distribue des armes aux faubourgs comme le demande Jules Favre, c'est une nouvelle armée prussienne que nous avons sur les bras.
Je suis de nouveau retombé pour être allé au Sénat hier et avant-hier; mais je ne crois pas que ce soit sérieux.
Adieu, mon cher ami; j'ai le cœur trop gros pour en écrire plus long ; ne montrez pas ma lettre, je vous en prie.
Paris, 16 août 1S70.
Mon cher Panizzi ,
Le temps se passe pour nous dans une sorte d'agonie. On cherche à s'absorber, et les mêmes pensées désolantes vous poursuivent sans cesse. Les militaires pourtant paraissent conserver encore de l'espoir ; mais le désordre est partout. Il y a en ce moment deux gouvernements qui sont loin de s'entr'aider. Le mouvement patriotique est grand, cela est iucontestahle, mais peu intelligent, j'en ai bien peur. Supposé que, dans les conditions très mauvaises où se trouve notre armée, nous eussions un grand succès; supposé même qu'on obhgeât les Prussiens à repasser le Rhin, notre situation serait toujours très grave. Qu'il y ait une paix honorable ou honteuse, quel gouvernement pourra subsister en présence de cette immense insurrection nationale, à qui on a donné des armes et qu'on a exaltée au der-
432 LETTRES A M. PAXIZZI
nier point? Nous allons forcément à la rcpubliqiie, et quelle république !
Je ne sais rien de plus admirable que l'impératrice en ce moment. Elle ne se dissimule rien et cependant elle montre un calme héroïque, effort qu'elle paye chèrement, j'en suis sûr.
Je ne doute pas que l'empereur ne cherche à se faire tuer. Il a emmené le prince impérial avec lui, sans doute parce qu'il pense que l'armée seule peut le protéger ; mais l'armée elle-même conservera-t-elle son dévouement? Chaque jour, on apprend quelque nouvelle étourderie de la part de la dernière administration. Ici, point de vivres ; là, point de munitions ; illusion complète sur le nombre des troupes.
Au milieu des tristes préoccupations qui nous obsèdent, je me reproche quelquefois de penser à moi-même. Je ne sais ce que deviendra mon naufrage particulier au milieu de tant d'autres. Le moment est mauvais; mais je n'aurai pas probablement longtemps à souffrir, car ma santé empire tous les jours.
Adieu, mon cher Panizzi ; donnez-moi de vos nouvelles.
LliTTRES A M. PAXIZZI 433
Paris, dimancbo L'I août 1870.
Mon cher Panizzi,
Finis Galliœ ! Nous avons de braves soldats, mais pas un général. C'est la même manœuvre qu'en 1866.
Je ne vois ici que le désordre et la bêtise. Les Cbambres, qu'on va réunir, aideront puissamment aux Prussiens. Je pense que l'empereur veut se faire tuer. Je m'attends dans une semaine à entendre proclamer la République, et dans quinze jours à voir les Prussiens. Je vous assure que j'envie ceux qui viennent de se faire tuer aux bords du Rhin.
Adieu, mon cber ami. Je voudrais que vous me dissiez ce que l'on pense en Angleterre, si nos malheurs excitent de la joie ou de la pitié. Je n'ai pas la force d'écrire.