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PREFACE

LE 2 2 juillet 1802, un jeudi, dans une allée des Tuileries, se promenait une jolie dame au bras d'un écrivain récemment célèbre et qui portait avec un bel entrain sa jeune gloire. La jolie dame était Mme de Vintimille ; elle avait les cheveux châtains et les yeux bleus, une vive élégance de toilette et un air de raisonnable gaieté. M. de Chateaubriand, qui l'accompagnait, venait de publier le Génie du Christianisme, cinq tomes qu'on n'attendait pas beaucoup de lui : la précédente année, sa petite et rêveuse Atala enchantait les imaginations ; et Pauline de Beaumont disait que cette nouvelle poésie lui '< jouait du clavecin sur toutes ses fibres ». L'apologie de la religion succède à ce « frémissement d'amour » et, en quelque sorte, le continue : pourtant, elle coïncide avec l'activité politique de Bonaparte et l'auteur consacre de magnificence imprévue les délices de la sensibilité alarmée.

Auprès de Mme de Vintimille, de l'autre côté, bien attentivement, se tenait et marchait un garçon mince et grand, d'aspect chétif, M. Joubert.

Ces trois personnes se connaissaient depuis peu. M. Joubert avait rencontré M. de Chateaubriand chez Fontanes ; puis il avait présenté à Mme de Beaumont l'auteur d'Atdld qui, par Mme de Beaumont, fut présenté à Mme de Vintimille. Celle-ci et M. Joubert ne s'étaient vus d'abord qu'au mois de mai de cette année 1802.

Mme de Vintimille avait passé la prime jeunesse ; mais, à trente-neuf ans, elle gardait son charme et, pour ainsi dire, l'épanouissait dans l'heureuse tranquillité de la renaissance consulaire. M. de Chateaubriand n'avait pas tout à fait trente-quatre ans et il était déjà merveilleuserrient frivole. M. Joubert venait d'achever sa quarante-huitième année, au début de laquelle il inscrivait sur son carnet, le 8 mai i8oi : « Quarante-sept ans. Fiat \oluntds tua ! » Comme il était de petite santé, craintif et de corps habituellement las, il se crut de bonne heure très vieux; mais il avait, avec l'esprit fort sage, le cœur imprudent et prime-sautier. « Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie ! >, s'écriait M. de Chateaubriand. De sa petite écriture dense, régulière et lente comme la pensée qui s'attarde à une longue méditation, M. Joubert, sans le dire à personne, inscrivait sur son carnet : « Levez-vous, passions domptées, désirs réprimés, péchés effacés par le repentir ; levezvous et venez défendre... w II s'arrêtait là ; et qui fallait-il défendre ? Lui peut-être, car il sentait grièvement les tumultes de son cœur chimérique.

M. Joubert était un homme qui, n'exerçant point un métier, semblait nonchalant ; mais il n'avait pas de loisir. Le remuement ne le tentait pas ; mais il ne cessait de songer à la nature des choses, à leur essence et aux rapports de leur apparence et de leur vérité. Il inventait de belles idées ; puis il les habillait de justes images. Après cela, il lui restait à indiquer, disait-il, " la disposition, l'attitude ou les mouvements de l'esprit en passant d'une idée à une autre ». Il ne voulait pas que les idées fussent liées comme les chaînons dune chaîne ou comme des perles qu'on enfile, mais " comme les sons dans la musique ». Il rêvait d'une logique dont les lois fussent, en fin de compte, une harmonie. La difficulté d'accomplir ce chef-d'œuvre était son tourmentant plaisir et son désespoir.

Mme de Chastenay l'appelait " une âme qui a rencontré par hasard un corps et qui s'en tire comme elle peut //. Cette âme était charmante et, sans l'avoir voulu, originale. M. Joubert ne cherchait pas l'originalité. Il l'eût redoutée. Dans la chasse aux idées, il tenait pour bonnes celles qui se trouvaient conformes aux communes, et les autres seulement pour siennes. Il adoucissait d'ailleurs ses particularités par le scrupuleux souci d'être aimable et de plaire, sans fatuité aucune, mais pour le bonheur d'autrui.

Depuis neuf ans, il était marié. Or, environ six mois après son mariage, il écrivait à Mme de Fontanes, qui n'avait pas encore vu Mme Joubert : '''' Je lui connus du mérite et des agréments. Elle a perdu

ses agréments, mais elle a gardé son mérite... >/ Et, comme souvent les hommes d'étude, il aimait extrêmement les femmes. Il ne les aimait pas en débauché ni en libertin, mais pour l'amusement subtil de regarder fleurir en elles et de joindre à leur beauté quelques-unes de ses pensées qui, sans elles, avaient une austérité parfois un peu revêche et qui, auprès d'elles, devenaient sentiments. La méditation vous relègue et vous cantonne ; vous êtes seul, avec une idéologie parfaite, qui vous tente à essayer au contact d'une autre âme, et féminine, à cause de la sensibilité des femmes, qui est si délicate et complaisante. Au surplus, si la philosophie de M. Joubert le menait à aimer les femmes, peut-être aussi les auraitil aimées sans qu'intervînt cette philosophie autrement que pour nuancer, pour compliquer et embellir le zèle qu'il leur accordait. Il ne leur demandait pas les dernières faveurs ni les privautés coupables ; mais, avec beaucoup de réserve, il obtenait de l'amitié les émois de l'amour.

Il avait passionnément aimé Pauline de Beaumont. Et il l'aimait encore après que Chateaubriand lui était devenu un rival effronté, victorieux trop vite. Il avait souffert de cette aventure où, sans le trahir, sa bien-aimée le décevait pourtant. Il avait su éluder les révoltes vulgaires de la jalousie, épurer son regret, le rendre digne de son âme et préserver sa tendresse fidèle. Il excellait à ces travaux de spiritualité exquise.

Et le voici auprès de Mme de Vintimille, ce jour de bel été. M. de Chateaubriand sait parler aux

femmes : et quelle femme ne serait touchée de son éloquence, qui est une poésie animée ? Mme de Vintimille écoute aussi M. Joubert qui, avec son accent à peine un peu méridional, dit de jolies choses et prête à son badinage une grâce pensive.

M. Joubert a vu Mme de Vintimille pour la première fois, et probablement rue Neuve-de-Luxembourg, chez Mme de Beaumont, le 6 mai. Il arrivait à Paris, venant de Villeneuve en Bourgogne, où il avait passé l'hiver à lire la Politique d'Aristote et sa Poétique, un tome de Descartes, le quatrième livre de Locke, les Nouveaux Essais de Leibniz. Et, si vous dites que les livres sont « bientôt lus >/, ils ne sont pas '< bientôt entendus //. M. Joubert a une façon de lire qui accouche les pages et leur fait produire de nouvelles pensées. Après qu'il a lu, il note la naissance des pensées. Mais, le 6 mai qu'il a vu Mme de Vintimille pour la première fois, il inscrit seulement sur son carnet la date et puis, de son crayon, dessine des étoiles comme il y en a dans le ciel où vont nos rêveries. C'est le premier témoignage du trouble que la rencontre de cette jeune femme lui a procuré. Le 25 mai, il l'a revue. Il note une pensée d'elle ; on parlait des Grecs et elle a dit que Dieu, '< ne pouvant pas leur départir la vérité, leur donna la poésie >/. Peut-être a-t-il le soin d'arranger les mots : il ne s'en aperçoit pas et admire que les mots soient dignes de la pensée. Quatre jours plus tôt, il notait : ^<. J'ai l'esprit et le caractère frileux ; la température de l'indulgence la plus douce m'est nécessaire. » Sans

— vni —

doute avait-il trouvé auprès de Mme de Vintimillc cette douceur indulgente et la température où l'amitié peut éclore. Le 23 juin, sur le carnet, ceci. « O ! L — V — . // Ce sont les initiales de Mme de Vintimillc et dont elle signait habituellement %t% lettres quand elle n'écrivait pas tout au long « Lalive-Vintimille //, réunissant le nom de son père et le nom de son époux. Comme elle s'appelait Louise, il est possible aussi que l'invocation de Joubert fût à son petit nom puis à l'autre. Joubert la revit le 27 ; et, ce jour-là, elle était '" mal coëfFée j, : l'aima-t-il moins de cette manière ? Il la revit le 28, le 29 et le 30 : à chacune de ces dates, il inscrivit sur son carnet les deux initiales discrètes et, pour lui, délicieusement commémoratives. Il la revit le lundi 5 juillet; et elle raconta une anecdote où interviennent l'évêque de Rennes, un curé de son diocèse et un fermier. Mme de Vintimille était gaie ; Joubert aimait qu'elle le fût et eût aimé qu'elle ne le fût pas.

Comment naît une tendresse ? On ne le sait pas. Celui-là même en qui elle naît ne le sait pas si bien qu'il pût le dire exactement. Il y a de la soudaineté, de la lenteur, et la révélation retarde quelquefois sur la réalité. L'on n'aperçoit que des indices dont la signification n'est pas immédiatement claire. Ces indices ressemblent aux petites notes que prend Joubert et qui montrent .qu'il avait l'âme en éveil. Joubert sut, le 6 mai, que Mme de Vintimille l'aguichait et sut bientôt que chacune de st% rencontres l'enchantait. Mais il ne sut que le 22 juillet, durant sa

promenade aux Tuileries, qu'elle était et serait pour lui l'objet d'un véritable amour.

Faut-il dire, un amour? C'est un mot qui ne suffit pas à lui tout seul, de même qu'en disant <■< une âme /, on ne la définit pas. Il y a des âmes de toutes sortes ; et leurs amours dépendent d'elles, dépendent d'une et de l'autre et de l'idée qu'une a de l'autre. Mais, l'enthousiasme de l'amour et sa ferveur, Joubert les ressentit avec un étonnement charmé. Quels furent les incidents de cette journée ? et quelle fut la causerie ? Chateaubriand, qui était là, n'en a rien dit : sans doute ne s'est-il aperçu de rien. Sur son carnet, Joubert n'a rien noté : il n'avait besoin de nul aide-mémoire pour un tel jour. Mais, quinze ans plus tard, écrivant à Mme de Vintimille, ce jour de la promenade aux Tuileries, il l'appelle '■' le jour où j'ai le mieux connu le bonheur qu'on trouve à vous voir ». Il atténue évidemment l'expression d'un sentiment qui lui est bien cher et qui n'a pas diminué d'intensité ni de douceur, mais que celle qui l'a inspiré doit deviner à demi-mot. Toujours est-il que soudain Joubert laisse Mme de Vintimille au bras de Chateaubriand, s'éloigne et, à l'une de ces marchandes qu'il y a dans le jardin des Tuileries, achète un beau bouquet de tubéreuses, qui sont des fleurs qui ont un joli nom, la blancheur la plus parfaite et une odeur durable. Ce beau bouquet de tubéreuses, il l'apporte bien vite, et avec un empressement qui supprime sa timidité, à Mme de Vintimille, un peu surprise et contente.

Le 2 2 juillet est le jour de la Sainte-Madeleine, sainte plus touchante qu'une autre par ses repentirs d'amour. Le jour de la Sainte-Madeleine resta, pour Joubert, un jour consacré, un jour embaumé du souvenir de Mme de Vintimille et de l'odeur des tubéreuses. Tous les ans, à la même date et à la même heure d'après-midi, Joubert célébrait l'anniversaire de son enchantement. Il écrivait à Mme de Vintimille, pour l'assurer de sa fidèle pensée et pour l'avertir de n'être pas oublieuse. Il ne lui donnait pas de tubéreuses ; mais il en donnait à lui-même. Il en faisait apporter dans sa chambre et, au milieu du parfum mémorable, il se souvenait. Cela, tous les ans, jusqu'au dernier mois de juillet qu'il vécut et qui fut Tannée qui précéda celle de sa mort, car il mourut au mois de mai. Il n'admettait, ce jour-là, de chagrin que si le retard de la saison l'empêchait de se procurer ses tubéreuses. Depuis la Sainte-Madeleine de l'année 1802, sa vie fut embaumée de Mme de Vintimille.

Le 26 juillet, il note sur son carnet qu'il a eu un songe et qu'il y a vu Mme de Vintimille. Il note, le i" août, que Mme de Vintimille '•' a le silence franc, c'est-à-dire... >/ Il n'écrit pas ce que c'est à dire ; mais il le sait. Or, il était grand amateur de silence ; il a goûté les '< délices du silence » et il a écrit : « Il faut que les pensées naissent de l'âme, et les paroles du silence. // Il aimait « un silence attentif ».

Est-ce à cause de Mme de Vintimille ? — et sans doute il serait aventureux de le dire ; — mais, contre

son habitude et parce que la vie, cette année-là, lui était agréable à Paris, il ne retourna point à Villeneuve pour l'hiver. Il allait beaucoup chez Mme de Beaumont : la « petite société /, l'accueillait amicalement.

Si Ion veut savoir comme l'occupait la présence ou la pensée de Mme de Vintimille, qu'on lise ou qu'on regarde seulement ses carnets de cette époque. Le lundi 26 septembre, il n'a pas écrit une ligne ; mais il a dessiné joliment et enlacé les initiales bienaimées, l'L et le V de Louise de Vintimille. Le 13 février 1803, il expliquait à Mme de Vintimille comment et pourquoi l'on peut dire que <?: Dieu s'est fait lui-même //. C'est une manière imparfaite d'affirmer l' '< incréation // divine : imparfaite, mais « conforme à la faiblesse de notre esprit, à qui ces expressions donnent à la fois une idée du commencement » et une idée de l'éternité pourtant ; ''' il y a, dans cette manière de parler, ce qui convient à nous et ce oui convient à la vérité ». Voilà comment on peut dire que Dieu s'est fait lui-même ; 'r j'aime mieux le prendre tout fait ! » répondit Mme de Vintimille. Et Joubert s'amusait d'une promptitude qui supprimait le long travail de la dialectique. Le 4 avril, comme il essaye d'apprécier le talent de l'abbé DehUe, dont le poème de la. Pitié venait de paraître et de faire beaucoup de bruit, le voici loin de son amour ; mais il écrit : '' L'abbé Delille. Cela n'est pas haut en couleur, mais il y a un bon teint. La poésie s'y trouve comme le sang dans les bras de

Mme de Vintimille. >/ Cette comparaison, fort imprévue, Joubert l'a empruntée à sa rêverie du moment, que charmaient deux bras blancs et d'une peau assez fine pour qu'y transparût l'animation du sang. Les semaines que Joubert s'éprenait de Mme de Vintimille, au mois de mai 1802, elle retrouvait son mari qu'elle n'avait pas vu depuis plus de dix ans. M. de Vintimille avait émigré en 1791 ; il était allé dans les Flandres, puis en Allemagne, puis en Hollande et, lorsque les armées républicaines envahirent la Hollande, il gagna l'Angleterre, où il vécut dans une société malheureuse de Français qui n'avaient plus de patrie habitable. Mme de Vintimille n'a point émigré. Cependant elle fut portée sur le cinquième supplément de la dangereuse liste. Elle prouva que c'était une erreur, et due au fait que son mari fût notoirement sorti de France. Elle établit que, l'été de l'an V, le ministre des finances lui communiquait un arrêté du bureau des domaines qui lui rendait sa bibliothèque et des tableaux; et que, durant l'hiver de l'an VI, les autorités de la République lui décernaient un certificat régulier qui lui permit de toucher certains arrérages de rentes ; et que trois témoins — en voulez-vous neuf? elle les a — confirmaient que, depuis l'an V de la République, elle avait constamment résidé en France et à Paris. Moyennant quoi, on voulut bien la considérer comme « femme républicole d'émigré », titre un peu rude, mais qui lui valut sa très utile radiation dès le 2 8 vendémiaire an IX ; c'est le IQ octobre 1800.

Au mois de mai 1802, le ci-devant vicomte de Vintimille, que rassure la loi portée en faveur des émigrés, revient en France et tout de suite à Paris ; le 14 mai, il se présente aux autorités et fait, en bonne et due forme, sa soumission. Il demande l'amnistie et ne formule aucune réclamation d'aucune sorte ; il ne prétend pas même rechercher «c les débris de sa fortune ». Il s'attend que l'affaire ne rencontre pas de difficultés, car il n'a point porté les armes contre la France et n'a reçu des souverains étrangers ni traitement ni récompense. Le chef de brigade Lacuée, aide de camp du Premier Consul, écrit pour lui lettre sur lettre au citoyen Grand Juge, affirmant qu'il est un homme d'âge, « d'une moralité reconnue » et qui ne désire « que de finir tranquillement ses jours au sein de sa famille ». L'affaire traîna de longues années. Il fallut que le duc de Feltre, ministre de la guerre, s'en mêlât très activement et garantît que M. de Vintimille était un excellent sujet, soumis aux lois, attaché au gouvernement. Le duc d'Otrante rédigea un rapport et le soumit à l'Empereur qui ne se hâta point de répondre. M. de Vintimille n'obtint le bénéfice de l'amnistie qu'en 181 1 et quand il avait passé soixante-et-onze ans.

Il était né à Marseille en 1740 et avait, en som.me, vingt-trois ans de plus que sa femme. Leur mariage datait du mois de décembre 1780. Le roi, la reine, Monsieur, Madame, le comte et la comtesse d'Artois, le duc d'Angoulême, Mme EHsabeth, Mmes Adélaïde, Victoire et Sophie avaient signé le

contrat ; la Galette de France avait annoncé ce beau mariage.

C'est que Jean-Baptiste Joseph Hubert de Vintimille, fils de Gaspard François-Joseph et de Françoise de Raousset Raoulx de la Croix, appartenait à la très illustre famille des comtes de Marseille. Son frère aîné, le comte de Vintimille, maréchal des camps et armées du roi, était chevalier d'honneur de Mme la comtesse d'Artois. Il avait aussi un frère plus jeune, le brillant abbé de Vintimille, aumônier du roi et qui devint évêque de Carcassonne. Il était, lui, chevalier non profès de Saint-Jean de Jérusalem et capitaine des vaisseaux du roi. En i8i i, quand il s'adresse au duc de Rovigo pour obtenir " de n'être plus un étranger dans son pays après l'avoir servi cinquante ans », il compte large. En tout cas, son activité de marin n'a pas laissé beaucoup de traces. Il était, en 1774, lieutenant de vaisseau ; il commandait à ce titre la corvette Id Sardine : il escorta jusqu'au port de Smyrne deux bâtiments de commerce et, dans le mouillage de saint Georges de Syra, détruisit un forban. L'année suivante, il commande le Caméléon. Quelques années plus tard, son vaisseau s'appelle le Eyèfléchi : et il commande la compagnie de MM. les gardes de la marine à Toulon. Lors de son mariage, il a sa résidence à Toulon ; mais il demeure plus véritablement à Paris chez son frère le comte de Vintimille. Après son mariage, il paraît avoir quitté Paris de moins en moins. Cependant, il devint chef de division des vaisseaux du roi et chevalier de Saint-

Louis. La Révolution l'empêcha de parvenir à de plus hauts grades.

La jeune fille qu'il épousait, à quarante ans passés, n'avait que dix-sept ans. Louise Joséphine Angélique de Lalive était fille aînée de l'aimable et sensible Ange Laurent de Lalive, dit Lalive de JuUy, le frère de M. dEpinay et de Mme d'Houdetot. Il avait été introducteur des ambassadeurs, grâce aux bons soins de Mme de Pompadour. Il aimait les beaux-arts, jusqu'à devenir honoraire amateur de l'Académie de peinture. Il gravait et l'on connaît de lui une centaine de planches : il possédait l'un des plus beaux cabinets de l'époque. Il avait d'abord épousé une frivole demoiselle Chambon, plus jolie que fidèle et qui mourut après trois ans de mariage. Il la regretta plus encore qu'il ne l'avait aimée : l'on crut qu'il perdrait la raison. Dix ans plus tard, il se remaria. Il épousa Mlle de Nettine, une Flamande, fille du banquier de la cour de Vienne à Bruxelles, et qui était moins jolie que la petite Chambon, mais beaucoup mieux attachée à ses devoirs. Le premier enfant de ce mariage, fut Louise Joséphine Angélique. Par sa mère, elle était nièce de M. de Laborde, le très opulent châtelain de Méréville. Voilà ses parentés avec la finance et la philosophie. Elle apporta une fortune à son époux; mais son époux lui donnait un des beaux noms de France.

Ce que l'on sait de sa jeunesse est qu'elle était '< vive jusqu'à l'impétuosité, piquante de caractère comme de figure, spirituelle jusqu'à l'originalité.

aimait ardemment le plaisir et la parure ». Au Marais, chez sa tante de la Briche, où Frénilly l'a rencontrée, elle avait plus d'entrain que personne. Un miroir d'eau bordé de peupliers était le plus bel endroit de ce domaine. Les visiteurs nouveaux en devaient éprouver la surprise : Mme de Vintimille leur bandait les yeux, les menait par la main, les faisait asseoir sur un banc ; puis elle leur rendait la vue et riait de leur étonnement. Au Marais, Mme de la Briche, le soir, chantait de malignes romances : les vers étaient de Florian, la musique d'elle. On jouait des comédies et des Arlequins de Florian. Mme de Vintimille y avait grand succès. Et l'on faisait mille folies auxquelles participait Mme de Vintimille. Quand Mlle de la Briche épousa M. Mole, cette demoiselle de la Briche était une personne assez froide ; il parut que ses fiançailles l'animaient un peu, mais bien peu, au jugement de Mme de Vintimille, qui écrivit à son amie Mme Pastoret : « Elle est heureuse à sa manière ; il serait injuste à nous d'exiger qu'elle le fût à la nôtre. » La manière de Mme de Vintimille était plus vive.

A l'époque où elle rencontra Joubert, elle avait un gracieux enjouement. Vers la fin de sa vie, elle devint compassée, morose. Entre sa gaieté première et sa dernière mélancolie, elle dut réunir joliment ces deux quahtés.

Chateaubriand dit qu'elle fréquentait le monde, tandis que la petite société de la rue Neuve-de- Luxembourg affichait de la sauvagerie. Mme de

Beaumont que la Terreur avait si atrocement éprouvée, Chateaubriand qui revenait de son dur exil anglais, Joubert qui était casanier, le monde ne les tentait pas et plutôt leur faisait peur. La Révolution n'avait pas atteint Mme de Vintimille : ses malheurs n'étaient que d'argent: et elle restait assez riche. Chateaubriand l'a vue prendre, à la barrière d'Enfer, << une méchante voiture de louage >/ pour aller chez Mme de la Briche ; et Frénilly l'a vue arriver au Marais, où jadis elle entrait à six chevaux, tout bonnement par la dihgence d'Arpajon : mais enfin le Marais gardait un luxe magnifique et la '< misère » de Mme de Vintimille était encore de la fortune. A ses amis de la rue Neuve-de-Luxembourg, elle apportait les nouvelles des salons ; elle racontait, avec une bonne raillerie, les petits scandales, dont les sauvages se divertissaient.

Elle semblait futile. Or, elle n'était pas analogue à cette apparence. J'ai retrouvé une série de lettres qu'elle adressait alors à sa très chère amie Mme Pastoret : l'àme qui s'y révèle ne ressemble guère à ce que cette âme voulait bien montrer d'elle-même.

De quatre ans plus jeune, Adélaïde Piscatory, dame Pastoret, qui s'était mariée à sept heures du matin le jour de la prise de la Bastille, avait de l'esprit. Certaines gens ne la rencontraient pas encore avec un plaisir sans mélange, parce qu'ils oubliaient moins vite qu'elle les complaisances qu'elle avait eues pour les philosophes et les révolutionnaires. Au temps des premiers troubles, elle recevait à dîner le citoyen

ci-devant marquis de Condorcet qui arrivait en costume de garde national, sans épée, son parapluie sous le bras... Elle conserva longtemps, malgré elle, des principes et des manies qu'elle tenait de son passé : pour avoir lu Emile passionnément, elle laissait son petit garçon de quatre ans faire mille gambades, tout nu, dans le salon, parmi les dames. Mais elle avait un joli son de voix, de la fantaisie. Et Mme de Vintimille eut pour elle une véritable tendresse.

Mme de Vintimille écrit à Mme Pastoret : « Songez que vous êtes la seule personne dans l'univers qui m'ayez bien comprise... Je suis une si triste chose!... Je rouvre ma lettre parce que je reçois dans l'instant la votre... Moi, vous oublier? Eh! mon Dieu, et vous aussi, allez-vous ne pas me connaître?... » Elle veut à chaque instant des nouvelles de son amie : « Voilà l'inconvénient d'aimer des gens qui n'ont jamais été heureux: ils ont l'amitié inquiète, un songe, un rien, tout leur fait peur. . . y. Elle dit que sa « pauvre tête >/ la tourmente : elle emploie tout son courage à éloigner une invincible tristesse et jure que, si jamais elle en est abattue, ses amis devront savoir que ce n'est pas sa faute : '< Voyez si je vous aime pour vous entretenir ainsi de toutes mes misères. Je les garde pour moi; je n'ai parlé qu'à vous de cette triste idée et, une fois, à M. J... qui est si compatissant pour ses amies... >/ On voudrait que ce M. J... fût M. Joubert : je crois que c'est M. Julien... « Je suis avare d'une telle confidenee; vous le comprendrez, vous qui les méritez si bien toutes ! >/ Un autrç

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