‹ Lettres à Madame de VintimilleChapitre 3 sur 3 · XXIX · texte numérisé non relu

XXIX

3 o août 1 8 2 1 .

Je ne puis aujourd'huy vous parler d'aucune autre douleur que de la vôtre ; j'y prends une part bien sincère, je vous assure, et par des motifs indépendants de votre propre affliction.

J'avois vu chez vous une fois ce modèle touchant de la plus haute patience, cette image de la bonté, qui se peignit si doucement dans ma mémoire et qui n'en sortira jamais. Je penserai toujours à Madame de Laborde, quand je voudrai me faire une vive idée de l'inaltérable égalité d'humeur et d'âme que peuvent donner la raison et la vertu.

Mon frère, que les affaires de son beau-père ont appelé et retenu forcément depuis six semaines à Villeneuve, doit arriver à la fin de cette semaine. Ses travaux judiciaires n'ont point été interrompus par cet éloignement indispensable ; il avoit emporté tous ses dossiers et n'a fait que changer de cabinet. Je lui ai fait rappeler Madame de Montmorency ; et sûrement

il n'aura rien omis de ce qui lui aura été possible pour vous donner satisfaction.

Les manuscrits de Fontanes sont enterrés dans une espèce de cofFre-fort où il n'est permis à personne de les voir. On ne s'en occupera qu'après les autres intérêts.

Je nai eu aucune occasion de lire le discours de Villemain, que je crois bon. Celui de Roger m"a plu, surtout la première partie. Je ne m'attendois ni à mieux, ni même à aussi bien.

Notre départ approche et les préparatifs en seroient achevés, sans les occupations que nous donne le pauvre Frisell, toujours inconsolable et qui ne nous quitte pas. Sa fille est charmante et entre demain au couvent de la Visitation, très digne de l'éducation qu'on y reçoit et impatiemment attendue par ces excellentes religieuses.

Donnez-moi encore une fois de vos nouvelles, je vous en conjure. Vos deux dernières lettres m'ont fait un plaisir particulier. Il y avoit là un accent du coeur très marqué et qui a fortement ému le mien. Mais que disiez-vous que je vous ai fait des reproches ? Je ne l'ai ni osé ni voulu.

Quoi que vous fassiez, je penserai toujours que vous avez raison, même quand j'aurai l'air de gronder : j'en ai perdu l'habitude depuis longtemps ; et quelquefois je le regrette.

A vous, depuis près de vingt ans et pour jamais.

Paris, 31 décembre 182 1.

Me voilà, comme tous les ans à pareil jour, récapitulant l'année qui finit et toutes celles de ma vie et trouvant au bout du compte qu'un des plus heureux jours de ma vie est celui où je vous ai vue pour la première fois, et mes plus heureuses années celles où j'ai pu vous voir presque tous les jours.

Mon inconsolable regret est de ne vous avoir pas connue vingt ans plus tôt.

Je ne sais quand je pourrai aller vous voir. Je demande et je prends du répit pour vos étrennes. Je n'ai pu rien voir ni penser à aucun livre depuis que je suis arrivé.

Vous avez fait une grande perte, celle de Madame de Rémusat. J'ai pensé aux consolations que j'avois reçues de vous dans une occasion à peu près pareille. Mais je n'ai pas osé vous donner les miennes. Il me sembloit que, dans l'état où j'étois, il m'étoit peu convenable d'agir et de parler comme ceux qui ont une place entière et décidée parmi les vivans.

Je vais mieux. Je m'empresserai d'aller vous renouveler de vive voix mes vœux accoutumés de bonne année dès que je pourrai sortir un peu hardiment. Vous serez certainement ma première visite.

Arrivé le 30 novembre, vous m'auriez vu certainement dans les huit premiers jours de décembre, si j'avois pu garder jusque là le peu de santé que j'apportois et que j'ai perdu deux jours après. C'étoit, en débarquant, mon projet et mon espérance. Les brouillards et les vents en ont disposé autrement.

Croyez du moins que rien ne peut changer ni altérer le moins du monde mon juste et tendre attachement.

C'est le mois où je suis né et le mois où 'c , eus ai connue, il y a vingt ans. Je vous vis le i"', je vous revis le 6 et, depuis,

Je crois toujours vous vcir peur la preirutre fois. Venez donc, venez souvent, venez quand il vrus plaira, depuis midi et Jeiii ■uE'^u'à deux hcutjs et demie. Venez sans me prove/'ir, eu en me pré/enant, à votre choix : vtvi-?. à temps et à centretemps. En quelque ten^ps et à quelque heure qi'.e ce soit, vous n'arriverez jamii: sans avoir été désirée.

P. 5. — Tout le rcct: vci.s serr: dit dr^ns 1 es entrevues.

13 juillet 1822.

Vous deviez revenir et je ne vous ai point revue ; mais vous avez été retenue ou détournée par des soins, des devoirs et des douleurs si respectables que je n'ai pas murmuré.

Je voulois aller vous voir, commencer par vous les deux ou trois visites dont j'avois le projet, quand elles me seroient permises par le retour d'un peu de force, vous offrir enfin les prémices dune convalescence que l'on me faisoit espérer. Cet espoir n'a été qu'un rêve. Mes essais de mouvement n'ont abouti qu'à quelques promenades qui m'ont nui. Il a fallu reprendre le repos et la réclusion et attendre de meilleurs temps.

Impatienté de ces contrariétés et ne pouvant plus me passer de vous, j'ai envoyé savoir où vous étiez, dans l'intention de vous prier de venir adoucir ma captivité. On a répondu à votre porte que vous partiez le lendemain de ce jour-là, à cinq heures du matin, et qu'ainsi il falloit déjà vous considérer comme absente.

Je vais m'éloigner aussi. Je pars demain et je ne puis plus espérer de vous revoir que cet hiver. Je vais essayer d'un autre air et d'une autre vie. Adieu donc et conservez-moi, je vous en conjure, un peu de cette amitié dont l'idée et les témoignages me sont si précieux et que si peu de gens conservent pour ceux qui

LETTRES A MADAME DE VINTIMILLE yt

leur deviennent inutiles et qui ne peuvent plus les aimer que de loin et dans le silence.

Voici le plus joli petit Horace qui existe dans le monde entier. Rien n'est si lisible ni si peu volumineux. Vous pourrez le porter toujours avec vous et le lire où il vous plaira. Je suis ravi de pouvoir vous l'offrir. Ce sera, si vous le voulez bien, mes ëtrennes de cette année et mes tubéreuses pour le 22 juillet qui approche et dont je me souviendrai à Villeneuve.

J'ai substitué ce livret à celui dont je vous avois parlé et qui n'auroit pas pu avoir pour vous le même mérite.

Portez-vous toujours bien, femme aimable, femme excellente, vous en qui la santé couronne tous les dons du ciel et en permet le libre usage. Pour moi, je ne suis plus qu'une âme, un souffle, un cœur qui vit de souvenirs; et le vôtre fait mes délices.

2 2 juillet 1822.

J'attends M' Frisell, qu'on me dit de retour, pour avoir de vos nouvelles. J'apprendrai de lui avec joie que vous vous portez bien, que vous vous amusez, que vous animez tout par votre aimable esprit, par

votre heureuse humeur, par votre parfaite raison, par votre présence riante, dans le lieu que vous habitez. Vous étiez plus jeune, il y a vingt ans, lorsque je marchois à vos côtés et que vous donniez le bras à Chateaubriand, à pareil jour, à pareille heure, en parcourant certaine allée que je vois presque de mon lit et où, à mon très grand regret, je ne puis pas aller célébrer cet anniversaire ; mais vous n'étiez pas plus aimable. Votre présence et votre souvenir font également mes délices. Continuez à vous faire adorer et aimez-moi toujours un peu. Les tubéreuses ne sont pas encore en fleur cette année. J'avois pris toutes les précautions possibles pour en avoir à mon réveil ; mais on n'a pas pu en trouver. J'ai souscrit pour les premières qui paroitront.

4 heures. — Ce M' Frisell ne me vient point. Il est apparemment à quelque club ou à la Bourse. Quelles vilaines occupations il se fait là ! Puisque je ne puis pas même savoir positivement où vous êtes, j'adresse ma lettre à Paris. Il ne sera pas dit que le jour de Ste Madelaine s'achèvera sans une missive de moi à vous, puisque je ne vous ai point écrit la veille. Je ne vous parle ici que de mon souvenir; mais, dans ce souvenir, que de choses!

J'ai vu ces jours-ci feti ChênedoUé, qui ne s'est informé que de vous, qui ne m'a parlé que de notre ancien bon temps, qui ne s'occupe comme moi que de ce qu'il a connu d'aimable et de ce qu'on peut lire de bon. Ce que c'est que de survenir à propos I Je l'ai trouvé un homme incomparable.

Si vous avez autour de vous M' Julien, dites-lui que je ne l'ai pas oublié. Celui-là aussi est fidèle à nos souvenirs. Adieu, adieu.

16 août 182^ .

Il y a des choses bonnes à savoir et meilleures à ignorer; mais, quand on les sait, le mieux est de les savoir parfaitement. Telle est cette querelle du quiétisme dont vous et moi et tant d'autres avons été plus ou moins occupés, dans le noble loisir où nos oisivetés nous laissent. Un homme a traité ce sujet avec plus de soin et d'exactitude qu'on ne l'avoit encore fait. J'ai parcouru son livre : il y a du vrai et du nouveau : du vrai qu'il me sembloit avoir seul connu jusqu'à présent et du nouveau qui m'a appris que je n'avoispastout su. Vous êtes curieuse, éclairée et véritablement amie delà justice : cela pourra vous intéresser.

J'ai donc fait donner ordre à Le Normant de vous envoyer ce livre par la poste à Dieppe, où j'espère que vous l'aurez déjà reçu. Ce sont vos étrennes au mois d'août ; et, pour le moins, vous ne vous plaindrez pas de l'exiguïté de leur dimension. Elle est presque immense comme la mer où vous baignez votre parente. Ce sera pour la circonstance un mérite de proportion.

Au surplus, il y a bien là du fatras, comme dans tous les gros livres. L'auteur ne sait pas en faire de minces. C'est un abbé Guillon, de la bibliothèque Mazarine, qui a écrit l'histoire du siège de Lyon, il y a vingt ans, et un nécrologe des martyrs de la révolution, il y a deux ans. Il est diffus; mais il est laborieux, instruit et il cherche la vérité, m'a-t-on dit, avec une infatigable obstination. M' de Féletz, qui, par parenthèse (j'aime fort les parenthèses et je voudrois les remettre en honneur), s'est chargé de faire partir le volume, doit en rendre compte incessamment dans les Débats ; je vous exhorte à lire son article : je crois qu'il sera excellent.

Je vous adresse cet avertissement à Paris. J'ai supposé pour le livre que la poste sauroit vous découvrir à Dieppe, sans autre désignation que votre nom. En tout cas, ma dernière précaution remédiera à tout : en recevant le billet, vous pourrez réclamer le volume, s'il ne vous a pas été remis.

Nous nous sommes écrit le 2 2 juillet ; mais je n'ai reçu votre lettre qu'à cinq ou six jours de date. J'espère que la mienne aura été plus diligente.

Je désire que vous reveniez à Paris, ferrée à glace par l'abbé Guillon et toute prête à instruire les ignorants et à faire taire les entêtés. Mais je désire aussi que, lorsque vous aurez terminé avec l'abbé Guillon, en dépit de sa glace et de son mâchefer, car il en a, vous reveniez bien vite, afin que je puisse du moins m'imaginer que vous n'êtes pas loin demoi.Efrdtdnto je baise vos aimables mains.

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